Question de la rédac’ – Couronnements de Carlos Condit et Ben Henderson, la défense est-elle devenue la meilleure attaque ? (Top Fight n°11, Avril-Mai 2012)

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Avec Carlos Condit et Benson Henderson, l’UFC vient de sacrer deux combattants d’exception. Beaucoup de points communs entre ces nouveaux rois de l’Octogone : la jeunesse, une certaine attitude à la cool, des solides références en jiu-jitsu… Pourtant, un facteur les a rapprochés davantage, le scénario de leur combat de Championnat. Ils ont tous deux évolué dans un registre inattendu : Condit le finisseur certifié (13 K-O/TKO, 13 soumissions) a choisi d’anesthésier l’agressivité de Nick Diaz en se repliant derrière ses kicks ; Henderson a laissé de côté le débit mitraillette démontré face à Jim Miller et Clay Guida pour privilégier les attaques ciblées. Dans les deux cas, le game plan a payé via une décision unanime en leur faveur. Ces performances, aux antipodes de celles de Champions dominants comme Anderson Silva, Jon Jones et José Aldo, préfigurent-elles la grande tendance du MMA de demain ?

 


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Avancer n’est pas gagner

« Si on peut gagner un match de cette façon, je n’ai plus rien à faire dans ce sport. » Au micro de Joe Rogan, quelques instants après le verdict des juges en faveur de son adversaire, Nick Diaz est amère. Durant cinq reprises, le bad boy californien a coursé Carlos Condit à la manière d’une lionne partie à la chasse au gnou. Rapidement irrité par la situation, Diaz multiplie les signes de lassitude telle la provocation consistant à baisser continuellement sa garde. Hélas, ce subterfuge ne trouble personne, à part lui-même. Condit est venu avec un plan en tête et s’y est tenu. A-t-il pour autant perverti les principes martiaux en refusant le choc frontal avec un as de la castagne ? Le reproche aurait pu être recevable si on se trouvait en boxe anglaise, mais il devient désuet lorsqu’on parle d’arts martiaux mixtes. L’occupation de l’espace ne prime pas sur les dommages causés ou les tentatives de soumission avortées, elle n’est qu’un critère parmi d’autres. Greg Jackson, l’entraîneur en chef de l’académie du même nom, ne dit pas autre chose : « Le MMA n’est pas une partie de poker. Il faut savoir utiliser ses points forts et cibler ses attaques en fonction des points faibles de l’adversaire. Toucher son opposant sans se faire toucher est une forme d’approche intelligente. » Cette tactique se reflète dans l’importante utilisation des jambes par Condit, auteur de 68 frappes efficaces avec celles-ci contre… six pour son rival. Connu pour sa mauvaise défense sur les kicks, ce qui a failli lui coûter le titre du StrikeForce l’an dernier face à Evangelista Santos, Diaz a été incapable de varier dans sa façon de combattre. « Vainqueur » en termes de rythme et d’intentions offensives, Diaz a néanmoins perdu doublement ce match : techniquement et tactiquement.

 


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Plus dure est la riposte

Entamer un combat sur le recul peut pourvoir à un autre objectif que celui de limiter les dommages : préparer et lancer des assauts plus tranchants. Par définition inattendu, un contre possède un impact bien plus puissant qu’une attaque de front. L’effet de surprise est la cause principale des plus importantes blessures et des plus beaux K-O. Ainsi, le soudain upkick d’Henderson a marqué les esprits et surtout ouvert le nez de Frankie Edgar. De même, Nick Diaz est sorti de son combat le visage tuméfié de toutes parts, pour ne pas avoir su anticiper la plupart des kicks de son opposant. L’analyse chiffrée des combats démontre d’ailleurs que les percussions, aussi bien quantitatives que qualitatives, sont en faveur des combattants couronnés. Le recul n’est pas incompatible avec l’action ou la volonté d’en finir. De grands combattants ont construit leur carrière sur l’art du contre. Le plus emblématique est Chuck Liddell, le meilleur lourd léger de son temps. Doté d’une belle défense de takedowns et auteur de coups à la précision diabolique, The Iceman a été intouchable durant une bonne partie des années 2000. Époque dorée où il a surclassé Tito Ortiz, Randy Couture, Vitor Belfort et autre Renato Sobral. Son mode opératoire a beau être connu de tous, à savoir l’observation suivie de l’exécution, l’étau se resserre impitoyablement sur ses victimes. Vu que la majorité des rencontres de Liddell s’achève par K-O/TKO, nul ne trouve à redire dans son approche défensive du combat. À Ben Henderson, et dans une moindre mesure Carlos Condit, d’acquérir cet art du finish pour pouvoir marcher dans ses traces…

