UFC et argent (Top Fight n°13, Août-Septembre 2012)

Fâcheux, certains sujets le sont et refroidissent l’ambiance aussi vite qu’un glaçon surfant sur la colonne vertébrale : la religion, la politique et l’argent. Les salaires précisément. Point de divergence, les émoluments des fighters ont même causé, l’an dernier, d’énormes frictions dans l’instance dirigeante de l’UFC, accusée de sous-payer ses salariés. Tout est parti d’un témoignage anonyme d’un fighter de milieu de tableau : « J’essaie de combattre trois fois par an. Je gagne entre 20 000 et 28 000 dollars et une prime de même niveau en cas de victoire. C’est un salaire minable par rapport aux millions de dollars qu’ils [les dirigeants de l’UFC] touchent. Ils sont durs en affaire. On est payé comme des saltimbanques. Ils veulent que nous restions affamés et pauvres pour mieux nous contrôler. On doit se payer un coach de boxe et de lutte et tout le reste pour vivre. Vous devez payer l’hôtel les week-ends de combat. Si vous remportez tous vos combats dans l’année, c’est bien, mais nous n’avons rien pour la retraite par exemple. D’ici dix ou quinze ans, il y aura de vieux combattants de MMA ruinés comme on voit déjà de vieux boxeurs sur la paille. » Ce pamphlet ne serait qu’un écho des murmures de combattants blasés, une large majorité puisque 39 athlètes de l’UFC sont devenus millionnaires. Sur près de 700 personnes passés par l’Octogone depuis 2001, le ratio est faible. Mike Tyson, qui a assez d’atout physique pour ne pas se réfugier dans l’anonymat avoue que l’abus est la normalité. « Je ne voudrais offenser personne, mais les fighters devraient être des p****** de millionnaires ! Ils devraient toucher l’argent qu’ils méritent, s’emporte le plus jeune Champion du monde poids lourds. Avoir de grosses baraques, des bagnoles de sport et si ce n’est pas le cas, au moins pouvoir assumer les frais de leur famille. Ils subissent des séquelles au cerveau, ils méritent de bien meilleurs salaires. » À titre de comparaison, les deux sportifs les mieux payés en 2011 sont deux boxeurs : Floyd Mayweather et Manny Pacquiao qui ont cumulé respectivement 85 et 62 millions de dollars, sponsors bien évidemment inclus.

 

 

 

Énormément d’organisations se sont éteintes à petit feu sous le souffle froid de la faillite. L’UFC a elle-même été gangrenée par les dettes, jusqu’à 44 millions au cours de l’exercice 2004/2005. Désormais, c’est une entreprise cotée à un milliard de dollars, le mérite en revenant à Dana White et ses associés, les frères Fertitta. Depuis la remise à flot de l’entreprise, l’UFC a versé 250 millions de dollars en salaires de façon inégale puisque lorsque GSP empoche plus de 400 000 $ par soir de combat, Stephen Thompson ou Che Mills récoltent 8 000 petits dollars à l’UFC 145.

 

Prime aux bonus

Bien entendu, les bonus, mis en place en 2007 au cours de l’UFC 70 (Terry Etim est le premier bénéficiaire de ces extras), permettent de rajouter les cerises dans le clafoutis. Ils sont de deux ordres : les récompenses de fin de soirée pour le meilleur K-O et la plus belle soumission, et les locker room bonus, ces chèques remis discrètement dans l’intimité du vestiaire. Ces transactions s’élèvent à hauteur de 5 000 dollars, pas plus. « Parfois, un gala génère plus d’argent que ce nous avions initialement prévu dans le budget. Alors, on le partage avec les combattants, explique Dana White. L’autre raison, c’est que si nous assistons à un combat qui nous fait bondir de notre chaise, alors on fera un chèque au combattant. » Si les organisateurs ne donnaient au début que 3 000 $ par combattant pour un K-O, combat ou soumission de la soirée, ses primes s’élèvent désormais entre 40 000 et 70 000 $ selon l’importance du show.

