Espiègle escroc

Il prit quelques enveloppes, des timbres et se lança gaiement dans son forfait. Les failles administratives et commerciales ne pouvaient lui échapper. Or celles de cette société de vente de Compact-disc par correspondance étaient évidentes. Et l’offre plutôt alléchante. Six CD pour moins de 100 francs, époque bénie. Reste que la condition pour en bénéficier était de souscrire pour deux ans dans ce « club » tentaculaire, une éternité… soit, alors il décida d’y répondre favorablement non une mais plusieurs fois !

« Quelle naïveté ! Quelle inconscience ! Quelle fougue incontrôlée ! » me dirait-vous ; ho que non, il savait pertinemment ce qu’il faisait. Le mandat-cash serait son meilleur allié. Son moyen de dévier de l’itinéraire classique. Disposant d’adresses providentielles et des clés de boite aux lettres correspondantes, il avait tout loisir de mettre son plan à exécution. Puisque la colocation était courante et l’hébergement provisoire tout autant, nul ne s’étonnerait que Monsieur Rosselini ait rajouté son nom sur la boite des Darrieux. Ce même Rosselini, véritable mélomane, fut logiquement aspiré par l’appel d’air crée par le « club ». Dommage que ce dernier allait perdre la trace de ce « cultivore » aussitôt sa première commande reçue. Il paraît que les gens disparaissent sans donner de raisons, ainsi va la vie.

Au final, le nom importait peu puisque l’existence prenait aussitôt forme via le Dymo, outil de vieux briscard s’il en est. Quelques tchaac plus tard, un nouvel habitant était arrivé.

Témoin privilégié de ces manœuvres, je jaugeais de la crédibilité des personnes mentionnées tandis que mon père réfléchissait à voix haute « Hum allez un petit Rinaldi, disons Mathieu Rinaldi ». Il s’en frottait les mains par avance tandis que ma mère s’exaspérait de ce comportement flibustier : « Pff toujours avec cette connerie, ils vont te choper un jour ! ».

Ne vous fiez pas aux apparences, mon père avait une véritable éthique de l’escroquerie : « Pas plus de quatre commandes à la fois ! » et s’y tenait dur comme fer. Ma complicité était totale, dans la mesure où je sélectionnais moi-même une bonne proportion des CD. On était si fiers de notre coup une fois les enveloppes postées… Ne restait plus qu’à attendre le match retour. La réception progressive des albums était accompagnée d’une chaude lettre de remerciement ; le moment de grâce pour le paternel : « Alors… Cher Monsieur Nomelini, merci de votre confiance, ha ha ha LES CONS ! ». Son allégresse se justifiait plus pour l’arnaque en elle-même que pour le butin récolté. Quoi de plus logique pour une personne rayant sa liste de courses avec un stylo « emprunté » au supermarché ? Et le sketch de se poursuivre au gré des semaines :

        Il est vraiment bien le nouvel album des Smashing Pumpkins

        De Tonight tu veux dire ?

        Oui, voilà. Il a bon goût Joseph Mazzaro.

        Non, je crois que c’est Natacha Mozziconacci qui l’a choisi celui-là.

Dans le fond, pourquoi pas ? Citoyen bien sous tous rapports, il poussait même le vice jusqu’à être membre (pour de bon cette fois) du « club » et respectait scrupuleusement les quotas imposés par le contrat. Un véritable cauchemar pour les huissiers courant après les fantômes : comment se douter que l’escroc en série était simultanément le plus exemplaire des clients ?

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