Essai sur Fight Club – Chapitre 28 Plus de Tyler

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Chapitre 28 : Plus de Tyler 3’31’’

"Avec tant de gens qui bougeaient, la maison elle-même bougeait."

« Avec tant de gens qui bougeaient, la maison elle-même bougeait. »

Jack se réveille un beau jour sans être sûr de comprendre ce qui lui arrive, il lui semble entendre Tyler lui raconter quelque chose puis il voit dans un demi-sommeil ce dernier quitter la pièce avec une valise. Plus tard il descend à l’étage inférieur de la maison et remarque la suractivité des membres du projet chaos qui se poursuit mais Tyler se distingue par son absence, dehors il est interpellé par Marla qui venait à nouveau lui rendre visite, il lui affirme que Tyler n’est pas là, ce qui lui fait quitter les lieux aussitôt.

 

Ce chapitre marque la disparition « officielle » de Tyler et par la même occasion un nouveau cap dans le déroulement du film. En effet il va s’agir à présent de commencer tout doucement à refermer les méandres de l’intrigue, à clarifier la nature des rapports entre les personnages. Si les dix premiers chapitres peuvent faire figure de présentation du plateau et si les suivants jusqu’au 27 inclus sont surtout l’expression des messages véhiculés par le film à travers notamment les laïus de Tyler Durden, ceux qui arrivent à présent seront ceux allant dans la voie de la progression et de la révélation de l’intrigue.

Dans un premier temps tout laisse à penser que Jack est en train de rêver, un certain flou volontaire de l’image le suggère ainsi que les mini écrans noirs qui entrecoupent le discours de Tyler, ce qui rappelle un clignement des yeux d’une personne luttant contre le sommeil. Toujours est-il que Jack entend ces derniers propos qui prennent des allures de testament et de derniers vœux qui tendraient à être exaucés. On est transporté dans un fantasme où le monde serait revenu à l’état de nature, les buildings ayant été détruits pour laisser refleurir les forêts, les vêtements seraient réduits à leur plus simple utilité et identiques pour tous, les productions agricoles auraient repris le pouvoir sur les grandes industries et les autoroutes auront de facto cesser d’être puisque désormais abandonnées. Point de contradiction dans ce qui constitue une forme de discours de clôture de Tyler, il n’exprime rien d’autre que sa vision d’un monde idéal, celui-ci étant délesté de toutes les superficialités et des biens valorisants/excluants qui rythment la société actuelle.

"Dans le monde tel que je le vois, on chassera des élans dans les forêts humides et rocailleuses qui entoureront les ruines du Rockfeller center, on portera des vêtements de cuir qui dureront la vie entière..."

« Dans le monde tel que je le vois, on chassera des élans dans les forêts humides et rocailleuses qui entoureront les ruines du Rockfeller center, on portera des vêtements de cuir qui dureront la vie entière… »

Tous les discours précédents constituaient en quelque sorte le diagnostic du chaos moderne, si bien camouflé derrière d’apparents moyens de contrôle vendus comme sains et démocratiques (en résumé la loi de l’offre et de la demande), or celui-ci est une extrapolation d’un futur possible et se distingue par son côté rêveur et idéaliste. Il reprend néanmoins de manière fine les thèmes chers à Tyler. D’abord celle de l’homme re-masculinisé dont l’activité serait notamment de chasser les animaux peuplant son territoire. C’est un retour à de vieilles valeurs qui en étant isolés du reste pourrait laisser croire à un propos réactionnaire, mais au nom de quoi devrait-on se priver de sanctifier ce qui se faisait avant si on croit cette activité plus saine que les élevages industriels d’aujourd’hui ? De même l’uniformisation des vêtements (du cuir se conservant toute la vie pour tous) peut renvoyer à des conceptions fascistes mais tout autant à une volonté d’égalité entre les êtres, de non-jalousie, de non-matérialisme, de non-précarité des biens et de non-stigmatisation des êtres qui les portent. Autrement dit en laissant tomber les costumes que nos sociétés de classes ont tellement codifiés on pourrait s’intéresser aux personnes avec beaucoup moins d’aprioris. Autre point, le rejet de l’urbanisme et la promotion des terres agricoles, une revendication en parfaite adéquation avec la cause principale pour laquelle milite Tyler à savoir un retour à la simplicité, un retour aux contacts concrets au lieu de rencontres formels, un retour à des centres d’intérêts aussi vitaux que vivifiants à savoir assurer soi-même la récolte des mets assurant notre subsistance et notre indépendance économique vis-à-vis d’autres exploitants.

