Boxe : les raisons d’un désamour (Top Fight n°15, Décembre 2012-Janvier 2013)

Quand Mohamed Ali trônait au sommet des poids lourds, tout amateur de combat s’empressait de chausser ses gants. Quand Rocky cartonnait sur les écrans de cinéma, les clubs voyaient le nombre d’inscriptions exploser. Quand Tyson laminait ses concurrents, il devenait une icône de la culture pop. Aujourd’hui, aucune figure emblématique ne draine autant d’enthousiasme. La boxe ne fait plus rêver c’est un fait, mais pas une fatalité. Avant d’envisager d’éventuels remèdes, penchons-nous sur l’histoire du Noble Art et les symptômes qui rongent son présent.

 

Hambourg, 29 septembre dernier, le prometteur Alexander Povetkin s’impose facilement devant un Hasim Rahman hors de forme. Ce dernier aura capitalisé jusqu’au bout le principal fait d’armes de sa carrière : avoir mis K-O un jour d’avril 2001 Lennox Lewis. Depuis, il aura alterné traversées du désert et inexplicables retours dans la course au titre. Mais quel titre était en jeu ce soir-là au juste ? Pas celui de Champion incontesté des poids lourds en tout cas. Le Russe a seulement perpétué son règne de Champion « régulier » de la WBA, une trouvaille de la plus ancienne des organisations régissant la boxe pour dissocier les simples tenants du titre de passage aux hommes ultra dominateurs, devenant eux par décalage des « Super » Champions. Ainsi Wladimir Klitschko est jugé si intouchable que Povetkin a déjà défendu trois fois son titre annexe plutôt que de le défier. Une hérésie sportive qui jette un peu plus de discrédit sur un sport de combat devenu secondaire. Une dizaine d’années déjà que la WBA use de cet artifice pour organiser un nombre plus important de matchs de Championnat, la source remontant à l’hégémonie de Roy Jones Jr. en mi-lourds au début des années 2000.

 

Au temps des Champions unanimes

Le business avant le sportif, rien de nouveau sous le soleil. Sauf que les limites ont été repoussées les unes après les autres. À l’époque où les promoteurs Don King et Bob Arum se tiraient la bourre pour influer sur les choix des différentes fédérations, l’entrain pour la discipline et sa reconnaissance universelle masquaient encore son lent déclin. Aujourd’hui l’absence de grands Champions populaires, capables de dépasser (positivement) le cadre de l’exercice de leur métier, a ramené la boxe à un secteur de niche, un domaine d’experts. Mais comment ces hommes pourraient-ils rassembler au-delà de leur activité, quand ils ne font souvent même pas l’unanimité dans leur discipline ?

Il n’en a pas toujours été ainsi. Paradoxalement, c’est à l’époque où il n’existait pas ou peu de compagnies pour encadrer la compétition que les Champions étaient le moins décriés. Sept catégories majeures naissent dès la fin du XIXe siècle, dans une relative confusion (John L. Sullivan, premier Champion poids lourds, combat encore à mains nues et ne défend qu’officieusement sa ceinture pendant dix ans) avant que la National Boxing Association, devenue World Boxing Association (WBA) en 1962, ne prenne en mains les destinées de l’art pugilistique au niveau mondial. Cependant, cette fédération très américano-centrée voit son pouvoir aussitôt contrebalancé l’année suivante par la Création de la WBC (World Boxing Council) sur l’initiative du président de la république mexicaine, regroupant plusieurs pays d’Amérique du Sud et centrale plus la France et le Royaume-Uni. La coexistence aurait pu être rude, elle sera au contraire bénéfique durant plus d’une vingtaine d’années.

