Essai sur Fight Club – Chapitre 23 Projet chaos

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Chapitre 23 : Projet chaos 1’49’’

"Tyler inventait de nouveaux devoirs. Il les distribuait dans des enveloppes scellées."

« Tyler inventait de nouveaux devoirs. Il les distribuait dans des enveloppes scellées. »

Tyler donne régulièrement des nouvelles missions à ses disciples et en effectue lui-même. On les suit dans leurs diverses activités nocturnes.

 

Séquence rythmée par une musique electro saccadée, elle a pour but de nous faire progressivement comprendre la logique entreprise par Tyler. Derrière chaque acte commis par les membres il y a une idée du monde diffusée. Une conception qui n’a d’ailleurs pas pour but immédiat d’être explicite puisqu’on observe les réactions interdites des victimes des différentes actions qui croient à une forme originale de vandalisme.

En effet, les actions exécutées ne sont pas techniquement très discernables pour le spectateur et les messages débouchant des actes paraissent quelque peu énigmatiques. La fonction de tout cela est de ne pas asséner un message lourd et moralisateur, à la fois aux victimes et aux spectateurs témoins de la scène. Il s’agit d’ouvrir une réflexion sur un nombre considérable de sujets et faire s’interroger le citoyen lambda sur sa condition et le fonctionnement du monde dans lequel il évolue. Il faut bien avoir à l’esprit ce préalable pour ne pas catégoriser trop vite cette séquence comme la propagande d’une quelconque idéologie altermondialiste.

Même après l’avoir vu plusieurs fois il est dur de comprendre ce que font concrètement les chargés de mission : Deux hommes sur un toit éparpillant ce qui semble être des papiers, un autre réalisant un branchement illicite dans un magasin de vidéos, d’autres encore collant une affiche à texte, des trappes dévissées et revissées, des allumages intempestifs de phares de voitures, des pigeons suralimentés dont on récupère la fiente, des dépliants sur des victimes de catastrophe aérienne qu’on place dans les avions, des ordinateurs qu’on détraque. Voilà pour les grandes lignes de tout ce qu’on peut observer. Chaque tâche revêtant sans doute sa part de signification mais se rapprochant assez des autres pour dégager une logique d’ensemble.

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Cette séquence enrichit plus que mille mots tous les discours tenus jusque là par Tyler et dit « Ayez conscience que vous reposez sur un modèle qui n’a pas que des vertus ».

Par exemple prenons l’affiche collée en lieu et place d’un panneau publicitaire, le message interpelle le consommateur sur la possibilité qui s’offre à lui de fertiliser sa pelouse avec de l’huile de vidange. Sur le fond, il s’agit de lui faire remarquer que plutôt qu’aller acheter tel ou tel produit qu’on lui vend comme miracle il devrait tester ce qu’il a déjà à disposition. C’est un peu à la base ce que serait une recette de grand-mère pour se soigner, une alternative à aller voir un médecin et à se gaver de médicaments rendant léthargiques. Ici c’est l’alternative  à des produits tout à fait dispensables.

Sur la forme, ce message pervertit la méthode publicitaire en reprenant ses techniques, l’emplacement bien entendu mais aussi le clinquant qui attire l’œil. C’est un moyen d’assurer la visibilité du message par le badaud moyen habitué à la publicité. Le biais utilisé est le côté information ludique, des lettres jaunes sur fond noir utilisant la maxime « Le saviez-vous ? » pour introniser le message « Vous pouvez fertiliser votre pelouse avec de l’huile de vidange » qui s’étale en gros caractères blancs sur les deux lignes en-dessous. Pour terminer sur ce point ne résistons pas à la tentation de comparer ce type de message avec ceux que diffuse le groupe Massive Attack pendant ses prestations scéniques, la méthode est la même : profiter de bénéficier d’une exposition certaine pour diffuser des idées.

