Essai sur Fight Club – Chapitre 25 Les singes de l’espace

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Chapitre 25 : Les singes de l’espace 7’39’’

"Les personnes que vous recherchez sont celles dont vous dépendez : on prépare vos menus, on enlève vos ordures, on vous relie par téléphone, on conduit vos ambulances, on vous protège pendant votre sommeil, jouez pas aux cons avec nous !"

« Les personnes que vous recherchez sont celles dont vous dépendez : on prépare vos menus, on enlève vos ordures, on vous relie par téléphone, on conduit vos ambulances, on vous protège pendant votre sommeil, jouez pas aux cons avec nous ! »

Tyler organise des sélections à la villa pour recruter un groupe destiné à accomplir des missions plus périlleuses que les précédentes. On voit ce processus s’intensifier de jour en jour face à un Jack apparemment dépassé et non informé du but derrière tout ça. Les membres élus viennent vivre à la villa et regardent, heureux, les nouvelles diffusées à la T.V concernant les délits qu’ils ont commis. Ils se font embaucher comme serveurs dans une soirée de gala pour pouvoir agresser et menacer le commissaire chargé de mener les investigations sur leur compte. Le groupe se scinde en deux et s’éparpille dans la nuit.

 

Les actions effectuées jusque là par les membres du « fight club » étaient classifiées comme du vandalisme de bas étage ne touchant qu’à des sociétés mineures et des personnes sans importance, elles vont à présent franchir un pallier par l’officialisation d’un nouveau groupe parmi le groupe, le « projet chaos » étant constitué de l’élite du « fight club ».

Le procédé de sélection des membres par Tyler diffère complètement de celui du « fight club » pour lequel il suffisait d’être volontaire, ici les futurs membres sont soumis à l’épreuve consistant à prouver leur motivation, leur endurance physique et tout bonnement leur soumission à la cause. En effet on ne se contente pas de les laisser trois jours dehors sans les nourrir mais on vient les heurter physiquement et moralement pour les faire abandonner, ce qui peut déboucher sur deux résultats : 1 Faire réellement abandonner les moins résistants,     2 Obtenir le renfort d’un individu conditionné et docile. A ce titre le fait que les recrutés emménagent tous ensemble dans la villa avec en possession un kit de survie plus minimale encore qu’à l’armée, répond à une volonté de contrôle de Tyler sur ses disciples. Il ne veut plus risquer comme pour le « fight club » de voir régulièrement partir et rembarquer des membres dont il n’aura pas identifié la fiabilité.

"Si le postulant est jeune, tu lui dis qu'il est trop jeune. Vieux, trop vieux. Gros, trop gros. S'il attend ensuite trois jours sans nourriture, sans abri et sans encouragements, il peut rentrer et commencer un entraînement."

« Si le postulant est jeune, tu lui dis qu’il est trop jeune. Vieux, trop vieux. Gros, trop gros. S’il attend ensuite trois jours sans nourriture, sans abri et sans encouragements, il peut rentrer et commencer un entraînement. »

L’ardeur mise à créer l’isolement physique et psychologique des individus ressemble en tout point à la constitution d’une secte qui ne dit pas son nom. Il rappelle en particulier le processus de création de la tristement célèbre secte de Jim Jones dans les 70’s, consistant à faire s’activer les disciples autour d’une zone désertique pour créer un nouvel espace de vie censé ignorer le stress et les valeurs capitalistes des grandes villes. Ici les membres travaillent ardemment à la réalisation des projets Durdenien et en font leur unique raison de vivre, ils sont toujours, en dehors des opérations, cloitrés entre quatre murs et leurs pensées ne vont guère s’aventurer sur un autre chemin que l’idolâtrie du chef. En témoigne ce court passage où Jack revient dans la maison et remarque au salon un membre tout acquis à la cause qui relate aux autres combien il trouve « super » l’idée du chef selon laquelle « Vous n’êtes pas votre travail ». L’utilisation d’un mégaphone par Tyler pour rabaisser ses recrues pendant qu’elles exécutent des tâches domestiques, leur rappelant qu’elles sont « la merde de ce monde prête à servir à tout » le rapproche encore de l’image du gourou classique. Il a alors pour souci de les tenir sous son emprise donc il faut que ses disciples ne se considèrent pas comme exceptionnels ou investis d’une mission divine mais comme des moutons sous-utilisés que l’on a déplacés dans un autre champ pour qu’ils bêlent encore plus fort.

