Ces perdants magnifiques…et ces vainqueurs besogneux (Top Fight n°6, Mai-Juin 2011)

« L’essentiel, c’est le résultat. » Et pourtant, nul besoin d’avoir le bras levé pour être considéré comme un héros. Certains perdants ont su s’inscrire dans la mémoire collective en vrais vainqueurs pendant que d’autres s’imposaient sans recueillir les suffrages de la foule.

L’échec est une fatalité, mais n’est pas fatal. Kenny Florian le sait bien, lui dont la popularité n’a pas été altérée par ses tentatives infructueuses à l’obtention du titre poids légers de l’UFC. Ce natif de Westwood est depuis bientôt six ans la coqueluche de la compagnie. Le début de la gloire ? La finale catégorie Middleweight de la première édition du TUF. Combat qu’il perd pourtant par K-O au 1er round. Loin de condamner la suite de sa carrière, cette déconvenue l’incite à descendre en welters avant de se stabiliser à 70 kilos. Un succès par Rear Naked Choke (sa manœuvre favorite) face à Sam Stout plus tard, KenFlo acquiert le droit de disputer en octobre 2006 le titre des légers, alors vacant, à Sean Sherk. Il s’incline nettement à la décision, mais marque les esprits, autant que le visage de son adversaire, coupé par ses multiples coups de coude. Persévérant, Florian redevient prétendant au titre trois ans plus tard, époque où BJ Penn règne sans partage sur la catégorie. Après une nouvelle bataille épique, le Champion hawaïen conserve son or. Mais la fougue et le cœur mis à l’ouvrage par le challenger achèvent d’en faire une figure incontournable de l’Octogone. Toujours chouchou du public, le membre de la célèbre académie d’Albuquerque dirigée par Greg Jackson n’a besoin que de deux succès pour concourir à nouveau à une chance à la ceinture. Cette fois, c’est Gray Maynard qui se charge de lui barrer la route. Comme si KenFlo était condamné à perdre tous les matchs importants. Dana White a son idée sur la question : « J’aime la façon dont Kenny Florian combat… quand il ne combat pas pour le titre. Il se présente avec un plan de jeu complètement différent. Je pense qu’il a un blocage mental. » Malgré ce sévère jugement, le big boss se montre réceptif à la volonté affichée par son salarié d’évoluer désormais en poids plume. Si bien que Florian pourrait rapidement prétendre au Championnat de cette division importée du WEC.   

 

 Le stand up, l’arme absolue

Cas isolé ? Pas vraiment. Le monde du fight regorge de ces histoires de vaincus aussi, voire plus reconnus que leurs bourreaux. Reste à savoir quels sont les facteurs qui permettent de s’inscrire dans la postérité. Exigence majeure : terminer la majorité de ses combats avant la limite ou par défaut étancher la soif de spectacle du public. De quoi faire sonner positivement son nom aux oreilles des spectateurs. Pour ce qui est de demeurer en tête d’affiche d’évènements majeurs, l’équation est un peu plus complexe. On peut avoir du talent et du courage à revendre, mais s’ils ne sont pas perçus comme tels, les honneurs ne sont pas garantis. À ce titre, la sous-considération des phases au sol dans le rapport spectacle-qualité du combat porte préjudice aux spécialistes de jiu-jitsu et lutte. Ainsi, les fighters chéris des foules (et des promoteurs) sont majoritairement des hommes « qui se tiennent debout ». Pourtant, l’action n’est pas plus garantie, les sifflets accompagnant les deux main events de l’UFC 112 rappellent cette réalité : d’une part la prise de titre poids légers en mode boxe de Frankie Edgar, de l’autre l’irritant jeu d’esquive d’Anderson Silva face à un Demian Maia désabusé. Dans le même temps, certains combattants à la technicité avérée tels Jon Fitch ou Gray Maynard souffrent d’un manque de considération à cause de phases au sol trop statiques et de succès acquis essentiellement à la décision. Fitch, surnommé The Baron of Boring (littéralement, le baron de l’ennui), est néanmoins devenu un des meilleurs Welterweights au monde de par sa faculté à annihiler les velléités de son adversaire. Pas suffisant pour convaincre les sceptiques, groupe auquel semblent s’être joints les juges depuis le nul face à BJ Penn. Rester debout, quitte à prendre un K-O prématuré, serait donc la seule voie du spectacle et de la reconnaissance ? Sans abonder dans ce sens, certains fighters pointent du doigt l’utilisation du sol par ces vainqueurs dits besogneux, à l’image du fougueux et controversé Shinya Aoki : « Le style de lutte américain : puncher un peu, obtenir la mise au sol et se déplacer vers la position montée de côté pour gagner un round, sans prendre de risque. Ça rend le combat facile. C’est profiter des juges. Tu n’as même pas à t’inquiéter des blessures. Il n’y a aucun risque. » Sous prétexte de ne pas avoir pu défendre ses chances debout, Anthony Njokuani, pourtant soumis dès le 1er round (Rear Naked Choke) par Shane Roller au WEC 48, nuance sa défaite « On est là pour combattre, pas pour faire l’amour. » Les grapplers apprécieront

