Ce que murmurent les ormes (Pozza Challenge #4)

Éléments d’histoire : Interrogations métaphysiques d’ordre suffisament bordéliques pour qu’aucune véritable histoire ne se dégage.

Contrainte : Présence d’un personnage tétraplégique.

 

La nature est belle aujourd’hui. Comme souvent. Qui le voit encore ? Les trains dévalent et peu de voyageurs pour jeter un œil par la fenêtre.

J’y suis toujours à la fenêtre. Et j’ai un seul décor à observer. Pourtant je le trouve différent tous les jours. Au loin les petits points lumineux du carrefour, bondé de 8h du matin à 21h. Un peu plus discernable sont les oliviers, encore feuillus en ce début d’automne. Et en premier plan les terrains de sport de la cité. Les cages de foot sont encore en place, même si les filets manquent à l’appel. On n’a pas à se plaindre, notre quartier est plutôt calme. Ils n’ont même pas idée que j’existe, pourtant je les aime bien ces jeunes ou « squatteurs » comme disent les journaux. C’est vrai qu’ils font des conneries parfois. Rien de bien méchant. Et puis quelle énergie ! J’en vois certains courir sur le terrain de basket à 11h puis je les retrouve en milieu d’aprèm faisant des courses de moto. Le soir ils s’amusent à se battre. Pour de faux… le plus souvent.

Le service d’aide s’est étonné que je n’aie pas la télé. Forcément, les gens comme moi ont besoin de la télé. Je la regardais souvent chez mon fils, avant qu’il ne déménage pour le travail. Est-ce que cette situation est normale ? Abandonner les siens pour s’enrichir ? Tout le monde la pratique mais est-ce « normal » ? Pourtant j’ai dû lui reprocher un million de fois de trop se reposer sur le cocon familial et maintenant je lui en veux.

Il dit beaucoup de mal de la société dans laquelle il exerce ; des notables habitués à la servitude censée leur être due, des comportements laxistes observés face à des tâches quotidiennes qui devraient être des réflexes. Ses patrons vont jusqu’à économiser le rouleau de papier pour s’essuyer les mains mais déroulent le tapis rouge pour leurs clients VIP, invités gracieusement aux restaurants les plus renommés. La pingrerie vient-elle avant ou après la réussite ? Ne serait-elle pas même un facteur de celle-ci ?

La nature m’aide à énumérer mes pensées ainsi qu’à les évacuer. En fin de journée, il ne me reste que des petites voix en tête. Un bruit de fond qui me berce, un grésillement harmonieux qui illumine ma pseudo-misère.

Je suis censé ne ressentir plus rien depuis l’accident. Pourtant je suis coutumier des frissons et de la chair de poule. Le soir venu, mes jumelles sont d’une aide précieuse. Je remarque des présences presque anachroniques, quasiment surréalistes : un renard déambulant sur le cours de tennis ; un cerf demandant son chemin à un chien ; une aveugle lancée dans une danse endiablée avec Léon, le SDF officiel de la cité. Sont-ils plus libres que lui ? En ont-ils conscience ?

La femme du service d’aide tout à l’heure, a demandée comme ça l’air de rien, s’il m’arrivait de me rendre encore à des rencontres de football. Elle a dû trouver sa question à travers les affiches et unes de presse qui trônent sur le meuble de la cuisine. Ma gloire passée. J’ai attiré son attention sur le fait que beaucoup de places handicapées débouchent sur des voies sans issue. Quand ce n’est des trottoirs insurmontables. Facile alors de se dédouaner et de prétendre créer « une société pour tous » en solidarité avec « nos amis les handicapés ».

A quoi bon essayer de gommer une marginalité existante d’elle-même ? Nous fera-t-on surveiller comme des « bêtes » à l’avenir ? A moins qu’on compte sur l’iPAD pour subvenir à tous nos besoins ?

Non, le foot c’est plus pour moi et je dois avouer que ce que j’ai perdu en mobilité je l’ai gagné en perspicacité. Le ballon m’empêchait de réfléchir, ce qui ne me gênait pas outre mesure puisque tout roulait à ce moment-là. Aujourd’hui, il n’y a guère que les roues de ma chaise.

Les efforts que je faisais alors pour intégrer le rang, avoir les mêmes loisirs que les autres, penser les mêmes idées… qu’est-ce que je pouvais être ridicule ! Maintenant, je cultive ma différence, revendique mes errements, vénère mes humiliations. Et plus que tout je crache sur mon confort d’antan. Ne vaut-il pas mieux que la nature soit belle ?

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