On touche ici selon moi à une nouvelle contradiction de la conception du monde tel que voulu par Tyler puisqu’il a dans un premier temps prétendu émanciper les individus de ce qui les ronger et les posséder au quotidien et qu’à présent il en fait des esclaves d’un autre ordre, des « singes de l’espace » comme il les nomme lui-même. Impossible aussi de ne pas penser à ces organisations séparatistes ou religieuses fanatiques quand Tyler parle de sa première recrue comme de quelqu’un prêt à se sacrifier pour la cause. C’est un autre des points que nous confronterons dans la deuxième partie.

"Écoutez-moi bande d'asticots, vous n'êtes pas exceptionnels, vous n'êtes pas un flocon de neige merveilleux et unique. Vous êtes faits de la même substance organique pourrissante que tout le reste."

« Écoutez-moi bande d’asticots, vous n’êtes pas exceptionnels, vous n’êtes pas un flocon de neige merveilleux et unique. Vous êtes faits de la même substance organique pourrissante que tout le reste. »

Pour revenir sur la sélection en elle-même il est intéressant à posteriori de souligner l’intervention décisive de Jack pour le recrutement de Bob. En effet, le bodybuildé avait tôt fait de renoncer lorsque Tyler a accueilli sa candidature du prédéfini « trop gros » et Jack s’est autorisé à outrepasser le code de recrutement en allant à la poursuite de son ami et en l’informant des modalités afin qu’il patiente le temps nécessaire. Or Bob s’avérera le seul personnage officiel qui meurt dans le film (cf. chapitre 29) d’où une certaine idée que l’on a forcé son destin, qu’on l’a fait endosser un costume pour lequel il n’était pas fait.

La liste du matériel nécessaire pour être admis définitivement peut prêter à sourire, c’est une énonciation des éléments d’une tenue toute noire qui peut correspondre à un souci d’uniformisation, de neutralité, de tuer les particularités mais rappelle aussi une tenue de service ou de deuil. Etonnant par rapport à la suite puisqu’ils s’infiltreront dans une soirée de gala en passant pour des serveurs et en portant des superbes chemises…blanches.

A noter que la répartition des tâches à la maison a dû être scrupuleusement déterminé puisque quand la plupart s’affairent à piocher et ratisser dans le jardin ils ne sont que trois à la cuisine : le seul noir du groupe, le blond platine qui mouline on ne sait quoi dans le four et le pauvre Bob en train de balayer et qui fait figure de boniche avec son tablier blanc. Ce n’est sans doute pas un hasard si ce sont ces trois personnages plus « marginaux » et moins « masculins » qui sont prédisposés au travail ménager, le premier symbolisant l’idée de quota en étant un des seuls noirs du film avec l’inspecteur de police, le deuxième arborant des cheveux longs tellement clairs que Tyler avait seulement trouvé à lui dire qu’il était « trop blond » et le dernier étant le seul du groupe à avoir des « nichons ».

Dans toute cette agitation Jack ne semble pas exister pour les autres membres, il est souvent observateur des directives de Tyler et ne s’implique guère dans les travaux. Il semble résigné à l’avancée d’un projet sur lequel il n’a pas de poids.

"Qu'est-ce que vous avez foutu nom de dieu ?"

« Qu’est-ce que vous avez foutu nom de dieu ? »

A un moment un bus dépose Jack directement devant la villa or c’est un élément troublant pour plusieurs points : l’isolement de la demeure, le fait que Jack soit le seul passager du bus, le regard long et connivent du chauffeur qui le dépose. Il n’est pas paranoïaque de penser que le chauffeur est parti prenante des actions du groupe et qu’il leur rend service en faisant ce détour de son itinéraire réel.