 

Des bonus valorisants, mais distribués arbitrairement puisque c’est l’instance dirigeante qui décide des personnes bénéficiaires. Et certains font de ses extras une question de survie. « Quand je combats, je dois absolument délivrer de bonnes prestations, peu importe le nombre de coups que je me prends ou que je sois blessé, certifie Roland Delorme, ancien participant du TUF 14 et auteur d’une spectaculaire victoire contre Nick Denis en mai. Ce n’est pas évident de payer ses factures et d’élever un enfant en combattant une fois tous les cinq mois. J’ai vraiment besoin d’argent. Donnez-moi ces bonus ! On m’a coupé l’eau cette semaine donc j’en ai besoin. » Malheureusement, le Canadien n’obtiendra pas de surplus pour cet UFC on Fox 3. Car comme les intermittents du spectacle, les fighters sont grassement payés en un soir, mais doivent subvenir à tous leurs besoins jusqu’à leur prochaine pige. Par an et en moyenne, le budget alloué aux entraînements est compris entre 20 et 25 000 $ pour la fourchette basse et entre 100 et 150 000 $ pour les plus fortunés, ceux qui peuvent se permettre de s’offrir les services d’un diététicien ou d’un masseur. Bien évidemment, c’est sans compter sur toutes les autres dépenses inhérentes à une vie de famille comme l’alimentation, les transports, la scolarité des enfants pour certains et bien sûr les loisirs.

 

 

500 000 $ pour Liddell

Le plus gros salaire de l’UFC (après une éventuelle prime de victoire) est à mettre sur le compte de Chuck Liddell avec 500 000 $ à l’UFC 115, soit largement plus que son bourreau du soir, Rich Franklin qui a touché un fixe de 70 000 $ plus la même somme en bonus de victoire… James Toney aura aussi encaissé 500 000 $ pour se faire fesser par Randy Couture. Tito Ortiz a obtenu 450 000 $ à l’UFC 132 devançant Rashad Evans et ses 435 000 $ de l’UFC 114. Des chiffres qui ne prennent pas en compte les bonus de la soirée, les locker room bonus et le sponsoring. Des chiffres à des années-lumière des top stars de la boxe comme Floyd Mayweather qui a eu un salaire garanti de 25 millions (!!) pour son combat de Championnat de septembre 2011 contre Victor Ortiz, qui a lui-même touché deux millions de dollars.

 

 

Au niveau des salaires, sachez que les arbitres, employés et donc payés par la commission athlétique à laquelle ils sont liés, empochent environ 1 200 $ sur les galas de l’UFC. Toutefois, ils travaillent chaque week-end, au cours de shows plus ou moins qualitatifs. Idem pour les juges qui encaissent près de 1 000 dollars. Enfin, tout le monde souhaite savoir le salaire de Dana White, le big boss de l’UFC. Là, l’opacité entoure davantage ce chiffre mystère. La barre des cinq millions par an est a priori atteinte sans pour autant connaître précisément la composition de cette somme. Englobe-t-elle des primes d’objectifs ou non ? Le sponsoring ou non ? Des pourcentages sur le merchandising ? Impossible de le savoir.

 

 

Une croissance par le haut

2005 marque le redressement majuscule de l’UFC. 2005 coïncide aussi avec l’inauguration de l’émission The Ultimate Fighter, mais surtout à un changement de stratégie dans la production des shows. L’UFC décide d’investir en masse dans ce domaine en multipliant les galas. Pour la première fois dans l’histoire de l’organisation, deux évènements sont organisés en une semaine. Le 9 avril, la grande finale du TUF 1 comporte le succès de Forrest Griffin, puis le 16 avril, Chuck Liddell devient nouveau Champion Light Heavyweight en se vengeant de Randy Couture. Deux main events de folie qui vont conforter l’UFC à poursuivre dans cette voie. De cinq évènements en 2004, l’UFC va doubler ce chiffre l’année suivante et atteindre les trente galas cette année ! Le seul territoire américain ne pouvait satisfaire cette nouvelle suractivité. Dès 2009, les voyages à l’étranger s’accumulent. Allemagne, Australie, Suède, Émirats Arabes Unis et bientôt Chine (en novembre) ont droit à leur part de rêve après le Brésil, le Canada, ou l’Angleterre qui sont devenus des « maisons secondaires » avec le temps. Le bénéfice est double. Tout d’abord, créer un nouvel élan en étant assuré de combler en une demi-heure ces nouvelles salles par un public pour qui l’attente a assez duré. Et puis sportivement, si l’organisation peut dénicher quelques perles locales et les chiper aux concurrents (Superior Challenge en Suède, Cage Fighting Championship en Australie, le Road FC en Corée du Sud…), il ne faut pas se gêner… La destination la plus étrange reste encore les Émirats Arabes Unis et ses 5,5 millions d’habitants. Qu’est allé faire l’UFC dans cette partie du monde passionnée par le combat et fortunée, mais aussi peu peuplée ? La cause provient sans doute du fait que l’UFC soit en partie émiratie… En effet, au tout début de l’année 2010, les frères Fertitta ont vendu 10 % de la société au Cheick Tahnoon Bin Zayed Al Nahyan, fils de l’ancien président émirati et surtout fondateur de l’ADCC, l’équivalent des Championnats du monde de grappling. Quatre mois plus tard seulement, l’UFC 112 a lieu à Abu Dhabi, capitale des Émirats Arabes Unis… Par prolongement, Renzo Gracie, instructeur de jiu-jitsu du Cheick a participé à son seul et unique combat UFC, face à Matt Hughes. Vraiment pas un hasard.

