Portrait craché d’un pratiquant modèle N°2 : Greg, le souffrophile (Haltereego,7 mai 2013)

By

Si on le remarque de loin ce n’est pas tant pour sa dépense d’énergie que pour l’énergie qu’il met à matérialiser sa fatigue. Bienvenue dans un monde où le faire savoir prime sur le savoir-faire.

« […] la souffrance… c’est un privilège qui n’est pas donné à tout le monde. »
Jean Anouilh (La sauvage, 1934)

Attention! Cet homme amorce l’exécution d’une prise révolutionnaire : le coup de poing.

Attention! Cet homme amorce l’exécution d’une prise révolutionnaire : le coup de poing.

Au pays merveilleux de Grégory, toute peine mérite préambule. Tel un Alex Shelley, catcheur connu des plus érudits, spécialiste des mimiques annonciatrices pour chacune de ses prises, notre spécimen accompagne ses efforts de postures et expressions trop ostentatoires pour être complètement naturelles et anodines.

Dis-moi si tu sues…

Mais pourquoi fait-il ça au juste ? Dans un premier temps, on aurait tendance à assimiler les souffrophiles à la catégorie de ceux voulant être remarqués à tout prix, avant de réaliser que l’on se trouve davantage dans le domaine du Trouble Obsessionnel Compulsif, de tics nerveux proches de l’autisme. Attention néanmoins, le culte de la souffrance n’est pas donné à tout le monde !

Condition première et indispensable, il faut avoir une bonne propension à transpirer toutes les gouttes de son corps, une de ces aptitudes très inégalement réparties entre les êtres humains. D’autant qu’elle défie les idées reçues sur les minces et les gros. Quand votre nature vous condamne à verser des litrons de sueur à chaque esquisse de mouvement, vous n’avez plus grand-chose à rajouter pour devenir un souffrophile en puissance.

Greg l’a bien compris : positions voûtées semblant implorer le ciel pendant ses temps de récupération, grimaces en harmonie avec les mouvements effectués, petits balancements des bras et tortillages de cou répétitifs. Il est en quelque sorte le roi des activités annexes : les échauffements et les étirements, c’est son dada ! La bizarrerie étant qu’il renouvelle ces préceptes entre chaque exercice, allant jusqu’à reproduire à vide les mouvements qu’il vient d’endurer. S’il ne l’a pas encore breveté, Greg a bel et bien inventé la Air Musculation. Aucun risque de claquage à ce rythme-là.

… je te dirai si tu souffres

Autre particularité de notre esthète de la douleur, il privilégie l’extériorisation de souffles secs et bruyants aux cris virils (voir à ce sujet l’article de l’excellent Jrmy Lacoste). Certes, il émet bien quelques digressions vocales, mais elles n’ont pas vocation — ni nécessité — à être entendues, tant les mimiques de son visage suffisent à capter l’assistance. L’individu ne lésine pas sur les temps de pause, si bien qu’il en devient la bête noire du pratiquant moyen, se sachant contraint à une longue attente quand il convoite une machine prisée d’un souffrophile.

À noter que le comportement de Greg conserve toute sa cohérence jusqu’à l’extinction complète de l’appareil. Aussi poursuivra-t-il ses atermoiements au vestiaire en retirant ses vêtements trempés jusqu’à l’os, ou sous la douche en tentant de régler le jet à une température optimum. Gageons que même sa mâchoire crie misère lors de ses mastications post-séance. Il ne lui resterait plus qu’à dormir sur un sommier fait de lattes en briques pour un bonheur total.

Publicités