Enfin, un monde quasiment vidé de voitures ce qui est en somme un combat maintes fois évoqué à travers les discours et les actes de Tyler. Ce n’est pas tant qu’il tienne à ce que les gens vivent chacun dans leur coin sans possibilité d’en rencontrer d’autres mais plutôt qu’il souhaite dans un premier temps qu’on connaisse son voisin de pallier plutôt qu’un homme d’affaires important à l’autre bout du monde. Ici encore une caractéristique de notre société moderne qui voit des gens voyageant beaucoup ne côtoyer que la face immergée de l’iceberg, jouer les touristes qui regardent ce que le guide leur montre sans penser un instant à prendre un itinéraire différent qui les auraient confrontés à une autre réalité.

"Tout est sous contrôle chef."

« Tout est sous contrôle chef. »

Quand Jack traverse l’étage inférieur il a du mal à s’extirper des lieux tant les fluctuations d’individus membres du projet sont importantes, il perçoit tout un tas d’éléments tel un plan sur le mur mais ne se sent concerné en rien par les missions à venir. Lorsqu’il tente de fouiller dans un casier, le fameux blond qu’il a précédemment rossé vient le bloquer sans agressivité mais avec fermeté en lui affirmant que « tout est sous contrôle » tout en le qualifiant d’un surprenant « chef ». Ce qui n’empêche que Jack n’obtient toujours pas de réponses à ses questions suivant les préceptes des règles du projet chaos qui s’appliquent même au chef.

Le long du cheminement de Jack on peut entendre un homme ressasser les discours de Tyler pendant que tous s’activent on ne sait à quelles finalités. Il s’agit sûrement d’une personne qui aura été délégué suite à la mise en retrait (provisoire ?) du leader mais il peut s’agir tout autant d’un irréductible reprenant les propos à son compte pour poursuivre l’endoctrinement auquel sont soumis l’ensemble des membres du groupe. D’ailleurs, une scène du même ressort présente ce type d’idées lorsqu’un gars donne une leçon à un autre sur la stupidité de fumer alors que la maison est remplie d’éther. Ces « singes de l’espace » semblent s’être tant imbibés de l’idéologie Durdenienne qu’ils en recrachent les préceptes sans se concerter et fonctionnent par l’autosuggestion voire l’autocensure.

" - Je peux entrer ?   - Il n'est pas là   - Quoi ?   - Tyler n'est pas ici, Tyler est parti, y'a plus d'Tyler."

 » – Je peux entrer ?
– Il n’est pas là
– Quoi ?
– Tyler n’est pas ici, Tyler est parti, y’a plus d’Tyler. »

Le départ de Tyler revêt pour Jack la même portée que l’abandon originel par son père, il se retrouve démuni d’un mentor, d’une force vive. Il dit avoir « le cœur brisé » et se montre perdu dans cette immense bâtisse désaffectée qui est pourtant la sienne. On évoquait plus haut les possibles tenants homosexuels contenus dans le film or ici on peut davantage cibler la relation Jack/Tyler comme un report d’affection de l’un qui n’a pu être décerné au père fuyard, et en contrepartie le renvoi des notions d’autorité et de guide de vie par l’autre. Dans cette perspective la théorie d’un Jack orphelin prend tout son sens.

Sorti dans le jardin, Jack s’énerve contre d’autres sbires s’acharnant à ratisser une partie non-herbeuse. Il recroise brièvement Marla, semblant d’abord attendri qu’elle puisse encore se donner la peine de venir malgré le sort dont elle est victime à chaque fois, puis se montrant vindicatif en notifiant l’absence de Tyler. La réaction de Marla est de prime abord d’une grande logique, puisque celui avec qui elle couche n’est pas là elle n’a pas lieu de rester mais on remarque à sa mine une inquiétude non dissimulée qui tient davantage à la peur de faire face à quelqu’un de complètement fou. Le départ de Marla ne s’apparente pas à ce titre à une décision simultanée, plutôt à une résignation devant une situation qu’elle a essayé plusieurs fois de remettre au clair, c’est le cœur brisé qu’elle s’évapore.

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