Pourquoi si peu d’Européens au sommet du MMA ? (Top Fight n°7, Juillet-Août 2011)

Il y eut un temps, que les moins de cinq ans ne peuvent pas connaître, où l’Europe côtoyait l’Amérique sur le toit du fight. Représenté par des stars comme Igor Vovchanchyn, Andrei Arlovski, Alistair Overeem, Mirko Cro Cop ou bien sûr Fedor Emelianenko, le Vieux Continent contestait becs et ongles la volonté hégémonique du duo américano-brésilien. Au sein de l’ère impérialiste Zuffa/UFC, la donne a bien changé. Entre des héros fatigués, des successeurs qui tardent à s’affirmer et des compagnies sous-exposées, l’avenir se décline en pointillé.

 

 

 13%. Soit la proportion d’Européens dans l’effectif de l’Ultimate Fighting Championship en 2011. À lui seul le Brésil obtient une part équivalente. Du côté du StrikeForce et du Bellator, les données sont à peu près identiques. Au total, seulement une cinquantaine de fighters au sein des trois grandes enseignes leaders incontestables du MMA. Un nombre bien mince en comparaison de celui des Européens licenciés dans des sports de combat à haut niveau.

 

Europe année zéro

  Face à ce manque d’exposition, les pistes pour retrouver les sommets sont peu nombreuses. Autrefois, le Pride et le Cage Rage offraient une compétition relevée et un terrain privilégié pour l’expansion de nouveaux talents. Aujourd’hui, les fédérations japonaises ne semblent pas en mesure d’endiguer leur perte de vitesse et Cage Warriors ou BAMMA sont loin d’avoir acquis le prestige de leur devancière britannique. La disparition récente d’autres terrains de jeu comme 2H2H aux Pays-Bas contraint les fighters à s’exercer dans des contrées relativement confidentielles. Dans l’espoir d’être repérer un jour ou l’autre…

  On peut donc parler d’une certaine régression par rapport à la situation d’il y a ne serait-ce que cinq ans, bien que de nouvelles fédérations se structurent ici ou là (cf. encadré). Pour l’heure, Seul le M-1 demeure susceptible de créer des stars, notamment par le biais de ses challenges internationaux. Or la résistance européenne d’autrefois provenait essentiellement de l’est. Problème cependant, la relative autarcie dans laquelle évolue l’organisation russe, connue davantage au niveau mondial pour les accomplissements de l’emblématique Fedor Emelianenko que pour ses Champions en titre. Un peu paradoxal puisque The Last Emperor n’a au final jamais combattu dans un évènement propre au M-1. La compagnie russe truste les fighters nationaux, par ailleurs peu convoités outre-atlantique, ce qu’atteste l’absence du moindre d’entre eux à l’UFC (bien que l’Allemand Dennis Siver puisse se prévaloir d’une double nationalité). De plus, de nombreux  combattants apparaissent seulement le temps d’un challenge et ne signe pas d’entente durable. Cette contrainte de non-exclusivité ne permet pas de bâtir de hiérarchie propre et de cartes équilibrées d’un show à l’autre. Elle a d’ailleurs coûté cher à plusieurs compagnies par le passé. Ce n’est pas Scott Coker, patron (faut-il dire ex-PDG ?) du StrikeForce, récemment englobé par l’ogre UFC, qui dira le contraire.

 

Et pourtant le niveau est bon

 Malgré l’absence de scènes majeures où exercer leurs talents, des combattants européens parviennent à franchir le palier les amenant vers une notoriété mondiale. Ce qui tend à prouver qu’il n’y a pas spécialement de boycott à leur encontre… pour peu que leurs réseaux soient solides. À ce titre, parvenir à intégrer une équipe d’entraînement à dimension internationale est une première étape importante. Un véritable pied à l’étrier. Combien de combattants talentueux loupent le wagon de la renommée pour ne simplement pas avoir pu approcher les bons intermédiaires ? À l’inverse des Brésiliens, dont les académies bénéficient d’un crédit historique, les Européens ont peu d’influence auprès des grands décideurs. Savoir se placer et « vendre » ses poulains n’est pas donné à tous. Deux équipes d’entraînement tirent néanmoins leur épingle du jeu : la Golden Glory néerlandaise avec ses deux Champions en titre du StrikeForce, Alistair Overeem et Marloes Coenen et la Wolfslair Academy, nulle autre que le terrain de répétition de Cheick Kongo et Michael Bisping. Quant au Red Devil Sport Club, il demeure une force avec laquelle il faut compter bien qu’en relatif déclin, à l’image de son leader Fedor Emelianenko. Hélas, ces quelques éclaircies sont bien des arbres cachant la forêt. Une forme de paradoxe règne en la demeure car si l’on considère les résultats des disciplines prises individuellement, l’Europe occupe le devant de la scène. Exemple en boxe avec les règnes interminables des frères Klitschko sur la catégorie poids lourds, seulement remis en cause par… l’Anglais David Haye. Si l’on descend dans les divisions inférieures, la tendance persiste, notamment grâce aux performances des boxeurs allemands. Idem lorsqu’on s’intéresse au palmarès des divers sports pieds/poings marqué par sa diversité. Et de se résoudre à un constat : les temps ont changés. Les Champions spécialistes d’une discipline doivent redoubler d’effort pour réussir en MMA. Sinon accepter le MMA comme une discipline à part entière et l’appréhender dans son entièreté. Méthode de plus en plus couru par les nouveaux pratiquants.