 

Une implantation médiatique progressive

 

Comme toute multinationale, l’UFC ne peut espérer perdurer sans les loupes grossissantes des médias. Il s’agit de devenir, au-delà du sport que l’on revendique et véhicule, une véritable marque identifiable à travers le monde, y compris par des novices n’ayant jamais vu le moindre show. D’ailleurs, la mouture 1993-2000 de la compagnie, détenue alors par le Sémaphore Entertainment Group (SEG), a dû laisser la main par manque de plan consistant vis-à-vis des télévisions en général et de la vente de pay-per-view (PPV) en particulier. Seuls les initiés les plus acharnés pouvaient alors être informé des galas, ou à l’autre extrémité les badauds des villes où ils se déroulaient. Pas encore de fan de MMA moyen qui se dégage. Aujourd’hui l’UFC s’est implanté méthodiquement dans la quasi-totalité du globe terrestre (145 pays au total), adaptant son produit aux circonstances spécifiques, excluant par exemple la formule des PPV en France, puisque peu implantés dans la culture hexagonale.

 

Payer pour voir, un business juteux mais cloisonné

Cependant, par sa nature et son prestige, l’UFC reste un produit de luxe, diffusé le plus souvent sur des chaînes du satellite, l’international n’est donc pas la finalité ultime de la compagnie. Sa priorité aura toujours été de s’imposer sur le circuit américain et de dépasser en popularité les autres franchises implantées de longue date comme la NBA (basket) et la NFL (foot US) ou encore les sports de combat traditionnels comme la boxe anglaise.

La première métamorphose concerne donc les pay-per-views. Abandonnée par les précédents propriétaires, la formule est reprise par Zuffa à partir de l’UFC 33, le 28 septembre 2001. Pari gagnant puisque l’évènement est acheté par 75 000 foyers.

Mais pour économiquement indispensable qu’ils soient, les PPV présentent l’inconvénient de ne pouvoir attirer les curieux de passage.

Plusieurs tentatives, plus ou moins fructueuses ont lieu dès les prémisses pour obtenir une plus grande audience. Ainsi, en milieu d’année 2002, un show spécifique est mis en place en catastrophe entre les UFC 37 et 38, pour être diffusé via le réseau câblé Fox Sports Net. Une antenne qui regroupe différentes chaines régionales dédiées aux sports. En fait de retransmission, cet UFC rebaptisé 37.5 devra se contenter d’un segment au cœur d’un talk-show sur le sport, en l’occurrence le match Robbie Lawler contre Steve Berger. Une avancée en apparence risible, mais ni plus ni moins que le premier combat de MMA diffusé sur le câble !

Plus tard, des négociations échoueront avec la chaîne HBO, la plus novatrice du moment dans les années 2000, pour obtenir la diffusion des galas se déroulant en Europe, et donc non proposés en paiement à la séance.

Qu’importe puisque la vraie révolution avait déjà eu lieu sur Spike TV : le lancement de The Ultimate Fighter ou le centre de formation des stars de demain.

 

Le TUF a rebattu les cartes

D’entrée, le TUF créé l’engouement grâce notamment… à Sylvester Stallone. En effet, l’acteur d’action le plus couru des années 1980 est recruté en 2005 pour une émission de télé-réalité nommée The Contender. Son but ? Repérer des boxeurs de talent, sous l’œil bienfaiteur de celui qui a incarné Rocky, le plus grand de tous dans la mythologie populaire. En ramenant le concept aux stars d’arts martiaux mixtes, l’UFC se paye une belle publicité, bien que Dana White nie à l’époque une proximité entre les deux projets : « Eux cherchent des prétendants, nous nous formons des Champions ». Plus que l’art du combat, les participants du TUF dévoilent leur personnalité sur Spike TV et contredisent les clichés sur le MMA. C’est un boom d’audience et surtout une main tendue vers le grand public. Devant ce succès, les shows Ultimate Fight Night viennent garnir la grille des programmes de Spike TV. Ils ont pour principale fonction de consolider la notoriété des participants du TUF. Ainsi un seul homme était censé acquérir un contrat de six fights dans l’organisation, mais au fil du temps chaque candidat (ou presque) se voit donner sa chance. Les meilleurs basculent assez vite sur les cartes des galas en PPV. Au cours de l’année 2010, une nouvelle déclinaison se met en place suite à un accord avec Versus, chaine plutôt marginale dans le microcosme télévisuel US. 