" - Tu sais qu'il y a un Fight Club à Delaware City ?   - Ah ouais on me l'a dit.   - Et y'en a un aussi à Pennsborough (...) Bob en a même trouvé un à Newcastle.   - Ah ouais ? C'est toi qui l'as créé ?   - Ah non, je croyais que c'était toi. "

 » – Tu sais qu’il y a un Fight Club à Delaware City ?
– Ah ouais on me l’a dit.
– Et y’en a un aussi à Pennsborough (…) Bob en a même trouvé un à Newcastle.
– Ah ouais ? C’est toi qui l’as créé ?
– Ah non, je croyais que c’était toi. « 

L’attaque des phares de voitures à coup de battes de baseball pourrait sembler de prime abord un simple défoulement sur un produit de consommation que Tyler estime trop luxueux mais dans ce cas les protagonistes frapperaient sans retenue. Or ici ils ne détruisent rien ils ne font que donner un petit impact à leur frappe pour que les phares s’allument d’eux-mêmes. Une interprétation possible consiste à penser que le but est que la batterie s’use pendant toute la nuit pour que les possesseurs des voitures se retrouvent face à un problème technique quand ils voudront s’en servir. Ainsi ils se demanderont peut-être s’ils ne sont pas finalement esclaves de ce qu’on leur a vendu comme un outil, un nec plus ultra du confort moderne et ils connaitront le souci pratique de devoir se déplacer en se mélangeant aux autres, en étant confrontés pour la première fois à des affres qui sont pour d’autres le quotidien. Quid de la voiture épargnée ? Celle qui fait dire à Tyler « Laisse-la » alors que Jack s’apprêtait à y aller de son coup de batte. Eh bien on peut supposer que Tyler la perçoit comme une vraie utilitaire et non comme un outil de valorisation sociale et donc qu’il ne veut pas en priver son propriétaire.

Quant à celle qui déboule en feu au croisement de la rue et qui provoque la fuite du narrateur et de Tyler on peut envisager qu’elle ait été piégée, cela dit ils en sont les premiers surpris.

Durant cet exercice d’allumage de phares, les deux échangent au sujet de nouvelles sections du « fight club » qui sont apparues à travers le pays et déclarent l’un comme l’autre ne pas les avoir initiés. Pour qui connait un peu les Etats-Unis l’impact de cette révélation est encore plus fort à la mesure des villes citées qui sont les chefs-lieux de petits états reculés comme le Delaware. Qu’aucun n’ait le souvenir de les avoir  lancés pointe l’absence de conscience de Jack qui même après avoir laissé triompher un versant de sa personnalité ne relie pas les actes qu’il a réalisé sous son identité.

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Arrêtons nous aussi sur une des dernières actions qui consiste à placer dans les sièges des avions des dessins subversifs. Ils sont l’extension de la théorie de Tyler sur les passagers d’un crash aux visages « sereins comme des vaches sacrées » (cf. chapitre 9). Ils interpellent les voyageurs tombant dessus sur la confiance qu’ils acceptent de concéder à une compagnie aérienne et sur les moyens de secours concrets dont ils disposent. De la même façon que le message pour l’huile de vidange pouvait faire penser à Massive Attack, on remarque une similitude troublante entre ces dessins et les diverses illustrations contenues dans les livrets d’albums de Radiohead (notamment ok computer). Le groupe les parsème tout pareillement de messages pour le moins énigmatiques destinés à leurs concitoyens, les incitant à ouvrir les yeux en grand. Rajoutez à cela l’engagement altermondialiste (mais sans étiquette politique) reconnue par le groupe et la passerelle entre les deux univers parait tout à fait recevable.

On termine le chapitre sur Tyler découpant des articles de presse concernant les agissements de son groupuscule activiste, l’occasion de nous révéler d’autres de leurs actes comme l’agression d’un artiste branché, le souillage d’une fontaine, le rasage forcé de singes. A cet instant Tyler incarne la figure du délinquant ego-maniaque conservant toutes les coupures de presse ayant trait à ses actions. Il est aussi et surtout soucieux de la façon médiatique dont son message est relayé et de la capacité des journalistes et de la police à discerner les actes ou à les rapprocher. On peut s’interroger aussi d’une certaine manière sur le fait qu’il soit ou non l’instigateur de tous ces actes, si leur action n’a pas déjà fait boule de neige auprès d’activistes qui les prendraient comme source d’inspiration pour faire bouger le système.

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