Essai sur Fight Club – Chapitre 29 Opération tonnerre-cappuccino

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Chapitre 29 : Opération tonnerre-cappuccino 2’44’’

"Dans la mort, un membre du Projet Chaos a un nom."

« Dans la mort, un membre du Projet Chaos a un nom. »

Jack retourne à l’intérieur de la maison où règne une certaine désorganisation puisque des membres du projet chaos y ramènent le corps de Bob. Ce dernier a péri lors d’une de leurs missions ce qu’on raconte à Jack, un attentat qui a mal tourné et provoqué une course-poursuite avec la police. Jack s’insurge contre les actions du groupe et empêche que le corps de Bob soit simplement enterré dans le jardin, il exige une cérémonie digne de ce nom et impose qu’on lui redonne son identité de Robert Paulson alors que jusqu’alors les membres du projet chaos n’avaient pas de nom. Le groupe finit par approuver et martèle le nom de Robert Polson de manière insistante au point d’affoler Jack qui se retire du salon.

 

Cette scène constitue une bombe à retardement vers la grande révélation qui est de plus en plus imminente.

A nouveau on se trouve devant un personnage principal qui se comporte comme observateur extérieur aux actions que réalise le groupe dont il est parti prenante. Il écoute, abasourdi, le récit de cette nuit qui a vu le malheureux Bob recevoir une balle en pleine tête. Ses réactions et notamment sa virulence à traiter les membres de débiles provoquent un malaise manifeste, on le regarde de manière ahuri sans toutefois oser répliquer à ses attaques. L’explication de ce comportement passif des sbires du projet chaos tient au fait que Jack donne l’impression qu’il vient d’apprendre l’existence de cette mission alors qu’il en a forcément été informé précédemment si ce n’est été l’instigateur. Autrement dit, les membres du groupe pensent qu’il y a quelque chose à décrypter derrière les paroles du narrateur quand celles-ci sont en fait à prendre au premier degré.

"On devait faire d'une pierre deux coups : détruire une belle œuvre d'art municipale et détruire un café franchisé, une grande marque."

« On devait faire d’une pierre deux coups : détruire une belle œuvre d’art municipale et détruire un café franchisé, une grande marque. »

S’agissant de la mission qui a été exécutée cette nuit-là, on peut dire qu’elle se situe dans la continuité des différentes malveillances dont on a été témoin jusque là. En l’occurrence la destruction d’une œuvre d’art présente aux abords d’une fontaine publique renvoie à cet artiste branché dont une coupure de presse nous révélait l’agression qu’il avait subie (cf. chapitre 23), probablement aux mains des hommes de Tyler Durden. Le choix de l’œuvre n’est pas neutre puisque cette espèce de grande boule jaune évoque précisément une certaine forme d’art contemporain, celui qui a servi durant le XXe siècle à redonner une certaine allure à des villes en perte de vitesse niveau touristique, celui qui a aussi donné lieu à de vastes débats entre défenseurs de l’art traditionnel et tenants de la nouveauté. On peut citer en France l’architecture très contestée du Centre Pompidou, modèle du genre en termes d’art moderne mais il en est de même en Angleterre avec le Tate Modern auquel certains conservateurs ne reconnaissent pas le statut de musée. Tyler symbole du conservatisme ?

La deuxième partie de l’opération offre une autre lecture, elle concerne la destruction de cette grande enseigne franchisée spécialisée dans le café. Arrachée à son lieu d’exposition, la boule géante dévale les escaliers et va littéralement exploser la vitre de ce commerce. Serait-ce une nouvelle attaque contre Starbucks ? Si la marque n’est pas nommée clairement cette fois-ci on peut facilement en reconnaitre l’aspect lors de l’impact de la boule avec la vitrine. Cette mission faisant « d’une pierre deux coups » veut renvoyer un message de défiance à l’encontre de ce dont on nous abreuve, ce qu’on nous met sur les yeux en nous donnant comme unique injonction de faire avec, de s’en accommoder. Tyler et sa bande ne sont pas pour autant admirateurs de l’art vieille époque mais appliquent dans un élan jusqu’au-boutiste leur rejet du préfabriqué et de la production destinée aux masses.

"Il s'appelle Robert Paulson ! Il s'appelle Robert Paulson ! ..."

« Il s’appelle Robert Paulson ! Il s’appelle Robert Paulson ! … »

Cependant il ne faut pas croire que chaque membre du projet chaos est conscient du sens de ces différentes actions, ils sont très peu à penser vraiment, reflet d’ailleurs du fonctionnement de n’importe quel groupe stabilisé. Il y a au sommet des penseurs/instigateurs qui en l’occurrence se limitent à Tyler Durden puis des diffuseurs de la parole jouant de leur influence pour raccrocher le troisième type d’individus les suiveurs. La part de bêtise des sbires du projet chaos prend toute sa dimension dans la discussion au sujet du traitement à apporter au cadavre de Robert « Bob » Paulson. Dans un premier temps ils tendent à suivre les préceptes du règlement et à pourvoir à l’urgence, se débarrasser du corps de Bob qui constitue une « pièce à conviction ». C’est à des individus dénués d’humanité que Jack fait face pour réaffirmer que Bob est un être humain et doit être considéré comme tel. Bien qu’encore troublé par le comportement de celui qu’ils appellent « chef » les membres ne saisissent pas que la réclamation de Jack constitue un reniement des fondements mêmes du projet chaos, au contraire l’un des sous-chefs enregistre la demande comme une évidence. Il prend la parole et explique aux autres comme si c’était un principe édicté que « dans la mort un membre du projet chaos a un nom ». Et les autres de suivre en répétant à tue-tête « il s’appelle Robert Paulson », passant en l’espace de quelques secondes d’un acte d’élimination d’un encombrant à une célébration d’un individu venant de donner sa vie pour une cause.

L’idée du personnage de Bob comme celui d’un martyr fait son bonhomme de chemin à l’orée de cette longue voire interminable élévation de voix scandant son nom. D’ailleurs le chapitre suivant montrera que le culte se poursuivra jusqu’à la morgue où les médecins penchés sur son corps continuent à débiter son nom. Depuis l’avènement du « fight club » en un mouvement assimilable à un groupe terroriste, le parallèle avec les martyrs sanctifiés d’autres formations célèbres n’a jamais été aussi fort. Le caractère sacrée de la mort est ici encore davantage élevé dans la mesure où le groupe lutte contre un ennemi invisible qui est à la fois partout et nulle part d’où la bravoure de leur engagement dans une cause à l’aboutissement encore plus incertain.

Le chapitre se clôt sur un Jack dépassé par l’entrain de ses sbires et qui se décide à faire la seule chose lui apparaissant sensée : retrouver au plus vite Tyler.

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