Essai sur Fight Club – Chapitre 24 Sacrifice humain

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Chapitre 24 : Sacrifice humain 5’54’’

"La question Raymond c'est 'qu'est-ce que tu t'étais fixé comme but ?' ''

« La question Raymond c’est ‘qu’est-ce que tu t’étais fixé comme but ?’  »

Tyler amène Jack dans une épicerie de nuit avec une idée derrière la tête, celle de braquer le commerçant, non pas pour lui soutirer de l’argent mais pour lui faire peur et l’inciter à faire autre chose de sa vie. On revient à Paper street au matin alors que Marla vient d’y passer une nouvelle nuit et s’apprête à partir en vitesse comme à l’accoutumé, Jack se montre d’abord prévenant avec elle mais sous l’insistance de Tyler il la pousse encore vers la sortie.

 

Le braquage de l’épicier s’inscrit dans la logique de Tyler qui consiste à réveiller les masses quant à leur fonction dans la société. La phrase introductive du narrateur annonce la couleur « Sur une durée suffisamment longue l’espérance de vie tombe pour tout le monde à zéro » et renvoie à notre existence précaire sur terre, notre sort programmé. C’est un constat implacable dans cette société de l’après, cette fameuse génération X sans « grandes guerres ni grandes dépressions » à laquelle on a réussi à faire croire à un modèle viable pour tous. Tyler s’oppose à tout ce qui ferait s’installer dans l’esprit de l’individu de l’assurance, de la sécurité, des certitudes idéologiques qui le convaincraient de l’utilité de sa fonction sur terre.

Ce qui traduit l’idée selon laquelle sachant que nous sommes seulement de passage nous ne devons pas nous laisser ronger par des contraintes et compromis quelconques qui se dressent face aux objectifs que l’on se fixe et que nous devons vivre de manière débridée. Soit un « carpe diem » gonflé à la levure punk plus qu’un véritable idéalisme.

"Demain notre ami Raymond pensera que c'est le plus beau jour de sa vie. Son petit déj aura meilleur goût que tous les repas que l'on a pu faire."

« Demain notre ami Raymond pensera que c’est le plus beau jour de sa vie. Son petit déj aura meilleur goût que tous les repas que l’on a pu faire. »

Avant de se rendre dans l’épicerie, Tyler saisit un flingue dans une des poches arrières du sac de Jack or ce dernier ignorait qu’il s’y trouvait et se montre étonné et réticent envers l’action à venir. Jusque là il a participé à une lutte ponctuée de simples actes de violence alternatifs et n’envisageait même pas être en possession d’une telle arme, celle-là même qui jouera un rôle majeur par la suite, il ne réalise l’ampleur que va prendre la machine qu’il a enclenché.

En contraignant Raymond, l’épicier d’origine Coréenne (personnage classique de la société Américaine), à promettre de reprendre la voie des études, Tyler repousse les limites de ses méthodes de persuasion. Jusque là il n’a pris sous sa coupe que des hommes volontaires et n’a utilisé que des procédés incitatifs pour en remuer d’autres or il se montre ici implacable en le mettant devant deux choix qui n’en sont pas : reprendre un parcours scolaire pour lequel il n’est pas doué ou mourir sur le champ sous ses balles. Il est à parier que la menace de Tyler constitue un énorme bluff mais le menacé n’en sait rien et prend la proposition au premier degré. L’effet recherché se situe dans le même ordre d’idée que celui des actions précédentes : faire s’interroger l’individu, faire résonner dans sa tête la question « qui suis-je ? », l’habituer à aller à contre-courant de tout déterminisme ingéré ou de fatalisme souvent habillé par une croyance en sa destinée. Le sort de l’agressé n’intéresse pas foncièrement Tyler qui n’a pas confisqué son permis à Raymond dans l’optique de réaliser un suivi mais pour donner plus d’impact à sa menace, il s’agissait de le secouer fortement pour lui rappeler qu’un autre chemin est possible et qu’il envisage ses propres recours.