 

Du patriotisme des juges

  Manque de structures, manque de réseaux certes. Mais si finalement la plus grande tare des combattants européens était de ne pas être Américains ? Derrière cet énoncé en forme de boutade se cache une problématique bien réelle : venir du Vieux Continent est-il un désavantage intrinsèque au moment où les juges doivent statuer sur votre prestation ? Si l’on en croit les principaux intéressés, la meilleure solution est de s’imposer avant la limite. Contrainte valable aujourd’hui au sein des compagnies américaines mais tout aussi vrai du temps où le Pride faisait la fierté du Japon. Auteur de deux solides (mais non récompensées) performances lors de ses récentes apparitions à l’UFC, Martin Kampmann passe  pour le dindon de la farce auprès de la communauté mondiale du MMA. Son principal tort, avoir croisé la route de deux figures incontournables de la discipline, Jake Shields dont c’était le premier combat depuis son transfert de StrikeForce, et Diego Sanchez, le très populaire vainqueur du TUF 1. L’un était appelé à rencontrer Georges Saint-Pierre pour un supposé « dream match » (on a pu en juger depuis) quand l’autre avait besoin de se relancer dans cette même catégorie Welterweight. Fair-play, le Danois n’en est pas moins lucide. Concernant sa première déveine, il déclare « Jake Shields n’a pas fait grand chose mis à part me faire des câlins », constat moins tendre à l’égard de Diego Sanchez « Vous regardez son visage à la fin et vous comparez avec le mien, n’importe quel gamin de cinq ans aurait pu voir lequel d’entre nous s’est pris la raclée ». Plus proche de nous, Cheick Kongo a lui aussi dénoncer quelques décisions houleuses en sa défaveur. La plus emblématique reste la victoire attribuée par décision partagée à Heath Herring lors de l’UFC 82. Jusqu’à quel point les juges ont pu être influencés par l’appui massif de la foule en faveur du Texan ? Situation frustrante pour le français qui restait sur deux grosses victoires (Assuerio Silva et Mirko Cro Cop) et se rapprochait d’une chance au titre poids lourds.

 Même avec une succession de résultats favorables, l’accessit à un match de championnat prestigieux est une tâche difficile pour un Européen. Deux Anglais ont bien eu cette opportunité récemment, Dan Hardy en 2010, face à GSP puis Paul Daley au StrikeForce (défaite par TKO aux mains de Nick Diaz le 9 avril dernier), mais cet honneur doit autant voire plus à la personnalité exubérante et controversée des deux hommes qu’à leurs exploits sportifs. Attitude, charisme et volupté ne sont pas des qualités facultatives dans un monde où la compétition fait rage. Cela dit, crier au complot relèverait d’une certaine mauvaise foi puisque l’inconscient collectif chauvin existe partout. Pour preuve, certains verdicts étonnants rendus en faveur de Michael Bisping lors de shows anglais de l’UFC. Matt Hamill comme Chris Leben peuvent témoigner de leur incompréhension après s’être vu déclaré perdant face à The Count. À moins qu’ils s’inspirent du fair-play So British.

 

Des ambassadeurs avant tout ?

