Essai sur Fight Club – Chapitre 31 La permutation

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Chapitre 31 : La permutation 6’03’’

"Tyler Durden abruti ! Tyler Durden !"

« Tyler Durden abruti ! Tyler Durden ! »

Jack pousse ses investigations jusqu’à faire décliner son identité par un membre du « club », ce dernier lui affirme qu’il est Tyler Durden. Affolé devant cette révélation, il se rue dans sa chambre d’hôtel et appelle Marla qui en le nommant « Tyler » confirme ce fait. Après avoir raccroché, le narrateur fait face à l’incarnation de Tyler Durden telle que nous l’avons vu depuis le début. Les deux ont une discussion conflictuelle lors de laquelle Jack tente de nier que la part Tyler Durden en lui a pris le dessus. Il finit par s’effondrer sur son lit. Au réveil il quitte l’hôtel, s’étonne de la lourde facture téléphonique qu’il doit régler puis il poursuit son enquête et découvre des projets d’attentats en cours. Il prend donc l’initiative de prévenir les gardiens des immeubles concernés.

 

Après avoir longtemps tourner autour des seules questions valables qu’il devait poser, le narrateur choisit enfin d’affronter la réalité en demandant à un énième barman de lui signifier sa propre identité. L’homme est bien entendu sur ses gardes et tend à appliquer le règlement du projet chaos, conçu par la même personne qui lui demande de le violer. Ainsi son insistance quant à savoir « si ce n’est pas un test » face à un Jack qui hallucine devant la portée qu’a pris le mouvement dont, il ne croit n’être qu’un participant comme un autre. Enfin, Jack a la confirmation par un vis-à-vis de sa schizophrénie active, de sa présence antérieure dans le même lieu et surtout du fait que Tyler et lui ne font qu’un. Le barman appuie d’ailleurs son affirmation en montrant le dos de sa main droite meurtrie par une brûlure, précisant que c’est à lui qu’il la devait. Cet élément particulier renforce l’idée du rite initiatique que nous avons évoqué lors de la séquence de la brûlure chimique (cf. chapitre 19). C’est-à-dire que la brûlure chimique est une étape que toute personne souhaitant adhérer au projet chaos a dû franchir pour pouvoir être reconnu comme membre « réel ». Ce procédé rejoint les autres aspects sectaires que l’on a pu précédemment prêté au groupe mais se range tout autant du côté des pratiques de toutes les grandes religions. On peut à nouveau citer en exemple le cérémonial du baptême chez les catholiques, censé chasser l’impureté du pêché originel, et constitutif de l’être pratiquant. Il en va de même de la circoncision présente à la fois chez les juifs et chez les musulmans. Ces cérémonies sont toutes des étapes préalables à l’acceptation dans un groupe, ceux qui ne les suivent pas étant considérés comme des individus « incomplets » dans le meilleur des cas ou « infidèles » dans l’autre.

La grande distinction qui semble prévaloir dans le procédé Durdenien est de donner l’illusion d’un libre-arbitre en pratiquant le rituel sur des individus adultes quand dans la majorité des cas les rites religieux s’effectuent durant l’enfance. En réalité la différence d’application n’est pas si grande puisque c’est d’abord à des individus frustrés, incertains, perdus et malléables auxquels s’adresse Tyler. En somme il s’agit de leur proposer une « renaissance », une raison de vivre et de retrouver une fierté perdue. Dans cette perspective il n’est pas étonnant que Tyler ait à traiter avec des gens non ou mal socialisés qui sont, un peu comme Jack, « des gamins de trente ans ».

"Vous êtes Mr Durden, c'est de vous que j'ai reçu CELA."

« Vous êtes Mr Durden, c’est de vous que j’ai reçu CELA. »

Avant de se voir confirmer son identité par Marla, le narrateur s’adresse à nous d’un piquant « Veuillez redresser vos sièges et attachez vos ceintures », formule qu’il a dû entendre bien souvent quant on sait le rôle essentiel qu’à joué l’avion dans sa quête insensée. Il s’agit aussi d’une déviation empruntée face au sérieux que prennent ses investigations sur le plan suspense du film, il nous rappelle que l’on se trouve dans un univers de cinéma, que l’on a accepté de se prendre au jeu, de se laisser mener en bateau. Face aux propos de Marla qui conclut une méchante tirade en le nommant « Tyler », il reprend à nouveau le jargon d’une hôtesse de l’air en affirmant qu’on vient de subir une « dépressurisation ». Encore une fois, la métaphore de l’avion courant au crash symbolise sa vie qui s’est peu à peu vidé de ses certitudes.