 

La stratégie du triple F : FOX, FX, FUEL

Aussi prédit-on un début de décennie plutôt calme, permettant à la compagnie de reprendre son souffle. Il n’en sera rien !

Le rachat de son principal concurrent, le StrikeForce, dès mars 2011 a pu passer pour une forme de mégalomanie ou une simple lubie. Pourtant, il offre le luxe d’exposer la marque UFC sur une chaîne supplémentaire, Showtime. En guise de transparence concernant cette stratégie, la présence narquoise de Dana White au SF Diaz vs Daley le 9 avril, assure la promotion pour le show UFC suivant. Une vague majeure dans l’histoire de la discipline, mais encore peu de choses en comparaison de l’annonce des frères Fertitta en plein cœur du mois d’août. Adieu Spike TV, bonjour FOX, un des principaux networks américains. Reçu plus tôt dans l’année par John Skipper, vice-président exécutif d’ESPN, Dana White s’est même payé le luxe de refuser les avances de la référence sportive outre-Atlantique, diffuseur notamment de la NFL et la NBA.

Rien de tel pour se démarquer encore plus des autres franchises. Le contrat avec FOX élargira incontestablement la portée « grand public » de l’UFC. On ne peut en dire autant des déclinaisons de shows sur les plus confidentiels FX et Fuel TV.

Concernant la période sur Spike TV, on estime les revenus annuels liés aux programmes TV (TUF + UFN) à 90 millions de dollars, soit même pas le tiers de l’argent total englobé par la compagnie sur une année. La présence sur ces réseaux ne tient pas tant de la rentabilité immédiate que du rôle de vitrine pour promouvoir les shows payants.

Employer des structures nouvelles pour rameuter davantage vers les anciennes, comme une reprise de chanson incite à (re)découvrir la version originale.

L’emprise de la compagnie basée à Las Vegas est désormais telle que le fan moyen parle d’Ultimate Fighting, quand bien même il évoque des images d’arts martiaux mixtes issus d’autres sources. D’où le risque de gommer l’aspect sportif en faveur d’une structure entièrement dévolue au spectacle. Méfiance, car à force de tout engranger, l’UFC pourrait bien finir par marquer un but contre son camp.

 

 

 

 

Évolution des ventes de PPV 2001-2011

 

2001 70 000

2002 63 000

2003 56 000

2004 83 000

2005 158 000

2006 527 000

2007 459 000

2008 495 000

2009 676 000

2010 610 000

2011 424 000

 

Analyse : Bien que 2001 soit l’année de référence puisque celle où Zuffa a racheté l’UFC, elle est peu significative au niveau des ventes de PPV car seulement deux shows furent proposés sur cette forme. Ainsi 2002 n’est pas vraiment une stagnation, malgré sa moyenne de 63 000 achats par show. En effet un tournant se produit en toute fin d’année avec l’UFC 40, largement promu par la première opposition entre Tito Ortiz et Ken Shamrock, les 150 000 achats du gala encouragent l’organisation à persévérer sous cette formule. Pourtant, ce record ne sera battu qu’en 2005 (UFC 52), année de croissance importante, grâce aux doubles revanches Couture/Liddell et Matt Hughes/Frank Trigg qui attirent 280 000 fans. De bon augure avant la véritable explosion l’année suivante : 775 000 PPV vendus pour l’UFC 61 (revanche Ortiz/Shamrock) et franchissement de la barre symbolique d’un million pour l’UFC 66 (Ortiz/Liddell II). L’échelle des valeurs change grandement en cette période où la compagnie entre de plein-pied dans le mainstream. Depuis, on constate une stagnation logique, bien qu’une nouvelle ascension s’amorce fin 2008 avec notamment l’arrivée de Brock Lesnar, la star la plus bancable avec Georges Saint-Pierre. Le buzz autour d’un double Championnat du monde sur la même carte (Lesnar/Mir et GSP/Thiago Alves) a permis à l’UFC 100 de frôler la barre des deux millions de ventes. La baisse sensible de 2011, année marquée par la quasi-absence des deux stars précités (un seul combat à leur actif) et pas moins de cinq shows sous la barre des 300 000 interroge sur l’opportunité de limiter la formule PPV aux cartes comprenant de très gros noms du circuit. Mais pour l’heure, avec près de 350 fighters sous contrat, c’est la quantité qui prime dans l’Octogone.

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