 Alors pourquoi recruter des hommes à l’étranger, s’il n’y a pas intention de les placer sur un pied d’égalité avec ceux du continent américain ? La réponse tient en partie d’une visée commerciale, se doter d’un représentant emblématique de chaque nation émergente dans le monde du fight. Cette stratégie carnassière a fait ses preuves dans d’autres sports, l’UFC tend à l’appliquer aujourd’hui. Si tous les grands clubs européens de foot ont des stars étrangères ce n’est pas seulement pour la plus-value sportive réalisée. Plus que la nécessité de présenter des combattants-étendards lors des shows tenus à l’étranger, la directive s’inscrit dans du long terme : attirer des médias étrangers, conquérir et fidéliser un public venu assister à son premier show UFC, induire l’idée que la star locale est aussi importante que les 250 autres fighters sous contrat avec la compagnie. Ainsi l’Italien Alessio Sakara, l’Allemand Pascal Krauss, le Néerlandais Stefan Struve et bien d’autres, ont été rapidement placés en carte principale de shows. Des combats pas toujours mémorables par leur qualité, référentiels en revanche pour les participants.

 Soit pour le principe. Mais  dans les faits, est-il vraiment question de prendre les meilleurs ? Le doute est permis tant certains recrutements s’apparentent à des bizarreries, à l’image de la signature à l’UFC du Norvégien Jon Olav Einemo, déjà 35 ans et inactif en matière de MMA depuis fin 2006. Un signe de respect envoyé aux combattants nordiques, en pleine émergence ? Pas sûr. Einemo devait débuter en grandes pompes face à Shane Carwin mais le retrait provisoire de Brock Lesnar a par ricochet modifié les plans. Aussitôt l’ancien challenger au titre poids lourds a été promu dans un combat de plus grande envergure tandis que le Norvégien s’est vu réduire à un affrontement de seconde zone puisqu’il a dû finalement croiser le fer avec Dave Herman, lui aussi débutant dans l’Octogone. Une preuve de considération pour le moins étrange. D’autant plus troublant que la compagnie leader compte désormais, avec le Suédois Alexander Gustafsson et le Danois Martin Kampmann, un membre de chacun de ces pays. Comme si leur présence répondait à une nécessité de quota. Toujours est-il que l’UFC prévoit d’investir une terre nordique très prochainement. Ne pas s’étonner de l’éventuelle arrivée d’un combattant finlandais dans l’Octogone…

 

 Emilien Bartoli

 

 

(Encadré) L’épineux cas français

 À l’heure où de nombreuses personnes, à l’image de nos chroniqueurs Vincent Parisi et Cheick Kongo, militent pour la légalisation de notre discipline favorite dans l’Hexagone, la préfecture de Côte d’Or interdit la tenue cet été des championnats nationaux de grappling, combat-grappling et pancrace. Motifs invoqués ? L’atteinte à la dignité humaine et la volonté de préserver l’ordre public (on croit rêver !). Autant dire que la cause est loin d’être entendue dans un pays où les initiales MMA évoquent les Mutuelles du Mans Assurances et UFC les initiales de  l’association de consommateurs UFC Que Choisir?

 

 

 

(Encadré) Les combattants européens dans les grandes fédérations américaines

 

 

n Présence européenne à l’UFC par pays (33 sur un total de 255 combattants) :

 

Ø15 Anglais (Jason Young, Rob Broughton, Michael Bisping, Dan Hardy, John Hathaway, James Wilks, Mark Scanlon, Paul Taylor, Terry Etim, Ross Pearson, Andre Winner, Kurt Warburton, Paul Sass, Jason Young, Brad Pickett)

Ø2 Allemands (Dennis Siver, Pascal Krauss)

Ø2 Croates (Mirko Cro Cop, Igor Pokrajac)

Ø2 Français (Cheick Kongo, Cyrille Diabaté)

Ø2 Polonais (Krzysztof Soszynski,

Ø1 Arménien (Manny Gamburyan)

Ø1 Biélorusse (Vladimir Matyushenko)

Ø1 Bulgare (Stanislav Nedkov)

Ø1 Chypriote (Constantinos Philippou)

Ø1 Danois (Martin Kampmann)

Ø1 Italien (Alessio Sakara)

Ø1 Néerlandais (Stefan Struve)

Ø1 Norvégien (Jon Olav Einemo)

Ø1 Suédois (Alexander Gustafsson)

Ø1 Tchèque (Karlos Vemola)

 

n Présence européenne au StrikeForce par pays (13 sur un total de 106 combattants femmes incluses) :

 

Ø6 Néerlandais (Alistair Overeem, Valentijn Overeem, Gegard Mousasi, Dion Staring, Melvin Manhoef, Marloes Coenen)

Ø2 Russes (Fedor Emelianenko, Sergei Kharitonov)

Ø1 Anglais (Paul Daley)

Ø1 Belarus (Andrei Arlovski)

Ø1 Belge (Tarec Saffiedine)

Ø1 Français (Ousmane Thomas Diagne)