Tandis que l’épicier détale, Tyler lui lance « cours Forrest cours », allusion explicite à Forrest Gump de Robert Zemeckis (1994) qui réinstalle l’air de rien l’idée qu’on se situe dans un univers de cinéma destiné donc prioritairement à des cinéphiles. Le procédé est identique à la scène aparté-caméra détaillant les petits boulots (cf. chapitre 12) ou celles qui suivront signifiant que l’on évoque une problématique réelle fondue dans l’élément cinéma.

Jack demeure interdit devant la terreur qu’on a fait germer dans le cerveau de ce modeste épicier ce à quoi Tyler répond qu’on lui a au contraire rendu service, « Demain matin son petit-déjeuner aura meilleur goût ». L’exemple choisi est parlant pour qui a déjà subit une agression ou ayant de quelque façon que soit eu très peur pour sa vie. Face au sort auquel nous avons échappés, nous relativisons nos problèmes courants dans les jours qui suivent et nous avons à l’inverse tendance à jouir davantage des plaisirs simples que nous méprisions jusque là ou vivions avec un certain dédain. Ainsi Raymond a connu le grand frisson et il sera en quelque sorte pris d’une illumination passagère, accordera plus d’attention à lui-même et à son prochain.

"On était bien obligé de l'admettre : Tyler avait un plan. Et ce plan commençait à être cohérent dans la logique de Tyler."

« On était bien obligé de l’admettre : Tyler avait un plan. Et ce plan commençait à être cohérent dans la logique de Tyler. »

 Avant de nous ramener à la maison-squat, une petite transition nous reconduit légèrement en arrière puisque l’on découvre l’explosion de la vitrine contenant des ordinateurs, ceux-là mêmes qui ont été trafiqués dans le chapitre précédent. Un Tyler face caméra, plus inquiétant et hargneux que jamais assène ses convictions sur la condition moderne de l’homme, sa serviabilité qui confine à une nouvelle forme d’esclavage maquillée par la politique de la carotte et du bâton. L’efficacité de cette séquence est renforcé par un écran vrombissant au fur à mesure que progresse le laïus pamphlétaire, comme si le personnage était contrit dans une boite rectangulaire trop étroite, comme si l’écran allait exploser sur les coups de boutoirs qu’il vocifère. Une scène qui nous remémore un autre film aux procédés techniques très riches, Requiem for a dream, qui voyait un personnage emprisonné s’agrippant aux barreaux de sa cellule et suffoquant à cause de son état de manque, là aussi l’écran tremblait sous ses cris.  « Vous n’êtes pas votre travail, vous n’êtes pas votre voiture, vous n’êtes pas votre compte en banque, vous n’êtes pas votre portefeuille, ni votre putain de treillis… Vous êtes la merde de ce monde prête à servir à tout ». En substituant au « Je pense donc je suis » le « Je possède donc je suis », la société a réduit la condition humaine à ses plus basses fonctions et a installé une concurrence du paraitre. Ainsi l’homme moyen peut être brimé par sa femme, son chef, ses enfants et le supporter grâce aux objets en sa possession qui sont de véritables refuges tels sa voiture, son téléphone portable toutes options, son pantalon de marque, son gigantesque écran LCD sur lequel il regardera un non moins gigantesque et superficiel film à grand spectacle. A chacun sa caverne, à chacun son cocon protecteur l’éloignant encore plus des réalités et flattant un égoïsme galopant. On reviendra largement sur ce thème lors du prochain chapitre qui verra les membres recrutés par Tyler s’atteler à l’organisation et à l’entrainement aux prochaines missions.

"Dis donc, qu'est-ce que t'en tires de tout ça ?"