La conversation téléphonique est aussi révélatrice du point de vue de Marla, elle est la première phase de réhabilitation de son personnage. En effet elle révèle qu’elle s’accommode bien plus mal qu’on pourrait le croire à ce jeu du « je t’aime moi non plus » qui a dominé sa relation avec Tyler. Elle se plaint implicitement de n’avoir été que « baisée » quant elle aurait voulu connaitre « l’Amour » et elle fustige la double personnalité du narrateur. Ce passage interrompt la phase des indices diffus pour pénétrer dans celle des faits propres. Si le témoignage du barman tendait déjà vers ce changement, son statut de personnage extérieur au public faisait que ses paroles n’avaient pas valeur d’exemple, tandis que celles de Marla sonnent comme un coup de massue pour le public s’étant laissé berné. En effet, l’hypothèse d’un Tyler ayant délégué ses responsabilités et son identité lors de son départ ne tient plus, dés lors qu’un personnage hors du projet chaos identifie le narrateur comme étant Tyler.

"Pour quelle raison pourrait-on te confondre avec moi ?"

« Pour quelle raison pourrait-on te confondre avec moi ? »

A peine a-t-il raccroché que Jack est interpellé par le retour « physique » de son versant Durdenien, celui-ci lui reprochant d’avoir rompu leur accord en parlant de lui. Mais plus que des reproches ce sont des réponses qu’il vient apporter au narrateur et au public. L’enjeu de cette discussion intérieure est avant tout de défendre la crédibilité de cette histoire, tenant compte que l’on se trouve dans un univers de cinéma. Or le public lambda est plus apte à considérer comme crédible des catastrophes naturelles, des invasions extra-terrestres ou des scènes de combat bodybuildés en postproduction. Là on touche le public au plus profond de sa chair car après tout on ne lui a pas raconté une histoire si extraordinaire, celle d’un cadre remettant en cause sa vie à plus de trente ans, mais on a surtout joué avec sa perception de la réalité et il s’agit de ne pas provoquer une réaction anti-dermique du type « quelle arnaque ». Depuis dix ans, ce type de rebondissements « surnaturelles » intervenant dans un univers jusqu’alors très réel a proliféré (Sixième sens de M.Night Shyamalan qui est sorti quelques mois après Fight club ou plus tard Les autres d’Alejandro Amenabar ou Haute tension de Alexandre Aja) et le public a donc pu les recevoir en connaissance de cause mais ils étaient encore très nouveaux au moment du film.

"Les gens font ça tout le temps, ils se parlent à eux-mêmes, ils se voient eux-mêmes tels qu'ils aimeraient être, mais ils n'ont pas le courage comme toi d'aller jusqu'au bout."

« Les gens font ça tout le temps, ils se parlent à eux-mêmes, ils se voient eux-mêmes tels qu’ils aimeraient être, mais ils n’ont pas le courage comme toi d’aller jusqu’au bout. »

Plutôt que de lui répondre directement, Tyler joue une dernière fois avec les nerfs du narrateur en l’invitant à une immersion qui lui permettra de trouver les réponses à des questions qu’il est en fin de compte en train de se poser à lui-même. Cette introspection, nous la vivons à ses côtés à travers des petits flashs qui nous ramènent à des scènes précédentes. La différence par rapport à la première version de ses scènes étant que là où on voyait précédemment le visage de Tyler on voit à présent celui du narrateur. L’insertion de ces images brouillées qui saturent le déroulement présent de l’action rappelle les insertions que Tyler s’amusait à réaliser lors des projections au cinéma où il travaillait. Mais là où les incrustations pornographiques étaient hors-sujet et avaient pour seul but de « choquer le bourgeois », celles qui traversent le cerveau du narrateur ponctuent et concrétisent les révélations de Tyler.