 

Statues déboulonnées

Plus offensive encore, la charge de Quinton Jackson envers son ennemi intime Rashad Evans, souvent catalogué comme ennuyeux : « Je ne déteste personne. Mais ce gars je ne l’aime vraiment pas […] Il va sûrement se ramener et faire un truc stupide, du genre kicker mes jambes ou me laisser aller vers lui pour m’amener au sol. Je ne pense pas qu’il va combattre comme un homme, rester debout et échanger, comme il l’annonce. Pourquoi le ferait-il ? C’est un lâche. Dans tous ses combats, il se bat comme un lâche. Il ne va pas se transformer en homme pour celui-ci. » Réponse pleine d’assurance de l’intéressé une fois le succès contre Rampage entériné « Dorénavant, je vais utiliser ma lutte. Parce que peu importe mes progrès en pieds-poings, je dois toujours me souvenir que ce que je fais de mieux est la lutte, et que tout vient de là. » Tout aussi stigmatisés, Lyoto Machida et sa stratégie de guêpe (tourner longtemps autour de son opposant avant de planter son dard) ont été délaissés par les juges de l’UFC 123 au bénéfice de Quinton Jackson. À mesure que le temps passe, cette remise en cause s’étend, les langues se délient et ceux qui ont été longtemps considérés comme intouchables subissent à leur tour des critiques. Prudentes, calculatrices ou simplement trop friandes de succès étriqués, même les grosses stars voient rouge. Témoin privilégié de l’évolution du style de Georges Saint-Pierre, Mark Pavelich, promoteur du MFC (principale fédération canadienne) n’épargne pas le héros national : « Je ne supporte pas de regarder un combat de Georges St-Pierre. Mon Dieu, ça me tue. Je veux voir des gens comme Jon Jones. Je veux voir Clay Guida, ou encore le Britannique Tom Watson qui combat pour le MFC. Je veux le voir combattre, parce que je sais qu’il va faire des choses vicieuses à ses adversaires. Je sais qu’il va kicker quelqu’un dans la tête. » Du haut de son Everest, GSP est persuadé d’être dans le vrai « Je combats de façon prudente, et je l’assume. Pour moi, il est plus important de ne pas se faire frapper que de frapper l’adversaire. Je ne suis pas le Champion parce que je suis le gars le plus fort de la catégorie. Ce n’est pas parce que je suis le plus rapide. Je ne suis pas le meilleur grappler. Je ne suis pas le meilleur kickboxer. Je ne suis pas le meilleur lutteur. Mais la raison pour laquelle je suis Champion, c’est que je combats intelligemment à chaque match. » Quel promoteur américain osera jeter un pavé dans la mare équivalent envers Randy Couture, davantage une machine à faire déjouer l’autre que combattant cherchant à finaliser un combat ?

 

 

