Essai sur Fight Club – Chapitre 22 La vengeance de Jack

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Chapitre 22 : La vengeance de Jack 3’37’’

"Je suis la vengeance narquoise de Jack."

« Je suis la vengeance narquoise de Jack. »

Jack va voir son patron pour mettre les choses au point, il lui fait une proposition sous forme de chantage et pour que ce soit plus efficace il s’auto-roue de coups, lui faisant ainsi porter la responsabilité de son état aux yeux du reste de l’entreprise. Il obtient ainsi un licenciement très avantageux avec un fort versement de cash et du matériel. Il pourra désormais se consacrer au « fight club » à 100%.

 

Nouveau clash entre Jack et son chef de bureau, il s’inscrit dans une logique ascendante provoquée par le comportement changeant de celui qui était il y a peu encore un gentil salarié modèle exécutant les tâches qu’on lui attribuait. Ce face à face diverge en de nombreux points des précédents : D’abord c’est pour la première fois Jack qui va voir son chef, ensuite c’est lui qui va se faire accusateur et sortir grand vainqueur de cet entretien impromptu.

Notons d’entrée l’initiative prise par Jack qui parait contre-nature à l’image qu’il nous a donné de lui jusque-là. Ici il se permet de rentrer dans le bureau de son chef sans avoir eu une réponse affirmative à son toquage à la porte et lance aussitôt un tonitruant « Il faut qu’on parle ». C’est assez marrant que ce soit cette phrase précise qui lui vienne en premier puisqu’il s’agit de celle très courante dans l’imaginaire commun qu’utilise un conjoint pour interpeller l’autre moitié du couple avec l’idée de rupture en point de mire. Or la pensée de Jack est à ce moment là de rompre avec son entreprise et par là même rompre avec lui-même puisque c’est la dernière attache qu’il a conservé de son ancienne vie.

"Je suis l'absence totale de surprise de Jack"

« Je suis l’absence totale de surprise de Jack »

Sûr de sa force, son patron débite les habituels reproches qu’il lui envoie depuis des semaines mais il va vite perdre de sa superbe face à l’audace de Jack qui manifeste son ennui devant ce discours rébarbatif et répond d’un cinglant « Je suis l’absence totale de surprise de Jack ». Il poursuit ainsi les références à cet organe trouvé à Paper street (cf. chapitre 14) qui évidemment sont inconnues de son chef qui se braque devant sa réplique. Après tout s’appelle t-il seulement Jack au niveau de sa citoyenneté ? Rappelons que nous utilisons ce prénom pour des raisons de commodités et parce qu’il était celui consigné dans le scénario.

Le discours qu’il va tenir à son chef reprend le procédé utilisé plus tôt par ce dernier, c’est-à-dire une argumentation choc par le chantage devant faire plier un contradicteur qui se retrouve face à un dilemme. Ainsi il lui dit d’imaginer qu’il soit un membre imminent du ministère des transports et qu’il ait en sa possession des informations sur une société mettant volontairement en circulation des mécanismes dangereux et éphémères. Dans ce passage Jack complète sa démonstration sur la logique de fabrication de sa société (cf. chapitre 8) sauf que le ton a changé, désormais il condamne ces pratiques et veut les retourner en sa faveur quant auparavant il les subissait et les considérait comme un précieux outil de travail.

Le boss croit à un coup de bluff et vire sur le champ Jack, réaction que ce dernier a l’air d’avoir intégrer à son plan puisqu’il lui soumet aussitôt l’alternative de le garder dans l’entreprise par le biais d’un emploi fictif de consultant extérieur sur lequel il n’aura aucun compte à rendre, la part du marché étant pour lui de garder le silence sur ce qu’il sait.

L’absence de psychologie et de pédagogie du chef est bien mise en évidence quand il cède facilement à la tentation des insultes face aux propos concis et argumentés de son subalterne. Pour lui, Jack était quelqu’un d’appréciable tant qu’il satisfaisait au rendement voulu sans poser de questions mais il devient un « connard de merde » dés qu’il ose sortir de son domaine de compétence reconnu. D’ailleurs le chef ne fait même pas l’effort de répondre par les mots, validant donc tacitement la véracité des méthodes criminelles de son entreprise, et se contente de faire appel à la  sécurité. Il souhaite virer physiquement et administrativement son salarié comme s’il s’agissait d’un démarcheur venu l’importuner ou d’une personne exerçant des menaces physiques sur lui.