Le discours poursuivit par Tyler met la schizophrénie du personnage en relief avec la dualité qui habite tout homme. En somme le narrateur aurait seulement poussé un peu plus loin une pratique réalisée quotidiennement par le commun des mortels. Au lieu de seulement s’imaginer être un autre et de se projeter de manière utopique dans une autre vie, il a procédé à un glissement progressif aboutissant à ce que son « autre » secondaire prenne le dessus. Cela revient à dire qu’il a exterminé son « lui » réel pour laisser s’exprimer son « lui » fantasmé. Quand Tyler affirme qu’il a constitué l’échappatoire à la morne vie de son alter-ego («Je suis libre sur tous les plans où tu ne l’es pas »), il enfonce le clou concernant les hommes brimés qu’a produit la société moderne, tantôt esclave de leur travail, tantôt de leurs attaches familiales et amoureuses, tantôt du confort qu’ils ont mis un point d’honneur à acquérir. Il insiste là encore sur le côté ordinaire de la démarche d’auto-aliénation de Jack, lui reconnaissant seulement « le courage d’être allé jusqu’au bout ».

"Ils ont été passés quand tous ces appels ?"

« Ils ont été passés quand tous ces appels ? »

L’incrédulité du narrateur devant cette vérité qui l’agresse rejoint celle du spectateur, ce qui ne laisse pas le temps de mettre en doute la crédibilité de la situation. En effet, quid de la maison et des petits boulots propres à Tyler ? Jack pose ces questions avant que nous n’ayons eu le temps de digérer la révélation ce qui rend la scène encore plus implacable.

L’échange se conclut sur la menace constituée par Marla, qui après avoir beaucoup tourné autour, a maintenant touché du doigt la folie habitant le narrateur. Tyler veut s’assurer que les derniers attentats prévus se déroulent comme convenus et tente donc d’isoler le seul élément extérieur au groupe à avoir pénétré leur vie.

Suite à un clash à ce sujet, le narrateur s’effondre et ne se réveille que bien plus tard, en tout cas pour ce qu’il en a conscience. Il est intercepté par la réceptionniste alors qu’il quitte précipitamment l’hôtel, elle lui donne le détail du relevé téléphonique durant son séjour et il se résout à accepter l’idée qu’il est bien l’auteur de nombreux appels passés en pleine nuit.

Son effondrement sur le lit n’était donc en réalité que la transition le ramenant à son versant Durdenien puisqu’il a continué d’être actif. Le relevé téléphonique apparait à ce titre comme la seule preuve palpable de son insomnie active, il n’est plus en train de se demander ce qu’il a fait ou comment il a atterrit à tel ou tel endroit, il prend de plein fouet la réalité de son activité dans la peau de Tyler Durden. Et notamment la prégnance de celle-ci sur celle dont il avait jusqu’alors conscience (« Ai-je été Tyler de plus en plus longtemps ? »).

"Déjà vu, encore cette impression..."

« Déjà vu, encore cette impression… »

De retour à Paper Street, il trouve la villa déserte et témoignant d’un certain chaos. Il comprend que de grandes quantités d’explosifs ont été produites dans la baignoire à l’appui de la formule à base de savon. Il fixe ensuite la carte affiché sur un pan de mur et porte son attention sur ces casiers dont ses sbires lui avaient précédemment empêchés l’ouverture (cf. chapitre 28). Il réalise alors qu’en fait de simples boites destinés à du courrier, ils contiennent tous des informations spécifiques sur les prochaines attaques du « projet chaos ». D’ailleurs chaque casier mentionne une adresse d’un des immeubles où une opération se déroulera. Il se réfère aux numéros sur les boites et à une liste de numéros téléphoniques pour prévenir les gardiens des immeubles supposément en danger. Mais dés le premier interlocuteur en ligne il comprend que le complot du groupe s’est étendu au-delà de toute sa paranoïa.

Ce passage révèle que Tyler a supervisé lui-même les opérations de A à Z et très peu délégué puisque son interlocuteur reconnait sa voix et l’appelle « chef », ce numéro faisant partie de ceux qu’il a composé en pleine nuit à l’hôtel. Cette séquence vient aussi clore une succession de chapitres ayant insistés sur l’expansion nationale voire mondiale du « projet chaos », là où on pouvait le considérait au début comme un groupe terroriste à portée locale.

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