Jack tombe des nues devant les nouvelles télévisés alors que tout le monde exulte de joie et rigole franchement en voyant relater l’incendie d’un organisme de cartes de crédits. Il leur demande le plus sérieusement du monde ce qu’ils ont faits ce qui fait retomber l’enthousiasme quelques secondes, avant qu’ils ne rient de plus belle. D’ailleurs Bob a tôt fait de lui rappeler un point de règlement qu’il n’est pas censé ignorer disant que « la première règle du projet chaos est de ne pas poser de questions ». Cette fois-ci tout le monde regarde Jack comme s’il était le cerveau de l’affaire, le blond s’empressant même de le décharger des bières qu’il leur apportait. Ainsi la question qu’il pose fait office de blague ou au pire de test pour s’assurer que ses sbires ne vont pas répondre à son interrogation de façade.

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Le discours tenu par le politicien à la soirée résonne comme un écho lointain au mouvement qu’il tente de désamorcer ainsi son « projet espoir » se heurte au « projet chaos » mais les généralités qu’il débite ne produisent pas la crainte chez les membres du groupe qui sont venus pour terroriser un autre personnage influent, le commissaire qui a déclaré à la télévision connaitre la corrélation entre l’incendie de l’organisme de crédit et un club clandestin de boxe. Ils vont profiter de son isolement dans les toilettes pour lui lancer un avertissement sans pareil.

L’acte de menace de lui couper ses parties reproductrices ne se résume pas à retarder l’échéance et à protéger les agissements futurs du groupe, il vise aussi à diffuser un message politique par l’intermédiaire du commissaire. Si Tyler ne tient pas particulièrement à envoyer les parties intimes du commissaire en recommandé au N.Y Times et au L.A Times il a en revanche un grand intérêt quant à l’utilisation des journaux. Il se doute bien que le commissaire, une fois en sécurité et malgré la peur ressentie, se répandra sur cette attaque et sur les revendications du groupe. Ainsi il ne fera plus figure de groupuscule agissant mais de mouvement contestataire visant à réveiller les consciences et pouvant dés lors alimenter tous les fantasmes et générer des ralliements. Dans la réalité certains groupes dits par défaut terroristes ont pu perdurer d’autant plus qu’ils avaient un certain soutien de l’opinion publique puis ils se sont vus davantage traquer lorsque leur image s’est ternit, citons les brigades rouges, passant longtemps pour idéalistes non-violents en Italie, qui ont perdus toute crédibilité après l’assassinat d’Aldo Moro le leader du parti chrétien. Le fonctionnement du mouvement crée par Tyler répond donc à tous les codes du genre, un groupe constitué d’individus refusant l’étiquette de méchants et prétendant s’exprimer au nom de ceux qui ne le peuvent pas, « ceux qui préparent vos menus, enlèvent vos ordures, vous relient par téléphone, conduisent vos ambulances, vous protègent pendant votre sommeil ». Derrière ce laïus la même croyance à nouveau exprimée selon laquelle les puissants dépendent des petits plus que l’inverse, une démonstration implacable qui renvoie au haïku apparu plus tôt sur l’ordinateur de Jack (cf. chapitre 17).

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« Je suis le sentiment de rejet exacerbé de Jack. »

Lorsque le groupe se disperse, on remarque un Jack qui a l’air de davantage subir l’action plus qu’il ne la vit, personne ne s’adresse à lui pas même Tyler occupé à organiser la sortie. Ce dernier témoigne même d’une grande affection envers le blond platine qu’il saisit par la tête et à qui il relaie les informations comme s’il était devenu officiellement son second. Un état de fait que n’encaisse pas vraiment Jack qui ressent un « sentiment de rejet exacerbé » d’autant qu’on le laisse ruminer tout seul sans lui attribuer une équipe. Pour lui il vient de subir une humiliation et une exclusion car s’il a toujours accepté que dans la sorte de couple qu’il forme avec Tyler il soit la moitié faible et suiviste il ne lui était jamais venu à l’esprit que son compagnon pourrait lui préférer un autre membre. Tout ceci entretient l’ambiguïté de manière très fine sans révéler que Jack a atteint le paroxysme de son syndrome et qu’il va lui falloir un autre rite initiatique pour accepter enfin totalement sa part Durdenienne. Quant à Tyler il a la mine réjouie de quelqu’un venant de réussir une opération à la perfection et il se fond rapidement dans la nuit avant l’étape suivante qui consistera à se fondre tout court.

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