"Pour je ne sais quelle raison j'ai pensé à mon premier combat, avec Tyler."

« Pour je ne sais quelle raison j’ai pensé à mon premier combat, avec Tyler. »

Face à cette lâcheté, Jack sait qu’il ne lui reste pas beaucoup de temps pour enclencher sa mise en scène et il se détruit donc la face dans une volonté de piéger celui qui a contribué à le détruire moralement depuis des années. Il se permet de commenter  et de vivre la scène comme si il tombait vraiment sous les coups de son employeur, y allant d’un simulacre pour faire croire qu’il se débat. Il ne se limite pas à se détruire de façon pure et dure, brisant des objets alentours, gesticulant dans la pièce,… Un stratagème qui fait succéder l’effroi à la surprise dans les émotions ressenties par le bureaucrate assistant impuissant à cette scène. L’efficacité est encore plus grande que si Jack s’était seulement donner des coups de poings sans gesticuler car il l’aurait alors seulement considéré comme un petit malin cherchant une astuce pour fuir le travail alors qu’ici il le considère vraiment comme un fou croyant à la réalité de l’affrontement qu’il mime.

Pendant qu’il s’auto-projette contre le meuble vitré au fond du bureau, Jack nous confie qu’à ce moment précis il a repensé à son premier combat, contre Tyler, et ceci sans aucune logique apparente. Le spectateur peut passer à côté de cette nouvelle indication implicite comme des précédentes mais cette fois on rend le propos plus grave par le biais d’un figement de quelques secondes de l’image de Jack en l’air avant qu’il ne retombe lourdement sur le meuble. Le réalisateur tient à faire savoir que la révélation est toute proche.

"Quelque chose d'épouvantable avait germé."

« Quelque chose d’épouvantable avait germé. »

Du point du spectateur cette scène renvoie moins à celle de l’affrontement fondateur avec Tyler qu’à celle du hangar (cf. chapitre 20) où ce dernier encourageait les coups de Lou. A quelques différences près bien entendu puisque Jack, sachant que son patron se range dans la catégorie des personnes sans fierté et prêtes à tout pour éviter la bagarre, il doit avoir recours à cette mise en scène. En revanche le résultat est identique dans les deux cas : ce sont les deux personnes amochés qui obtiennent ce qu’elles réclamaient et les deux personnes socialement plus reconnus qui ravalent leur autorité et leurs intentions. Symbole très fort ce sont les deux cravatés propres sur eux qui s’inclinent face à des sauvageons détruits n’ayant sur eux aucun signe extérieur de gagnants.

"Téléphones, ordinateurs, fax, douze chèques du montant de mon salaire mensuel et quarante-huit coupons de réduction sur des billets d'avion : nous étions maintenant financés par une entreprise."

« Téléphones, ordinateurs, fax, douze chèques du montant de mon salaire mensuel et quarante-huit coupons de réduction sur des billets d’avion : nous étions maintenant financés par une entreprise. »

Comme nous le précise Jack la défaite de son boss n’est pas tant celle d’une revendication salariale coûteuse mais elle constitue une désillusion pour cet homme et « tout ce qu’il considérait comme allant de soi » telle la soumission béate aux directives de la hiérarchie. Faire traverser à Jack tout le bureau en rampant et en marchant à genoux devant son patron est assez bien vu, on le voit ainsi faire physiquement ce que des millions de salariés font au sens figuré. Eux le font pour rentrer dans ses bonnes grâces tandis que, lui le fait pour l’inverse.

 Après avoir obtenu encore plus que ce qu’il voulait, Jack va pouvoir poursuivre l’expansion du « fight club ». Pendant un combat d’anonymes il nous raconte les dernières péripéties judiciaires de Tyler avec l’hôtel qui l’employait et conclut sa tirade d’un éloquent « Je suis la vie gâchée de     Jack ». Cette phrase nous rappelle qu’il vient de rompre avec la dernière chose qui faisait encore son individualité par rapport à Tyler et que désormais les problèmes de Tyler seront les siens. Sa névrose a eu raison de lui.

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