Chael Sonnen, au-delà des maux (Top Fight n°11, Avril-Mai 2012)

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Il est l’archétype du spécialiste de lutte auquel les fans de MMA reprochent la frilosité tactique, il est irritant, il est provocant et surtout il est prétendant… numéro un au titre Middleweight de l’UFC. Plus que n’importe quel autre fighter, Chael Sonnen a su captiver à travers le personnage détestable qu’il s’est créé. Plongée dans un univers où le Dr. Jeckyll se laisse délibérément posséder par Mr. Hyde.

 

 

Août 2010. Dana White est catégorique, et dieu sait que les annonces du président de l’UFC valent parole d’évangile « Après une telle performance, Chael mérite une revanche directe, le prochain prétendant devra attendre car il y aura un Silva-Sonnen 2 avant ». La performance en question ? Une succession de rugueux takedowns et de contrôles au sol mettant hors d’état de nuire Anderson Silva, l’inoxydable Champion des poids moyens, et ce cinq rounds durant. Enfin, presque. En un éclair de génie, le brésilien parvient à sauver la mise via une clé de bras en triangle. Il ne restait que deux minutes au compteur de la dernière reprise. Frustré, Sonnen vient néanmoins de naître aux yeux du public. Premier homme à faire vaciller la couronne du roi Silva, l’Américain obtient de s’y essayer à nouveau. Un contrôle antidopage positif plus tard, la perspective dorée s’effondre et les doutes s’amoncellent. D’autant que Silva a déclaré qu’il a combattu avec une blessure au dos. Si le tenant du titre était handicapé et son challenger survitaminé, comment ne pas relativiser les enseignements issus de leur duel ?  

 

L’art du Sonnenisme

Au lieu de préparer une rencontre de Championnat, Sonnen « bénéficie » donc d’un an pour évacuer ses vieux démons et se remettre en question. Un an dans l’ombre, sans garantie de récupérer son title shot une fois revenu. Heureusement, le membre de la Team Quest se montre créatif et instaure ce qu’il convient d’appeler une suspension active. Là où beaucoup d’autres la joueraient profil bas (voir l’exemple récent de Thiago Silva), Sonnen opte pour l’omniprésence, s’invite sur les plateaux de télévision, se montre aux conférences organisées par l’UFC, dégoupille sur Twitter. Ses propos se situent dans la continuité de son intense trash talking de six mois avant son face à face avec Silva. Il a un avis sur tout et surtout l’envie de le donner. La défection de Rodrigo Nogueira devant Frank Mir avant l’UFC 119 : « Nogueira appelle la compagnie pour se déclarer malade. Le problème c’est qu’il prévient deux mois à l’avance. Y’a-t-il quelqu’un qui peut appeler son patron pour dire qu’il sera malade dans deux mois ? Soixante jours avant la tâche à accomplir, tu dis  »Tiens je ne vais pas me sentir bien ce jour-là. » » Fedor enchaîne les défaites sur le sol américain ? Peu étonnant de son point de vue : « Je ne peux pas dire grand-chose sur ce mec, il n’a livré que six vrais combats dans sa carrière et son palmarès officiel est de 3-3 ». Il faut entendre par cette façon de compter particulière le peu de crédibilité qu’il prête aux compagnies japonaises, Pride inclus : « Tout est faux sur le circuit japonais. ‘Kid  » Yamamoto était présenté comme le meilleur au monde dans sa catégorie, mais il n’arrive même pas à gagner un round à l’UFC. Le seul japonais qui a réussi ici est Yushin Okami, et comme par hasard il a peu évolué dans son pays. » Que dire aussi de ses pseudo-excuses à l’attention d’un Brésil très souvent dénigré ? « Je regrette ce que j’ai dit sur le Brésil. Je ne pensais pas qu’ils avaient des ordinateurs là-bas sinon je n’aurais rien dit. Comprenez-moi, lorsque les frères Nogueira sont arrivés aux États-Unis, j’ai vu Rogerio donner une carotte à un bus en pensant qu’il s’agissait d’un cheval tandis que Rodrigo caressait le véhicule. J’en ai conclu que les Brésiliens n’avaient pas d’ordinateurs. »

Enfin, comble suprême à l’approche de son retour dans l’Octogone contre Brian Stann : « Je ne fais pas de trash talking. Dire des choses auxquelles on ne croit pas pour vendre un combat, c’est un concept que je trouve malhonnête. »

On aime ou on déteste, mais on ne peut nier la forme d’art qui se détache de ses diatribes, une sorte de croisement entre l’ironie, le corrosif et le sarcasme. Et surtout un choix des mots et des images trop précis pour qu’on puisse conclure à de l’idiotie pure et simple.

