Essai sur Fight Club – Chapitre 30 Déjà vu

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Chapitre 30 : Déjà vu 2’30’’

"Partout où j'allais, c'est comme si j'étais déjà passé."

« Partout où j’allais, c’est comme si j’étais déjà passé. »

Jack monte dans la chambre de Tyler pour trouver d’éventuels indices. Il met la  main sur de nombreux billets d’avion attestant des récents voyages de son ami. Il réalise alors les mêmes trajets pour retrouver sa trace mais au lieu de ça il découvre que tout un tas de « fight club » se sont montés à travers le pays et est interpellé par des impressions de déjà-vu. Il interroge des gens au hasard, au gré de sa simple intuition mais n’obtient que de maigres réponses.

 

Cette fois c’est la dernière ligne droite avant que la vérité ne saute au visage de Jack et du public qui suit ses péripéties. Son parcours et son nouvel enchainement d’avions traduit la fin de son errance à la recherche de lui-même.

Attardons-nous d’abord sur ces billets d’avion que Tyler a laissé en évidence dans un tiroir, tous rassemblés en une pile par ordre chronologique. Ce classement minutieux et cette conservation de traçabilité ne colle pas avec l’idée qu’on peut se faire d’un homme ayant abandonné ses troupes et ne voulant plus ressurgir à la surface. Il est alors évident que Tyler veut poursuivre son petit jeu psychologique avec Jack, veut le pousser à explorer les mêmes sentiers que les siens pour qu’il se frotte enfin à la réalité et l’admette. De ce côté-là c’est loin d’être gagné puisque s’il a beau trouver de nombreux éléments troublants Jack n’en tire pas la conclusion qui s’impose sur sa réelle identité.

Il distille néanmoins des interrogations à haute voix qui sont autant d’indices ultimes à l’attention du public car si lui a l’excuse du somnambulisme, un public réveillé peut interpréter ses propos. Par exemple quand il se demande « Est-ce que je dormais ? Est-ce que j’avais dormi ? Tyler est-il mon mauvais rêve ou suis-je le sien ? » Ou encore quand il compare sa poursuite à celle « d’un homme invisible ». L’étrange intuition du narrateur quant il s’agit des bars et autres lieux d’investigation appuie davantage encore le sens de sa recherche. En fait de Tyler, ne fait-il pas la même chose que durant tout le film, c’est-à-dire se rechercher lui-même ? Ce que certains hommes font toute leur vie sans garantie qu’un jour ils se rencontreront.

"Je ne peux pas vous aider moi...chef !"

« Je ne peux pas vous aider moi…chef ! »

Ses impressions de déjà-vu sont sans cesse confirmés par le comportement des interlocuteurs qu’il croise : que ce soit ce barman qui l’appelle « chef » en lui faisant un clin d’œil ou ce salarié zélé qui le congédie nonchalamment en appliquant la règle fondamentale du projet chaos (« on ne pose pas de questions » donc on y répond encore moins).

Le mystère de ce chemin qui semble balisé pour Jack rappelle à certain titre le phénomène maintes fois observé d’individus qu’on plonge dans un environnement étranger, et dont on se rend compte qu’ils possèdent des connaissances insoupçonnables et précises sur les lieux. Ces individus décrivent des rues avec précision et parlent même d’éléments que seule une visite préalable peut expliquer d’un point de vue rationnel. En effet il ne s’agit pas de visite touristique d’un pays étranger dont on aura pu apprendre les principales caractéristiques en se documentant (surtout avec les moyens modernes) mais de vagabondage dans des artères typiques, inconnues des non-résidents. La conclusion métaphysique voire « paranormale » que tirent certains croyants de ce phénomène consiste à admettre l’idée de la vie antérieure ou des vies antérieures. Une croyance en la réincarnation présente par exemple dans la religion Bouddhiste signifiant dans les cas décrits que les personnes ont auparavant vécus dans ces lieux, qu’ils visitent pour la première fois dans leur vie « actuel ». En effet, détails et précisions énumérés allant au-delà de l’impression de déjà-vu ils deviennent tout bonnement du vécu. Jack se situerait en plein dans cette classification puisqu’il est traversé d’impressions de déjà-vu actives, le guidant dans sa trajectoire et ses actions, non de simples moments de blocage sur une scène observée.

"C'est vrai l'histoire du Fight Club à Miami ? Est-ce que Mr Durden recrute une armée ?"

« C’est vrai l’histoire du Fight Club à Miami ? Est-ce que Mr Durden recrute une armée ? »

Jack s’approche de la solution de cette énigme lorsqu’il s’interroge sur son sommeil et nous renvoie ainsi aux bases posées dés le début du film. A savoir son sommeil productif teinté de somnambulisme. A-t-il résolu le problème depuis son implication dans le « fight club » ou a-t-il seulement eu l’illusion d’avoir réglé la question ? Il ne développe pas plus son questionnement et s’en remet aux autres pour entendre la vérité, il en sera de même dans les scènes suivantes où il se montrera insistant envers un salarié du groupe pour qu’il lui dise qui il est puis de même avec Marla au téléphone où il ne s’efforcera même pas de cacher sa perte de contrôle.

Au fil des rencontres Jack perçoit aussi l’écho de nouvelles rumeurs colportées sur Tyler Durden, notamment par le biais de deux mecs qui le prennent seulement pour un proche du fondateur du « fight club ». Ils parlent d’un mec prêt à monter une armée à Miami, un mec restant inconnu de beaucoup car ayant recours fréquemment à de la chirurgie esthétique pour changer de visage, ce qui serait particulièrement cynique au vue de l’épisode sur la liposuccion. Cette petite discussion sous-entend une durée des événements étendue, au-delà des quelques semaines qu’il nous a semblé passé avec Jack et Tyler. L’épisode de la chirurgie du visage subi « tous les trois ans » suppose que Tyler ait commencé à entreprendre son action bien avant son irruption dans la vie de Jack donc pourrait avoir une existence en lui-même, hypothèse démentie par tout le reste et par l’intéressé lui-même dans le chapitre suivant. On peut donc accorder moins de crédit à cette rumeur qu’à celle évoquant un hôpital psychiatrique dans sa jeunesse, bien plus en phase avec l’identité du narrateur.

L’action se clôt sur Jack retrouvant dans une pièce à l’arrière d’un bar, des individus penchés sur le corps de Bob, ces derniers interrompent leur incantation « Il s’appelle Robert Paulson » au moment où ils le voient surgir.

Ce chapitre n’est pas décisif mais poursuit la progression consistant à ouvrir les yeux du public en même temps que ceux de Jack.

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