 

Manque de lisibilité de la compétition

Entre 1962 et 1987, sept nouvelles catégories de poids sont créées et, malgré déjà quelques divergences quant à la classification des boxeurs, les compagnies tendent à mettre en place des unifications de titres assez promptement. Même la création de l’International Boxing Federation (IBF) en 1983 par Robert Lee, dissident de la WBA, ne perturbe pas dans un premier temps le bon déroulé des évènements. Mais à la fin des années 1980, l’avènement de grands boxeurs au statut de businessmen, ainsi que la dimension mafieuse colportée par des personnages tels que Don King, modifient l’image de la boxe. Sous la pression des promoteurs, les organisations prennent des décisions précipitées et  souvent contradictoires avec celles de leurs désormais concurrentes : destitutions de Champions au moindre désaccord financier ou sportif (le plus souvent celui de choisir un autre adversaire que le challenger dit officiel), accession à un title shot WBC pour un boxeur venant d’échouer à un titre WBA voire même pas classé dans le top 10 par les autres compagnies, mise en place de combats de prestige pour vendre des billets plutôt que clarifier la hiérarchie sportive, sauts inexpliqués dans les classements de challengers, gonflement artificiel du palmarès d’un boxeur…

En parallèle des titres couramment reconnus, le magazine The Ring met en lice ses propres titres de Champion afin de ne désigner qu’un seul homme par catégorie et selon des critères précis, se voulant détachés des bisbilles entre les compagnies. Paradoxalement, ceux qu’il considère comme Champions ont parfois plus de crédit que les possesseurs de titres officiels des quatre grandes fédérations. Ainsi le magazine n’a pas attendu que Sergio Gabriel Martinez reprenne la ceinture WBC en septembre dernier pour lui attribuer la première place chez les poids moyens, détenue depuis le 17 avril 2010. Durant sa destitution, l’Argentin restait aux yeux de nombreux experts le meilleur de sa catégorie. Il s’est chargé de leur donner raison. Cependant, effet pervers de la politique exigeante de The Ring en matière de classement, dix des dix-sept catégories n’ont pas à l’heure actuelle de Champions désignés.

Le problème de fond provient du fait qu’un boxeur négocie ses combats les uns après les autres, n’a pas d’affiliation exclusive avec une organisation. Ainsi la palette de matchs up est plus étendue, mais plus dure à contrôler. Impossible par exemple pour l’IBF de raisonner en termes de combattants sous contrat à sa disposition comme peut le faire l’UFC. Un boxeur est toujours susceptible d’être démarché par une fédération, il n’est donc pas rare que de lui-même il fasse le choix d’abandonner un titre tout nouvellement acquis pour disputer un trophée équivalent dans une autre compagnie. Pour couronner le tout et s’adapter aux exigences de leurs poulains, la tendance est à la multiplication des ceintures de transition. Le titre intérim, palliatif à la base provisoire à l’indisponibilité pour blessure d’un Champion, ne suffit plus. Un tenant du titre peut être désormais « in recess », c’est à dire en repos par choix (car censé avoir liquidé sa catégorie) quand un autre peut être qualifié de Champion de diamant, en gros un statut de numéro 2 permanent. Blâme tout particulier à l’attention de la WBA qui ne fait pas honneur à son histoire en utilisant, davantage que ses consœurs, ce type de stratagèmes.

 

Haro sur les arbitres et les juges  

Chaque polémique, résultat controversé ou décision arbitrale (arbitraire parfois) douteuse est prétexte à redistribuer les cartes. Or les scandales ont été nombreux ces derniers temps, en particulier une fin d’année 2011 chaotique. Tel le rocambolesque final du Championnat des welters WBC entre Victor Ortiz et Floyd Mayweather Jr. lorsque le flegme du pourtant très expérimenté Joe Cortez induit les deux opposants en erreur. Initialement sanctionné pour un coup de tête, Ortiz se perd en excuses et en accolades alors que le signe de reprendre avait été donné au préalable. Ni d’une ni deux, Money assène un crochet gauche et poursuit son assaut jusqu’à l’obtention du K-O. Durant cette séquence, l’arbitre est tourné en direction des docteurs et non vers le combat, d’où l’ambiguïté palpable du moment.

Bien que foncièrement légale, l’attitude de Mayweather lui colle l’image de quelqu’un d’antisportif. Depuis, son séjour en prison pour violence conjugale ne l’a pas grandi.

