Essai sur Fight Club – Chapitre 20 Les enfants oubliés de l’histoire

By

Chapitre 20 : Les enfants oubliés de l’histoire 4’58’’

chap.20 Tyler Morceaux Choisis Discours

Nouvelle soirée au « fight club » où Tyler sermonne les membres pour avoir fait connaitre leur activité à beaucoup trop de monde puis il se lance dans un pamphlet contre les valeurs étalées par la société. Au moment où il allait réciter le règlement pour lancer les combats arrive Lou, le propriétaire du bar dont ils occupent le hangar sans sa permission. Celui-ci exige qu’ils déguerpissent tous, Tyler le provoque et subit un rossage en règle sans à aucun moment se défendre, se montrant si borné que de peur Lou consent à les autoriser à utiliser son local. Après avoir été remis sur pied, Tyler édicte une mission aux membres consistant à provoquer une bagarre avec un individu dans la rue et à volontairement perdre.

 

On revient dans la pénombre, que l’on avait à peine quittée, du lieu où se tiennent les réunions du « fight club » pour entendre un nouveau discours fondateur de Tyler. Celui-ci prolonge ce qu’il a déjà exprimé précédemment (cf. chapitres 9 et 11) sans être répétitif. Notons d’emblée le fameux « Je regarde autour de moi… » Faisant le lien avec le fameux gourou de « Restons des hommes ensemble » (cf. chapitre 5). Si la méthode d’expression revendiquée pour se sentir mieux est opposée, la base du discours de la manipulation des masses est la même et demande un grand charisme d’orateur.

On peut voir que Tyler a véritablement la main sur ses acolytes quand en levant à peine le ton il les fait arrêter de rire et même baisser les yeux, tout penauds qu’ils sont de s’être montrés trop bavards. Il pourfend le caractère aberrant de leur vie quotidienne, de leurs tâches répétitives et restrictives, ne faisant pas de distinction entre ceux qui sont utilisés pour leurs compétences physiques et ceux qui exercent dans des activités dites plus intellectuelles. Il enchaine sur la superficialité après laquelle le système veut nous faire courir telle les belles voitures et les vêtements de marque et parle de ces fameuses « merdes qui nous servent à rien » que l’on se hâte d’acheter. C’est la logique du toujours plus, notamment dans le domaine technologique, qui est pointé et l’entourloupe entrepris et réussi par la société quant à nous faire passer un désir luxueux pour un besoin primordial et à nous faire croire que tout progrès est forcément bon pour l’homme.

"Nous apprenons lentement cette vérité, et on en a vraiment, vraiment plein le cul."

« Nous apprenons lentement cette vérité, et on en a vraiment, vraiment plein le cul. »

La teneur du discours se veut adressée aux personnes présentes mais elle franchit aisément les portes du hangar pour prendre des proportions universelles sur lesquelles chacun pourra s’interroger et se sentir visé. Il nous parle d’une génération sans voie, ne pouvant plus se baser sur les valeurs traditionnelles dans un monde s’étant mondialisé sans qu’il n’y ait paradoxalement un facteur d’unification entre les êtres qui ait justifié ce rapprochement (« Pas de grandes guerres, pas de grandes dépressions »). La mondialisation s’étant faite au contraire sur un pacte de non-agression entre les grands pays et dans une volonté de donner une primauté au domaine de la finance sous tout autre facteur. Citons Andrew Johnston du Time Out N.Y qui pose une réflexion très juste « C’est le premier film sur ce que l’on appelle la génération X. Malheureusement, il arrive à une époque où il est sûr d’être incompris. »

En effet, c’est tout le côté utopiste de la démarche militante de Tyler qui affirme que de nos jours la guerre est « spirituelle » et que nos dépressions « c’est nos vies » mais qui s’attaque aux problèmes en fondant un groupe activiste qui n’est pas sans rappeler sur certains points les mouvements terroristes d’extrême-gauche des 70’s. Or si les problèmes sont individuels les moyens utilisés pour les résoudre devraient l’être tout autant. Les méthodes de Tyler tendent à croire que le remède est le même pour tous et ignore les spécificités humaines qui sont que chacun n’aura pas besoin du même taux et de la même forme de considération.

De plus les grands tournants importants du mode de vie consumériste ont été pris depuis des décennies et leur remise en cause parait bien dépassée à l’aube des années 2000.