L’intéressé a d’ailleurs un avis très tranché quand on l’interroge sur l’origine de cet humour piquant « Je parlerais d’inspiration divine .» Implication céleste ou non, c’est bien par la parole (dans un premier temps) que Sonnen a suscité l’intérêt des fans et des promoteurs.

 

Légitimité tardive

Parler pour exister, parler pour ne pas être oublié durant une période foisonnante où l’UFC accélère sa croissance en absorbant le WEC et le StrikeForce. Ne pas croire pour autant que ses saillies ont pour seul but de mettre les rieurs de son côté. Ses boutades et  son attitude arrogante se nourrissent d’abord du manque de reconnaissance du milieu à son égard. Lorsqu’il met en exergue ce qu’il considère comme des traitements de faveur accordés à Wanderlei Silva ou Mirko Cro Cop (« Ils sont têtes d’affiche alors qu’ils ont des palmarès atroces dans l’Octogone. Ils remplissent les salles, ils ont plein de fans… et des palmarès atroces. »), c’est à son parcours personnel qu’il fait écho. Avant de devenir un trash-talker bancable, Chael a été considéré comme un combattant du « ventre mou ». Capable de vaincre des combattants de son rang, mais trop limité pour concurrencer des athlètes confirmés. De par son style très courant aux USA (lutte excellente, striking peu puissant), Sonnen n’est pas vraiment destiné à conquérir le cœur des spectateurs… et des matchmakers. À ce titre, son premier passage à l’UFC en 2005-2006 n’est guère concluant. L’élève reçoit la leçon des maîtres Jeremy Horn et Renato « Bablu » Sobral. Malgré une victoire entre ces deux rendez-vous, Chael est renvoyé à ses chères études. Cinq succès de rang plus tard, Zuffa le réengage… et l’envoie au WEC. Un choix sensé, car à l’époque la succursale de l’UFC possède ses propres titres dans chaque catégorie. Cerise sur le gâteau, Sonnen dispute d’emblée la ceinture Middleweight à Paulo Filho. Le Brésilien affiche alors un palmarès de 15-0 et jouit d’une popularité immense. Sonnen a enfin l’opportunité de rentrer dans l’Histoire et s’y emploie par de belles amenées au sol. Dès la fin du premier round, Filho semble exténué tandis que la superbe condition physique de son challenger saute aux yeux. Le seul risque encouru par l’Américain provient des différentes manœuvres de soumission tentées par son adversaire. En toute fin de deuxième reprise, le Champion remet ça avec une clé de bras de type juji-gatamé, Sonnen ne bronche pas si ce n’est pour hurler à l’arbitre son refus d’abdiquer. L’officiel infirme ce message et considère qu’il s’agit d’un abandon verbal. À cette controverse originelle s’ajoute celle du match revanche un an plus tard. Lors du WEC 36, Sonnen s’impose après une domination sans partage, mais la ceinture lui échappe à nouveau. Motif : le Brésilien s’est présenté au-dessus du poids. Filho fautif, Sonnen sanctionné, cherchez l’erreur !  

 

La hantise du jiu-jitsu brésilien

De cette double confrontation éclot le rejet de Sonnen à l’égard du jiu-jitsu brésilien, une pratique qui dénature les « vrais » arts martiaux selon lui, ceux où le taux de testostérone s’envole au firmament : « Je préfère les sports anciens, comme la lutte. Je ne me vois pas être allongé sous un homme, les jambes écartées. »

Décidément toujours à contre-courant, Chael se félicite même de ne pas inclure cette discipline à ses préparations : « J’ai mieux à faire que de combattre mes adversaires avec des techniques inefficaces et peu élaborées, qui permettent aux hommes efféminés de se sentir virils. » Des propos particulièrement culottés de la part d’un homme qui a été victime de jiu-jitsukas plus souvent qu’à son tour. Le final mémorable du choc de l’UFC 117 face à Anderson Silva n’est pas un accident de parcours, mais bien le reflet de sa carrière. Un duel qu’il traverse dans une position dominante, mais termine de manière défavorable. D’ailleurs quand on demande à Sonnen quel point de règlement il modifierait s’il en avait le pouvoir, le provocateur laisse échapper un souhait bien réel : « J’interdirais l’étranglement par triangle, le refuge des lâches. » Ben voyons ! Assimiler les forces d’un opposant à de la couardise est bien pratique pour masquer ses faiblesses. Une attitude de façade puisque le natif de l’Oregon a bien conscience que cette discipline peut améliorer son jeu au sol. Pour s’en convaincre, il suffit d’observer avec quel travail méthodique il a préparé son Arm Triangle Choke victorieux contre Stann, après avoir manqué de peu un Rear Naked Choke dans le premier round. Lors de cet UFC 136, Sonnen obtient sa première victoire par soumission en prés de cinq ans, seulement la troisième en dix ans de carrière. Ce nouveau bagage technique ouvre la voie vers de nouvelles conquêtes pour le maître des succès acquis à la décision (16 pour 17 affrontements menés à terme). Reste à travailler l’aspect défensif du jiu-jitsu, manquement qui lui vaut un triste « grand huit » en termes de défaites par soumission.*  On ose à peine imaginer à quel combattant il ressemblerait s’il tirait tous les enseignements nécessaires, sachant par ailleurs qu’il n’a jamais été mis K-O. Peu rancunier, Demian Maia a proposé de lui apprendre comment défendre les étranglements par triangle, Sonnen a accepté la proposition sous forme de boutade. Pour l’instant… 

