Essai sur Fight Club – Chapitre 27 Frôler la vie

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Chapitre 27 : Frôler la vie 3’29’’

" - Après vous Mr Durden !    - Mais non, après toi ! "

 » – Après vous Mr Durden !
– Mais non, après toi ! « 

Tyler et Jack s’expliquent lors d’un trajet routier au sujet de leurs divergences concernant l’évolution que prend leur organisation, sous les yeux de deux des recrues à l’arrière de la voiture. La discussion tourne à l’affrontement psychologique et finalement Tyler le défie de laisser filer le véhicule là où il voudra bien aller sans se poser de questions ce qu’il consent à faire jusqu’à ce qu’il finisse par percuter un autre véhicule en stationnement. Tout le monde en sort indemne et Tyler se réjouit même d’avoir vécu ce moment de « vie ».

 

Cette scène marque le dernier accrochage entre les deux personnages principaux avant que Tyler ne disparaisse de la surface. Elle constitue aussi une tentative de faire prendre conscience à Jack quelle est sa réelle responsabilité dans l’avènement du projet chaos et quel est le statut de son ami et associé principal.

Après le véritable défouloir qu’a constitué le déferlement de coups sur le blond, Jack n’apparait pas encore rassasié et nourrit toujours autant de frustrations, ainsi il demande des explications à Tyler quant au devenir du groupe qu’il n’a à son goût pas assez supervisé. Il considère alors qu’il est co-fondateur du « fight club » et que c’est inconcevable qu’il ait pu être mis à l’écart de son évolution à ce point. Tyler le ramène au fondement nihiliste et antimatérialiste du projet, lui assénant que personne n’en est propriétaire et qu’il doit définitivement évacuer ces résidus de la pensée moderne encore en lui. Il lui conjure aussi de ne surtout pas vouloir en connaitre davantage mais au contraire de choisir d’oublier tous les fondements sur lesquels il s’est appuyé jusqu’à l’instant présent. Les sbires présents à l’arrière se lancent des regards interrogateurs devant cette dispute d’ordre hiérarchique, ils se contentent de réciter le règlement lorsque Jack pose des questions trop insistantes sur le projet chaos. Ils ne sont même pas interventionnistes face à la conduite dangereuse de Tyler qui manque dés le début de provoquer un accident, étant prêts à suivre le leader n’importe où.

Le comportement global de Tyler vise à faire subir un test ultime à son alter-ego, ancien adhérent du mode de vie tout tracé défini par la société, il veut savoir si cette fois-ci il est vraiment prêt à renoncer à toutes les béquilles qui le maintiennent dans l’illusion et s’il consent à s’engager sans retenue vers la voie révolutionnaire où il l’a amené.

Tyler lui précise que c’est à chacun de décider « de son niveau d’engagement » et qu’il ne va pas faire de grands discours, envoyer des mails ou donner des programmes à suivre. En réalité le mouvement a atteint un degré de mutation si important que chacun doit maintenant en être un moteur, car pour ce qui est des procédés raillés par Tyler ils ont tous étés utilisés précédemment, on se souvient des discours d’introduction de Tyler dans les soirées, des mails envoyés en chaine tel ce haïku très significatif et des ordres de mission rédigés sur feuille. Ce dont veut persuader Tyler c’est que le mouvement est rentré dans une nouvelle étape et que Jack ne doit pas ramener la situation à son cas personnel car il est traité ni plus ni moins que comme un autre membre.

"Elle me ferait aucun effet ma putain de vie, c'est ça que tu veux m'entendre dire ?"

« Elle me ferait aucun effet ma putain de vie, c’est ça que tu veux m’entendre dire ? »

Devant la protestation de Jack qui se poursuit, Tyler lui lâche une phrase bien mystérieuse l’invitant « à oublier ce que tu crois savoir de la vie, de l’amitié et spécialement ce que tu crois savoir de toi et moi ». Suite à sa sentence, il le fixe de manière appuyée espérant lui ouvrir les yeux sur la nature finalement très abstraite de leur relation mais Jack sèche devant cette réflexion et préfère en revenir à une inquiétude plus rationnelle quand il se rend compte que la voiture est en quelque sorte en train de se conduire toute seule.

Tyler veut maintenant le pousser dans ses derniers retranchements pour être bien sûr de sa docilité et de son sens du devoir intact. Il va réussir à l’amener à penser que sa vie ne vaut rien et qu’il n’aurait pas grand-chose à regretter s’il devait mourir sur le champ, les nouvelles absences de réponses constructives de Jack quant à savoir ce qu’il voulait accomplir avant de mourir et ce qu’il retiendra de son existence abondent dans ce sens. En effet les deux gars à l’arrière répondent du tac au tac lorsque la question leur est posée alors que lui est trop enfermé dans sa rancœur interne contre Tyler pour même arriver à penser sa vie.

Dans son énervement, Jack insulte Tyler et le « fight club » ce qui demeure assez logique dans son état, en revanche il renvoie les mêmes reproches à Marla ce qui est moins évident de prime abord puisque ce personnage s’est effacée depuis la création du projet chaos. En fait, Jack a une petite lueur d’esprit puisqu’il ressent confusément que Marla a une part indirecte de responsabilité dans son état mental actuel et que le bout de chemin qu’il a refusé de suivre avec elle est la cause des derniers événements.

"C'était donc ça que ressentent les victimes avant que je les transforme en statistiques dans mes rapports."

« C’était donc ça que ressentent les victimes avant que je les transforme en statistiques dans mes rapports. »

Jack se concentre tellement à éviter un accident de voiture imminent qu’il en devient ridicule par ce paradoxe qui le voit s’accrocher à une vie pour laquelle il n’a aucune estime, Tyler le taille sur ce point et révèle dans la foulée son implication dans l’explosion de l’appartement. Ce qui ne manque pas de provoquer une nouvelle stupeur de Jack qui finit par renoncer à orienter le volant quant Tyler lui renvoie son ancienne vie de bureaucrate à la face, celle qui était composée de séminaires censés changer les perceptions des cadres alors que seul le chaos peut le faire selon ses dires. Une nouvelle fois une petite phrase est décisive, celle qui dit « qu’il ne suffit pas d’un week-end pour toucher le fond » qui rappelle la précédente « Il ne suffit pas de se mettre une plume au cul pour avoir l’air d’un coq ». Le problème matérialiste et physiologique de Jack est ainsi renversé en un problème psychique et idéologique qui se résume dans l’expression « laissez les choses se faire ».

Tout le monde se résout donc à un futur crash et le volant tourne rapidement à sa guise vers le bord de la route, un plan très suggestif montre d’ailleurs l’abandon progressif du volant par Tyler or on aura remarqué que des plans précédents laissaient aussi entrevoir que le statut du conducteur dans cette scène était ambigüe.

L’accident va provoquer l’effet escompté sur Jack qui va enfin ressentir le frisson qui avait dû parcourir toutes les victimes qu’il transformait en données statistiques dans ses rapports. Ce n’est donc pas un hasard que ce soit ce moyen-ci qui est utilisé pour achever le processus de substitution d’un être par un autre auquel s’est livré Tyler depuis son apparition. Après avoir été coupé de ses activités professionnelles et de ses rares contacts hors-bureau, Jack se voit maintenant délesté de ses dernières croyances profondes telles les relations amicales placées au-dessus du projet commun et l’attachement sans faille aux valeurs de la vie humaine.

On comprend d’autant mieux le petit rire satisfait de Tyler au moment d’évacuer sain et sauf le véhicule en affirmant « On a frôlé la vie hein » car désormais il a retiré les dernières barrières mentales qui faisaient obstruction à son projet.

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