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Rien ne sert de bondir, il faut toucher à point
Dynamique, toujours en mouvement, persévérant dans l’objectif d’amener le combat au sol (12 tentatives de takedowns), Frankie Edgar s’est montré fidèle à ses principes. Un vrai guerrier au cœur d’or. Seulement, il est tombé sur un véritable os, en l’occurrence un adversaire doté d’une allonge rédhibitoire à tout rapprochement au corps à corps. Bras droit avancé, Henderson a « balayé » l’espace et paré la majorité des attaques du tenant du titre. Un certain déficit de puissance s’est ajouté à la problématique, lorsqu’Edgar se montre, et ce, à cinq reprises, incapable de maintenir le duel au sol. Pire, la situation se retourne contre lui lors de deux séquences majeures. En fin de deuxième round avec ce déjà fameux upkick, et au milieu du quatrième, lorsque le challenger parvient à amortir un slam en le convertissant en guillotine. L’abandon semble poindre, mais les gants sont sans doute trop glissants à ce stade du combat. Dans la foulée, Edgar bénéficie d’une position de ground & pound, aussitôt annihilée par la fuite de sa cible. Constat implacable : Henderson a maîtrisé sereinement les échanges debout, a rendu vivant les phases de grappling, a causé davantage de dommages physiques. Difficile dans ses conditions de donner la victoire à Edgar sur ses seules (bonnes) intentions. Même bilan pour Nick Diaz : des attaques incluant une bonne portion de déchet technique ne peuvent être considérées comme une occupation de l’espace efficiente. Relativement épargné, Condit conclut l’affrontement avec un hématome à l’œil droit, rien de plus. Journaliste spécialisé en pieds-poings, Mike Walsh abonde dans ce sens : « Diaz fait un bon travail pour déterminer où le combat doit avoir lieu, par contre il ne contrôle pas l’action elle-même ». Le même jour, un certain Ben Henderson prenait la défense de Condit : « Je ne comprends pas toute cette polémique. Ce que j’ai vu, c’est qu’un gars avançait et un autre touchait avec des coups. » Le nouveau Champion des légers avait-il déjà son plan en tête ?

 


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Prendre l’initiative pour une meilleure maîtrise
Certes les stratégies de contre-attaque ont triomphé lors des deux derniers matchs de Championnat, mais elles ont leurs limites. À chaque adversaire sa vérité : Carlos Condit ne tombera pas toujours sur un homme qui accepte de rentrer dans son jeu. N’est pas Nick Diaz qui veut… gagner à tout prix. À ce titre, une inconnue règne sur la teneur du combat entre le Champion par intérim et Georges Saint-Pierre. Tout deux membres de l’académie de Greg Jackson, les protagonistes vont devoir innover pour déstabiliser l’opposant. Dans cette optique, un manque d’agressivité trop prononcé peut conduire à l’échec. Condit devra garder en tête que sa passivité a failli être punie d’un étranglement arrière. Ceci en toute fin de match. Quand aurait-il été si Diaz avait cherché le sol plus tôt ? Henderson ne doit pas exclure l’hypothèse du coup de chance pour son upkick dévastateur de fin de deuxième round. Sans la gêne occasionnée, Edgar aurait-il été aussi conquérant qu’en début de match ?