Héroïsme nippon

Plus que des raisons objectives, c’est donc un ressenti d’ensemble qui permet à un combattant de conserver toute sa popularité et d’être reconnu, dans la victoire comme dans la défaite. Logique à ce titre qu’un vaincu puisse recueillir autant d’acclamations que son tombeur. Afficher ses qualités de cœur en poursuivant un fight en dépit d’une blessure, être capable de tenir jusqu’à la limite face à un adversaire auquel on se sait inférieur, sont autant de signes d’humanité en faveur d’un perdant. Exemple récent, le changement de cap à l’attention de Josh Koscheck, jugé antipathique avant son match contre Georges Saint-Pierre puis touchant dans sa résistance malgré un œil droit rapidement tuméfié. Au petit jeu de l’héroïsme comme valeur cardinale, les Japonais ne sont pas les derniers. Emblème du Pride, Kazushi Sakuraba a survécu à l’épreuve du temps grâce à son abnégation, son style imprévisible, son goût pour les défis, même les plus improbables. Ainsi accepte-t-il au Pride Grand Prix 2003 Final Conflict de livrer une ultime manche contre Wanderlei Silva alors qu’il a été littéralement piétiné lors de la première et touché à l’épaule dans la deuxième. À nouveau mis K-O, Saku poursuit néanmoins sa carrière sous les acclamations, jusqu’à manquer de perdre son oreille lors du dernier K-1/Dream Dynamite! Ce courage insensé se double d’une sportivité hors pair, illustré par le don de sa ceinture customisée à Wanderlei ainsi que les entraînements suivis à la Chute Boxe auprès de son ancien ennemi numéro un. Hidehiko Yoshida, Champion olympique de judo en 1992, porte tout aussi haut la fierté nippone malgré un palmarès MMA peu significatif de 9 victoires pour 8 défaites et un nul. En revanche, ses performances et les noms de ses adversaires parlent pour lui. Spécialiste des combats Openweight, Yoshida rendait souvent une dizaine de kilos à ses opposants, des poids lourds légendaires comme Don Frye, Tank Abbott, Mirko Cro Cop, Josh Barnett et Maurice Smith. Jamais honteux, y compris dans son insistance à porter le kimono, le japonais a davantage construit sa légende sur ses infortunes que ses moments victorieux.

Digne héritier de cette lignée, Yoshihiro Akiyama a rapidement conquis le public américain de l’UFC grâce à son savant mélange de karaté, boxe et judo. Après trois joutes dans l’Octogone (deux défaites), pour autant de « titres » de fight of the night, il s’est imposé comme l’un des combattants les plus enthousiasmants du circuit. Son duel face à Chris Leben a d’ailleurs figuré en haut de bon nombre de classements 2010 dont celui de Top Fight (voir Top Fight no 2).

 

À qui perd gagne… des bonus

  Si elle n’est pas seulement l’apanage des Japonais, cette race de combattants casse-cou a tendance à décliner, faute notamment à l’épée de Damoclès suspendue au-dessus de la tête des intéressés. Deux ou trois défaites d’affilée et voilà que le chemin de la sortie s’éclaire. Avec l’importante concentration de talents à l’UFC, bientôt renforcée par l’acquisition du StrikeForce, la peur de voir la prudence prendre le pas sur l’initiative est légitime. Toutefois, l’équilibre manié par la compagnie entre la carotte et le bâton constitue un sauf-conduit. En l’occurrence, les bonus accordés à chaque show (à la fois financiers et honorifiques) ont vocation à créer une saine émulation et poussent les combattants à se livrer totalement. Par essence, les vaincus ne peuvent récolter les bonus de K-O ou soumission de la soirée, mais leur prestation contribue à part entière au titre de combat de la soirée, étant entendu qu’il faut être deux pour réaliser un bon match. Ces distinctions n’existaient pas encore en 2005, sans quoi il y a fort à parier que Stephan Bonnar aurait récolté les honneurs du fight of the night à l’issue de la superbe finale du TUF 1 contre Forrest Griffin (cf. Top Flashback). The American Psycho tient alors la dragée haute au futur Champion Light Heavyweight. Visionnaire, le commentateur américain Joe Rogan s’enflamme alors en direct : « Comment désigner un seul vainqueur ? Il faut signer deux contrats ! Ce n’est même pas un match nul, c’est un match avec deux vainqueurs ». Souhait exaucé pour Bonnar puisque l’UFC le traite comme un vainqueur bis en lui offrant un contrat. Un acte qui tiendra lieu de jurisprudence. Entre juin 2006 et début 2010, il perd cinq de ses sept rencontres, mais ne subit pas les foudres de la fédération pour autant. Autre miraculé, Tyson Griffin, petit frère de Forrest, auréolé à cinq reprises de la distinction de combat de la soirée, actuellement sur une série de trois déconvenues consécutives. Interrogé sur le sort du jeune homme, Dana White a affirmé sans sourciller qu’il conservait sa place dans la compagnie pour la seule raison qu’il le juge méritant. Si même les patrons se mettent à aimer les losers maintenant…

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