My own private Festival Episode 13 (Arte Creative, 3 décembre 2012)

Episode 13 : Sur les traces d’une époque révolue à quelques conséquences près

jeudi 29 novembre : Retour sur CinéLutte (Carte Blanche à la Cinémathèque)

 

Petites têtes, grandes surfaces

Petites têtes, grandes surfaces

Les films présentés

En tant que passionné des documentaires politico-sociaux, j’avais entouré au fer rouge (mais est-ce possible) l’horaire de ce programme. Trois films, trois raretés témoignant tous à leur façon d’un tournant dans la société française. Issus du collectif CinéLutte, mouvement émergent directement de mai 68, ces trois morceaux d’histoire n’ont même jamais pu être montrés en salle ou à la télévision, ne bénéficiant d’aucun visa d’exploitation et validation de la censure. Leur restauration par la Cinémathèque est donc un évènement majeur pour les friands d’images d’archives.

 

Ces courts-métrages ne cherchent jamais à cacher leur militantisme et leurs partis pris, « Ce sont davantage des films proches de l’Agit-Prop que de l’objectivité attendue en général d’un documentaire » souligne d’ailleurs en préambule de la séance Frank Lubet (voir par ailleurs). Pourtant, les débats soulevés de manière implicite sont prompts à provoquer la réflexion chez le citoyen moyen, quelque soit le côté de la barrière où il se trouvait en mai 1968.

 

Ainsi Petites têtes, grandes surfaces laisse la part belle aux cadres et salariés d’une grande enseigne pour évoquer leur travail et la politique reliée à ces supermarchés tout juste naissants. Les opinions des clients ne sont pas oubliées, et traduisent la relative confiance que les consommateurs avaient alors vis-à-vis de ces structures. Un rapport comparable à celui envers la publicité, longtemps perçu comme sympathique, rafraichissante voire nécessaire par son caractère informatif. Les uns vantent le fait de pouvoir réaliser toutes ses emplettes en une fois, d’autres le vaste choix et les quantités proposées, quand ce n’est le gain de temps qui est plébiscité.

 

Néanmoins, des zones d’ombre apparaissent au sujet des métiers de la grande distribution alors méconnus : « Ils doivent travailler dur, ça oui » lâche une femme du troisième âge sans plus de certitudes. Les témoignages des caissières/salariées de rayon (la polyvalence déjà reine à l’époque !) sont frappants et admirables sur bien des aspects. Elles sont conscientes de la nature déshumanisante de leur fonction principale, rappelons que les codes-barres n’existaient pas encore et que tout était donc tapé à la main, mais l’exercent dans l’ensemble avec un enthousiasme et une foi inébranlables. Par exemple cette jeune femme blonde, volontiers joueuse et espiègle avec la caméra tandis qu’elle enchaîne les étiquetages dans la réserve du magasin. Les déclarations les plus révélatrices et ravageuses restent cependant celles des cadres, plusieurs fois coincés au petit jeu du double discours. Ils vantent les possibilités d’ascension rapide offertes par leur domaine d’activité, mais trouvent logique qu’il n’y ait pas de femmes à des postes à responsabilités parce que cela demande « beaucoup trop d’énergie » et puis « Une caissière reste caissière » après tout. Ils jouent la carte du « rien à cacher » en incitant le documentaliste à interviewer directement un jeune salarié, mais demeurent dans les parages pour superviser ses propos, les reprendre à leur compte et garder la main sur la communication de l’entreprise. Leur vision paternaliste de l’entreprise, leurs considérations machistes voulant que des femmes travaillant ensemble soient forcément mesquines, irascibles voire lunatiques sont autant de signes des moeurs de ce temps.

 

A noter les petits plus qui enrichissent ce genre de documentaires, au-delà de son thème principal, prouvant que l’on se situait dans un autre mode de vie. Deux exemples parmi d’autres : la taille impressionnante du rayon de disques ou le fait que les interlocuteurs s’expriment souvent cigarette au bec.