Tyler fustige enfin la société du rêve, celle du « tout est possible », message encore plus porteur dans le pays le plus libéral au monde qu’est les Etats-Unis. Il parle des désillusions et des traumatismes que créent ces types de discours faisant croire que chacun peut devenir riche et célèbre si il le veut. Ce dernier point met en avant l’opposition entre la société fantasmée aux soucis désuets et le terrain concret qui oblige chacun à ronger son frein dans sa volonté de gloire et fait naître des frustrations qui ne devraient pas avoir lieu d’être. En starifiant ceux qui sont au sommet de l’empire économique on envoie une malsaine suggestion qui dirait au citoyen lambda « Et toi qu’as-tu fais pour y arriver ? ». En somme ce serait une propagande efficace pour miner les individus plus que pour les inciter à utiliser leur potentiel. On retrouve l’idée de personnes si couvées (cf. chapitre 14) qu’elles n’ont pas appris à se défendre et à résister à un monde carnassier et déshumanisant.

" - Pas de pognon, gratuit pour tous !    - Ah ce n'est pas beau ça ?    - Si c'est très beau. "

 » – Pas de pognon, gratuit pour tous !
– Ah ce n’est pas beau ça ?
– Si c’est très beau. « 

Le passage où Tyler reçoit de Lou une dérouillée qu’il appelait de toutes ses forces est essentiel à la bonne compréhension de la psychologie Durdenienne. En effet c’est un véritable numéro de manipulation auquel nous assistons, le renversement de comportement d’un Lou qui exigeait l’expulsion du groupe sur son seul statut de propriétaire et qui va concéder à leur demande lorsqu’il aura été empreint lui-même de cette nécessité de se soulager. Tout au long du dialogue Tyler parle avec dédain et légèreté face à la demande d’explications somme toute légitime du point de vue de Lou. Le leader du « fight club » se moque du supposé poids hiérarchique qu’incarnerait Lou, il ne voit en lui qu’un individu frustré et matérialiste qui vient réclamer qu’on ne touche pas à son jouet. D’ailleurs il l’enjoint assez vite de se joindre au club ainsi que son homme de main ayant identifié le type de personne qu’il est.

C’est-à-dire quelqu’un très soumis aux codes en vigueur dans la société et si son costard-cravate ne suffisait pas à le trahir, il le démontre par les questions qu’il pose. Ainsi il s’interroge sur l’éventuel argent que se ferait son barman dans son dos en louant le local avant même de savoir ce que les gens y font. Peut-être aurait-il été intéressé de prendre sa part de cash sur ce que produirait le club mais il n’ira pas plus loin puisqu’il apprend ébahi que l’adhésion est gratuite et qu’aucun argent n’est généré lors des soirées.

"Toujours pas pigé."

« Toujours pas pigé. »

Il devient d’autant plus furibond contre Tyler qui va le pousser à libérer sa frustration sur lui et par là en quelque sorte à ouvrir le bal de la soirée. Aucun des membres présents, pourtant au minimum une cinquantaine ne prêtent mains fortes à Tyler et pour cause puisqu’ils ne font qu’appliquer à la lettre le règlement et laissent se concrétiser le processus classique de défouloir qu’il revendique même si Lou doit sortir une arme pour les intimider.

La crise de rire de Tyler est le degré ultime de sa provocation et illustre une situation paradoxale dans le monde normal mais logique dans sa philosophie de vie : A chaque coup de poing supplémentaire qu’il porte, Lou apparait de plus en plus désarmé tandis que celui sur qui il tape s’en trouve renforcé dans ses certitudes. C’est symboliquement le port de la cravate qui va se retourner contre Lou puisque au moment où il relâche ses coups Tyler bondit et le saisit par celle-ci une fois qu’ils se soient retrouvés ensemble au sol. Dans un mouvement frénétique, Tyler éclabousse de tout son sang son agresseur et lui fait promettre qu’il les laissera continuer à utiliser cet endroit pour leurs rencontres. Son martellement de la phrase « Tu ne sais pas d’où je viens » peut éventuellement faire référence à la rumeur de la jeunesse dans un asile psychiatrique relayée auparavant par Bob mais elle exprime plus globalement la récurrente idée qu’un individu qui a déjà tout perdu est prêt à tout.

"Tu sais pas d'où je viens Lou, tu sais pas d'où je viens."

« Tu sais pas d’où je viens Lou, tu sais pas d’où je viens. »

Lou cède autant par rapport à la peur que lui a causé la réaction de son adversaire que par l’effondrement sous ses yeux du système de valeur auquel y croit : quelqu’un créant un rassemblement d’hommes sans vouloir en tirer des bénéfices, un individu se complaisant dans la douleur au lieu de la fuir,… C’en est trop pour lui qui n’a pas les moyens de lutter face à une telle conviction.

La mission que donne Tyler à ses adeptes en fin de chapitre n’est autre qu’une application à eux-mêmes de l’acte qu’il vient de réaliser : c’est-à-dire provoquer quelqu’un en duel et après avoir réussi à l’énerver suffisamment se laisser démolir. L’ordre n’est aucunement discutable et discuté puisque le chef a démontré sa légitimité à le donner.

Publicités