 

Rédemption ?

Le comique a ses limites et ces derniers mois Chael a laissé entrevoir le fond de sa pensée avec un sérieux qu’on ne lui connaissait pas. Lorsque Anderson Silva surclasse pendant deux rounds Yushin Okami, un combattant que Sonnen s’est chargé d’entraîner personnellement, le masque tombe. Et la voix de la raison se fait entendre : « Il devient de plus en plus difficile de critiquer Anderson Silva. » Une évidence qui vaut absolution dans la bouche de l’Américain. De même lorsque par l’intermédiaire d’une vidéo circulant sur le net, le prétendant au titre des poids moyens explique de manière pédagogique l’exécution d’une Omoplata. Une séquence ressemblant étrangement à celles diffusées régulièrement par les fils de Rorion Gracie. Si réticent que ça au jiu-jitsu le Sonnen ?

La récente opposition face à Michael Bisping reflète les bonnes résolutions du Champion de la controverse. L’Anglais, connu pour son franc-parler et son attitude très limite, n’arrive pas à détourner Chael de ses objectifs. Clean dans ses attaques avant le combat, mais surtout impérial pendant. Et modeste avec ça puisqu’il déclare qu’une décision des juges en faveur de Bisping ne l’aurait pas scandalisé.

À 34 ans, le lutteur d’exception a décidé de ne pas se renfermer sur sa discipline première pour devenir un véritable artisan des arts martiaux mixtes.

Convaincus de l’intelligence du personnage, nous engageons le pari suivant : au soir du 7 juillet prochain, qu’il devienne Champion ou soit vaincu, Chael Sonnen rendra hommage à Anderson Silva, démontrant le respect qu’il n’a jamais cessé de lui vouer au fond de lui. Et qui sait, si le contexte est favorable, pourquoi pas une réconciliation avec le peuple brésilien ?

 

 


Politique et immobilier, même combat

À croire que tout ce que touche Chael se transforme… en controverse. Agent immobilier de métier avant d’être fighter, le membre de Team Quest s’est aussi distingué par certaines velléités politiques. Et même mieux que ça puisqu’il fut membre du district 22 de l’état de l’Oregon, une fonction qu’on pourrait comparer en France à celle de conseiller municipal. Mais lorsqu’il fut question de l’investir pour une plus haute responsabilité courant 2010, les tweets agressifs envers Anderson Silva jouèrent en sa défaveur. Sonnen tenta bien de se défendre auprés du Willamette Week, le journal local, en affirmant ne pas avoir de compte twitter (!) mais sa réputation le précédait. Année 2010 décidément maudite puisqu’il est rattrapé dans le même moment par une vieille affaire de montage financier illégal. Lors de son procès, il avoue ses fautes et se montre très coopératif. Comportement sage et payant puisqu’il écope seulement de deux ans de probation, bien loin des 20 ans de réclusion qu’il encourait.

 

*Les défaites se Sonnen par soumission se décomposent ainsi :

25 janvier 2003 au XFA 5 : Trevor Prangley par clé de bras

6 septembre 2003 à l’IFC Global Domination : Forrest Griffin par étranglement en triangle

23 septembre 2004 au SF 6 : Jeremy Horn par étranglement en guillotine

7 octobre 2005 à l’UFC 55 : Renato Sobral par étranglement en triangle

27 mai 2006 à l’UFC 60 : Jeremy Horn par clé de bras

12 décembre 2007 au WEC 31 : Paulo Filho par clé de bras

21 février 2009 à l’UFC 95 : Demian Maia par étranglement en triangle

7 août 2010 à l’UFC 117 : Anderson Silva par clé de bras en triangle

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