« Dis donc, qu’est-ce que t’en tires de tout ça ? »

La dernière partie du chapitre marque une nouvelle progression dans la nature ambigüe des relations entre Jack et Marla. Dans un premier temps il a l’air assez curieux de la revoir et s’enquiert de son état d’esprit, ce qui la pousse à toujours fréquenter les groupes d’entraide. Pendant un court instant les deux peuvent même sembler être un couple « normal » débattant des bienfaits retirés d’une activité mené par l’un des deux, Jack manifeste à cette occasion son incompréhension quant à cette nécessité pour un « être faible de s’accrocher à quelqu’un de plus fort » et Marla lui retourne aussitôt sa remarque. Si elle a poursuivit la fréquentation des groupes pour pouvoir croire qu’il y avait des vies encore plus misérables que la sienne, lui les a délaissé mais a choisi en retour de faire sa mue par le biais d’un intervenant prenant progressivement le contrôle de son esprit. A cet instant notre vision de Marla évolue, elle apparait comme plus fine et profonde qu’elle le laissait voir jusque là et surtout elle démontre qu’elle a identifié les causes du comportement changeant de Jack avant tout le monde et d’une certaine façon avant le public lui-même. Elle est sur le point de lui ouvrir les yeux et de le mettre face à ses contradictions quand à nouveau Tyler s’immisce pour protéger ce qui est pour lui le plus précieux, l’influence acquise depuis des mois sur le personnage principal.

" - Qui t'a fais ce truc ?    - Quelqu'un    - Garçon ou fille ?    - Qu'est-ce que ça peut te faire un garçon ou une fille ?    - Qu'est-ce que ça peut te faire que je demande ? "

 » – Qui t’a fais ce truc ?
– Quelqu’un
– Garçon ou fille ?
– Qu’est-ce que ça peut te faire un garçon ou une fille ?
– Qu’est-ce que ça peut te faire que je demande ? « 

Marla tente de pousser Jack dans ses derniers retranchements en insistant sur ce « nous » dont il parle et sur lequel elle voudrait qu’il place des noms, aussi elle s’émeut à nouveau de sa brûlure à la main avant d’en interroger la provenance et le but derrière cet acte.

L’irruption de Tyler dans la conversation se réalise de manière détournée, d’abord par les bruits bourdonnants qu’entend Jack comme si son ami fabriquait quelque chose à la cave puis par les mots qu’il lui souffle par l’escalier alors que la porte est entrouverte. Se sentant acculé entre deux pôles d’attraction, Jack opte pour celui qui lui a redonné le goût de la vie débridé plutôt que celui qui croit-il l’a empêché de s’épanouir. En fait on peut aussi dire qu’il s’appuie sur une forme de sécurité consistant à nier son problème plutôt que prendre le parti de l’auto-analyse qui l’obligerait à assumer ses actes.

La façon utilisée par le scénario pour dévoiler un énième indice est très astucieuse ici car l’effet engendré par l’insistance de Marla à questionner le « nous » dont parle Jack est contrebalancé par le plan de Tyler dans les escaliers, visuellement et auditivement invisible par Marla donc pouvant faire croire qu’il est fait de chair et d’os. D’ailleurs on peut aussi se dire à cet instant que Marla n’a jamais directement été impliquée ou même informée au sujet du « fight club » et que le « nous » qu’elle interroge va au-delà des deux personnalités que nous suivons de près mais peut concerner l’ensemble du groupe formé. Et puis la force initiale du scénario pour semer le doute est l’identité de Marla, un personnage qu’on peut croire à la première vision superficiel, sans valeur et chroniquement instable. D’où les pires accusations de folie qu’on pourra lui imputer lorsque l’on se placera du point de vue du narrateur.

Le chapitre s’achève sur un Jack rejoignant Tyler à la cave et lui reprochant de s’être encore servi de lui comme intermédiaire pour virer Marla de la maison. Il interrompt vite sa remarque quand il découvre un nombre important de sommiers rassemblés et se demande quelle est la nouvelle idée qui a germé dans le cerveau de Tyler.

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