Le choix du contre laisse une trop large place aux aléas, en plus d’être trop restrictif au fil d’une carrière.
Une fois privé de la vivacité des belles années, Chuck Liddell n’a plus surpris grand monde, clôturant sa carrière via trois défaites, expéditives de surcroît, par K-O/TKO. Le juste milieu serait sans doute à chercher dans un combattant comme GSP. Pas vraiment un féru du combat dépouillé et des saillies spectaculaires, mais un stratège qui donne le tempo et la coloration à un combat. Il sera, selon l’individu lui faisant face, plus porté sur la boxe anglaise, la lutte ou le jiu-jitsu. Amener le duel dans le domaine qui nous convient le mieux pour limiter les mauvaises surprises, un adage impossible si l’on se contente d’une posture défensive.

 


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L’impact prime sur la défense

Conclure que les victoires de Carlos Condit et Ben Henderson sont uniquement dues à leur approche défensive est trop réducteur. Même si on a étudié tous les atouts de son adversaire, travaillé les meilleurs moyens de les esquiver, décidé de le laisser s’échiner en vain, les meilleures garanties de succès seront les dommages occasionnés. En résumé, rien ne sert d’avoir le bon game plan défensif si on n’est pas en mesure de placer des enchaînements significatifs. Le dernier Championnat du monde de boxe poids lourds a illustré cet aspect. Jean-Marc Mormeck est visiblement monté sur le ring avec un plan précis pour annihiler son handicap de gabarit. En se désaxant continuellement, en privilégiant la vivacité face à un Wladimir Klitschko prêt à se contenter de son allonge, le Français a appliqué une formule viable. Sauf qu’elle n’a pas comporté le deuxième versant indispensable, l’envoi de coups tranchants. L’image qui restera accolée à ce combat est celle d’un challenger servant de punching-ball à un Champion aguerri. L’art de toucher sa cible existe, celui de savoir pousser son adversaire dans ses retranchements aussi, mais pas celui de reculer. Le sens de l’esquive et le pas de course peuvent permettre d’échapper à une correction, pas de s’arroger une victoire indiscutable.   


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Qui dit combat dit prises de risque
Les arts martiaux modernes ne doivent pas échapper à certaines traditions. Paradoxe ? Non, respect de valeurs et principes éternels. Parmi ceux-ci, il y a celui voulant que le pratiquant oriente toujours son action dans la perspective d’échange, mette en jeu sa sécurité pour obtenir la victoire. En se bornant à réagir, quand bien même de façon plus efficace que son assaillant, un fighter ne fausse-t-il pas la compétition ? De nombreux combattants ont assimilé la tactique de Carlos Condit à celle d’un fuyard, piètre image du MMA selon eux. Royce Gracie : « Nick Diaz est un vrai pratiquant d’arts martiaux, il vient toujours pour se battre, pourquoi venir si c’est pour courir ? » ; Jens Pulver : « Le contrôle de l’Octogone devrait être déterminant, un combattant avance et l’autre recule, point. » Plus drôles, mais tout aussi révoltés, Ronda Rousey (« Si j’avais voulu voir un mec courir pendant 25 minutes, j’aurais regardé un marathon. ») et Josh Neer (« Condit a fait son Forrest Gump. ») Traduction : livrer un combat, c’est accepter les imprévus et l’idée qu’il puisse s’achever à tout moment. Or, par leur plan de match, Carlos Condit, et dans une moindre mesure Ben Henderson, se sont eux-mêmes « condamnés » à aller jusqu’à la décision. 