Ø1 Lituanien (Marius Zaromskis)

 

n Présence européenne au Bellator par pays (9 sur un total de 87 combattants femmes incluses) :

 

Ø3 Anglais (Jim Wallhead, Ronnie Mann, Rosi Sexton)

Ø1 Arménien (Georgi Karakhanyan)

Ø1 Bulgare (Blagoi Ivanov)

Ø1 Français (Christian M’Pumbu)

Ø1 Irlandais (Aisling Daly)

Ø1 Polonais (Marcin Held)

Ø1 Russe (Alexander Shlemenko)

 

 

 

(Encadré) Les principales compagnies européennes en activité

 

 

 EN CAGE

 

 Cage Warriors (Angleterre)

Longtemps numéro 2 britannique derrière le Cage Rage, le Cage Warriors a pris le leadership une fois son concurrent disparu. Titrés dans cette organisation, Antonio “Bigfoot” Silva, Jeff Monson et Pascal Krauss sont depuis partis se dégourdir les gants dans d’autres contrées. Souvent pour le meilleur.

 

 BAMMA (Angleterre)

Officiellement née à l’été 2009, cette fédération anglaise prend de plus en plus d’ampleur. Ses récentes cartes comprenaient Paul Daley, Ricco Rodriguez, Xavier Foupa-Pokam et Murilo “Ninja” Rua qui a échoué dans sa quête au titre Middleweight face à Tom Watson.

 

 

 10th Legion Championship Fighting (Angleterre)

Inauguré en 2008, le 10th Legion CF peut prétendre légitimement à la 3e place sur l’échelon britannique. Jess Liaudin est récemment devenu le premier Champion Welterweight de son histoire.

 

 Superior Challenge (Suède)

Cette jeune organisation (crée en 2008) connaît une belle croissance et compte comme Champion Middleweight un certain Thales Leites, ancien challenger d’Anderson Silva pour la couronne UFC de la même catégorie.

 

 MMA Raju (Estonie)

Fédération estonienne crée en 2009, elle organise trois évènements par an.

 

SUR RING

 

 M-1 (Russie)

Organise deux types d’évènements : le M-1 Challenge, opposition de deux pays à travers une série de cinq duels et le M-1 Sélection où les oppositions se font par équipe d’entraînement, là aussi en cinq matchs. Ce dernier concerne avant tout les fighters en devenir.

 

 It’s Showtime (Pays- Bas)

Compagnie néerlandaise mixte kickboxing/MMA, bien qu’elle ait surtout construit sa renommée en accueillant les plus grands combattants pieds/poings au monde.

 

 KSW (Pologne)

Crée en 2004, cette compagnie polonaise jouit d’une bonne image, en partie due aux combattants de qualité passés par celle-ci : James Thompson, Shonie Carter, Matt Lindland, Rameau Thierry Sokoudjou, Alexander Gustafsson ou encore la star nationale, cinq fois vainqueur du concours de « l’homme le plus fort du monde » Mariusz Pudzianowski.

 

 Fight Festival (Finlande)

Après un faux démarrage en 1998, cette compagnie finlandaise a repris la tenue régulière de galas depuis 2001. Elle a vu passé les Brésiliens Lucio Linhares et Luiz Azeredo et le Russe Alexander Shlemenko, aujourd’hui au Bellator.

 

 Finn Fight (Finlande)

Cette fédération finlandaise se distingue surtout pour ne pas appliquer les règles unifiées du MMA. Ainsi, elle autorise coups de coude quels qu’ils soient et l’utilisation des genoux et pieds dans n’importe quelle position. Aussi les combats se déroulent sur un round unique de dix minutes. Sont passés par la case Finn Fight le suédois Alexander Gustafsson (décidément partout) et le vétéran et figure actuelle du Dream, Joachim Hansen.

 

 Local Kombat (Roumanie)

Organisation roumaine promouvant aussi bien des événements de kickboxing que de MMA. Ses partenariats avec le K-1 lui garantissent une certaine exposition.

 

 Respect Fighting Championships (Allemagne)

Cette compagnie a moins de trois ans d’existence et n’est pas encore complètement structurée. Elle ne compte par exemple qu’un seul Champion, celui des lourds alors qu’elle comporte six catégories de poids.

 

 SuperKombat (Roumanie)

La petite dernière du lot. Son premier évènement a eu lieu le 21 mai dernier. Les organisateurs se sont offerts un beau coup de pub avec la présence d’un annonceur spécial en la personne du légendaire kickboxeur Ernesto Hoost.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s