 

Comité Giscard a le mérite de donner la parole au camp « ennemi », au moment précis où les enjeux de la « nouvelle » société sont en train de se jouer. Dans cette petite permanence du 17e arrondissement parisien, on fait dans le militantisme à l’ancienne. Beaucoup d’initiatives ne découlant pas d’ordres directs du parti, une utopie joyeuse prétendant situer l’être humain au-dessus du groupe, au-delà des corporatismes et intérêts sectoriels. Au-delà aussi de la rivalité, pourtant fil rouge du documentaire, avec le Parti Communiste Français. On n’échappe d’ailleurs pas à l’auto caricature via des colleurs d’affiches revendiquant leur côté bourrus et bagarreurs comme des qualités. Édifiant témoignage du tournant idéologique de la droite giscardienne, capable de se réapproprier certaines couches populaires tandis que le PCF entame sans le savoir son lent déclin à cause de son rassemblement autour du candidat PS.

 

On notera au passage un certain tic dans le montage, insistant parfois lourdemment sur des visages, stratégiquement choisis, de militants en gros plan. En plein meeting, ça donne forcément un côté converti obsessionnel à l’individu ciblé.

 

Pour ce qui est de La grêve des ouvriers de Margoline, il surprend d’abord par son débat de fond, toujours d’actualité 40 ans plus tard. Suite à une directive ambigüe de 1973 durcissant les conditions de régularisation des travailleurs étrangers, sans pour autant inclure des sanctions ou des contre-incitations envers les employeurs les recrutant, des groupuscules d’ouvriers se forment partout en France. Compte tenu de la forte proportion d’ouvriers issus des pays du Maghreb, le montage des images est parsemé d’écrans de transition pour situer le contexte. Ceux-ci sont dans un double affichage français-arabe.

 

Ce film suit particulièrement les salariés de trois usines Margoline, géant du papier devenu symbole de l’exploitation. Il parvient à pointer les différentes couleuvres que l’on a tenté de faire avaler aux ouvriers sous couvert d’améliorer leurs conditions : le traitement de leur cas délégué du ministère du travail à l’autorité policière « pour un meilleur fonctionnement », des logements « cages à poules » à proximité de l’usine pour mieux les contenir? L’année 1973 voit donc s’enchaîner plusieurs grèves aboutissant à des concessions de plus en plus significatives du patronat. Les circulaires et mesures critiquées seront assouplies durant le septennat Giscard, l’auraient-elles étés sans ces actes de rébellion fondateurs ?

 

La séance vue de l’intérieur

L’idée même d’évoquer des sujets politiques ne semble plus faire recette dans la société actuelle. Une défiance matérialisée en cette fin de jeudi après-midi par la faible présence d’une dizaine de spectateurs. Constat assez désolant par rapport au caractère rare et précieux des documents restaurés, pas même présents dans le catalogue exhaustif de l’INA. Visiblement, ceux qui sont venus savaient à quoi s’attendre. Ils ont ris, souvent jaune, des raisonnements désuets des dirigeants du supermarché (est-ce le fond qui a changé aujourd’hui ou les techniques de communication qui sont devenues plus fourbes ?), ils ont piaffés des dessous de la politicaillerie de proximité dans Comité Giscard et se sont émus sans réactions ostensibles du combat des grévistes pour leur dignité.

 

La décla’ de l’organisation

« Ce n’est pas une sélection se voulant nostalgique, d’ailleurs je n’ai même pas connu cette époque, mais plutôt le témoignage d’une période où on pensait encore pouvoir changer le monde. » Franck Lubet (chargé de programmation à la Cinémathèque)

 

Le petit « on s’en fout » du jour

Pour la première fois de ma quinzaine dédiée aux courts-métrages, j’ai suivi la séance auprès du trio de choc composé par les organisatrices. De loin le public le plus dissipé et réactif entrevu à ce jour. Entre fou rire et sueurs froides à chaque réflexion misogyne des cadres du supermarché, Élisa F-V est passée proche de s’étrangler. Mention spéciale aux piques discrètes mais appropriées de Manon D., camouflée une bonne partie de la séance dans son blouson-couverture (il est vrai que le climat de la salle était assez froid). Quant à Theodora N., elle s’est tenue trop loin de ma portée pour que je puisse émettre des griefs à son encontre, mais aucun doute sur son esprit retors.

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