À peine un mois plus tard, la WBC est de nouveau ébranlée lors du Championnat mi-lourds entre Bernard Hopkins, flambant tenant du titre de 46 ans et le déjà couronné Chad Dawson. Le challenger se montre si offensif au cours du 2e round qu’il envoie son adversaire au sol… par le biais d’une variante de takedown mal assurée. Problématique sur le coup puisque Hopkins retombe lourdement et se blesse. Plutôt qu’une disqualification, les officiels ne trouvent rien de mieux que de déclarer Dawson vainqueur par TKO. La décision est renversée en no contest quelques jours plus tard et la revanche fixée, mais le mal a été fait.

Dans un autre registre, le niveau des juges est régulièrement montré du doigt, ce qui s’est cristallisé lors des deux dernières rencontres de Manny Pacquiao. D’abord à son avantage lorsqu’il conserve le titre WBO des welters face à Juan Manuel Marquez, pourtant considéré vainqueur par de nombreux observateurs. Décision d’ailleurs accueillie par de vifs sifflets de la salle.

On pense alors que la stature internationale de Pacquiao l’a protégé, puisqu’il était fortement question qu’il rencontre Floyd Mayweather dans la foulée, mais sept mois plus tard il est à son tour victime du pointage alambiqué des juges face à Timothy Bradley. Les médias américains n’hésitent pas à poser ce match en étendard de la corruption qui gangrène la boxe. 

Bilan des courses pour les deux grosses figures médiatiques actuelles de la boxe : l’un détient une ceinture sans l’avoir gagné avec la manière, l’autre peut s’estimer injustement lésé de la sienne, mais devra d’abord se confronter une quatrième fois (et dernière ?) à Juan Manuel Marquez pour solder son passif. Dans le genre conquérant on a vu mieux. 

Pas certain que l’image donnée par la boxe durant les JO de Londres, avec un système de notation pour le moins opaque, contribue à relancer la discipline…

 

 

Sortie de crise grâce aux poids intermédiaires ?

Ces dernières années, les catégories de poids qui ont offert le plus de frissons aux fans sont celles allant des légers (environ 61 kg) aux super-moyens (76.2 kg), autrefois tapies dans l’ombre des lourds et mi-lourds, bien que de grands boxeurs de ces divisions ont marqué leur époque : Carlos Monzon, Sugar Ray Leonard, Roberto Duran ou plus récemment Felix Trinidad. Les actuels ténors de ces catégories sont évalués à la hausse grâce à une hiérarchie assez limpide et des rencontres souvent passionnantes. Loin des ballades en rase campagne que représentent les défenses de titre des frères Klitschko chez les lourds ou de Marco Huck en lourds-légers. En témoigne le récent Championnat super-moyens entre l’irrésistible Andre Ward (26-0) et Chad Dawson, dix rounds d’une intensité jamais démentie. Juste une division en dessous, Julio Cesar Chavez Jr., fils du légendaire mexicain, est tombé sur un os en la personne de Sergio Gabriel Martinez. Injustement réduit au rang de Champion « de diamant » par la WBC depuis un an, l’Argentin a réaffirmé qu’il était le vrai leader des moyens. Il n’a qu’une envie désormais : convaincre l’invaincu Floyd Mayweather de prendre trois kilos pour venir se frotter à lui, à moins que son obsession de vouloir battre les meilleurs le conduise à retourner en welters où sévissent aussi Manny Pacquiao, Timothy Bradley ou Juan Manuel Marquez.

Les possibilités semblent ouvertes aussi dans les catégories du dessous, quasiment l’apanage des boxeurs mexicains et d’Amérique centrale. Des mouches (50.8 kg) aux super-légers (63.5 kg), soit huit divisions de poids, on compte au moins un Champion mexicain dans une des quatre grandes organisations reconnues (WBA, WBC, IBF, WBO) tandis que seulement trois Américains sont présents aux deux extrémités de la chaine : Brian Viloria en mouches, Lamont Peterson et Danny Garcia en super-légers. Si l’on y ajoute la perte d’hégémonie des enfants de l’Oncle Sam dans les divisions supérieures (aucun Champion en poids lourds et lourds-légers), on peut parler d’une véritable fin de cycle pour le Noble Art.

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