Revanche or not revanche ?
Sous le coup de la colère, Nick Diaz annonce sa retraite au soir de l’UFC 143. Intention réelle ou bluff pour mieux inciter l’UFC à lui proposer un rematch ? Le camp Condit a dans un premier temps refusé l’éventualité, trop heureux de son sort. Un point de vue intenable eu égard à la situation particulière de la catégorie. Face à l’absence longue durée de Georges Saint-Pierre, Champion en titre, la perspective d’un combat de « maintien en forme », avant le duel pour l’unification, s’impose. Le match retour est quasiment officialisé… avant qu’un contrôle antidopage positif ne touche Nick Diaz, fumeur invétéré de marijuana. Suspendu sans délai précis, le bad boy devrait céder sa place de premier prétendant au titre intérim au vainqueur de Josh Koscheck vs Johny Hendricks prévu le 5 mai à l’UFC on Fox 3.

Chez les légers, Frankie Edgar n’y est pas allé par quatre chemins, il crie à qui veut l’entendre qu’il se considère comme le vrai Champion. Selon lui, une revanche est un dû. Ce qu’il argumente en mettant en avant les secondes chances accordées durant son règne à BJ Penn et Gray Maynard. Ben Henderson a déclaré comprendre sa revendication, mais le duel n’est pas acquis pour autant. Dans un premier temps, Dana White a cultivé à ce sujet les paradoxes : il déclare avoir cru en la victoire d’Edgar, mais ne fustige pas les juges (pour une fois !), préférant envisager que The Answer descende de catégorie pour croiser le fer avec José Aldo. Dans ce cas de figure, Smooth aurait réalisé sa première défense de titre contre Anthony Pettis, l’homme l’ayant dépouillé de son titre au WEC fin 2010. Cependant, l’UFC cède à l’attente populaire et fixe une revanche du main event japonais pour l’été.

 


2011, année des Champions incontestés

Si cette année s’ouvre sous le signe de la division au sujet des combattants nouvellement titrés, 2011 a vu se confirmer ou éclore des Champions dont les prestations sont saluées de manière unanime. Grâce à son assurance robotique, sa facilité dans les échanges pieds-poings et sa faculté à « jouer » avec ses adversaires avant d’en finir, Anderson Silva conquiert les puristes comme les nouveaux convertis. Pour ses 8e et 9e défenses de titre, il a anéanti les espoirs de Vitor Belfort et Yushin Okami en à peine plus de dix minutes, temps cumulé. The Spider est le modèle absolu, celui auquel on se réfère pour étalonner le niveau d’un Champion. Pas étonnant dès lors que Jon Jones et José Aldo, deux stars emblématiques de l’année écoulée, soient continuellement comparés au maître. Le Brésilien, muni de sa ceinture poids plume du WEC, devenue celle de l’UFC, a disputé un des plus beaux affrontements de 2011 face au Canadien Mark Hominick. En panne de cardio au début du 5e round, il a conservé son or grâce à une agressivité de tous les instants dans les reprises précédentes. Dans la foulée, il domine de la tête et des épaules Kenny Florian puis atomise Chad Mendes début 2012 par le biais d’un coup de genou venu de l’espace, à une seconde de la fin du 1er round. Aldo possède la caution spectaculaire en sa faveur et la jeunesse (25 ans) comme meilleure alliée. Caractéristiques communes à Jon Jones, passé du statut de buzz de l’année 2010 à celui de fighter incontournable quelques mois plus tard. Son style de striking peu orthodoxe a supplanté par sa diversité (coudes, projections, coups de poing retournés) un Shogun, presque unidimensionnel en comparaison. Dans la foulée, Jones a martyrisé deux ténors de la catégorie, Quinton Jackson et Lyoto Machida, eux aussi vaincus avant la limite. S’il venait à écarter Rashad Evans, Bones aurait à son actif le scalp de quatre anciens Champions Light Heavyweight, un record hallucinant et un nettoyage en règle de la catégorie.

Silva, Aldo, Jones, trois Champions en possession d’armes spécifiques, d’une « patte » appréciée et reconnue, d’une identité de combat forte. L’absence de ces repères est sans doute une des raisons pour lesquelles les sacres de Carlos Condit et Ben Henderson ont paru si fades.

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