Le dernier bateau pour Cassiopée (Pozza Challenge #3)

Éléments d’histoire : Première grande sortie familiale d’un couple de prolétaires et leurs deux enfants : La cité de l’espace à Toulouse. Récit de leur préparation à cet « évènement » et de la journée proprement dite.

 

Contrainte : L’histoire doit mettre en évidence les ressorts du choc culturel rencontré par cette famille banlieusarde, l’absence des codes en vigueur qui l’empêche de vivre sereinement cette sortie.

 

Le père Bodineau jouait toujours au loto, ce jeu si injuste que même les prolétaires qui y gagnent, n’arrivent pas à changer leur vie durablement. Comment cette arrivée d’argent ne pouvait-elle pas leur brûler les doigts ? Allez parler investissements à qui n’a jamais eu de quoi mettre de côté. Nul besoin de mode d’emploi pour certains. Devenir riche c’était déjà l’être. Le seul concours auquel Robert Bodineau avait gagné c’était un tirage pour lequel il n’avait même pas concouru.

Depuis quelques années, la mairie de Toulouse offrait à une portion de ses administrés une visite à la Cité de l’Espace. Pour les Bodineau, la nouvelle faisait figure d’évènement national. Ils avaient beau habiter dans le quartier de Jolimont, à seulement quelques encablures du lieu de vulgarisation aéronautique, c’était déjà le bout du monde. Deux grandes limites font qu’ils n’avaient jamais songé à y aller : les problèmes financiers mais surtout le frein symbolique. Ce genre d’endroits n’était « pas pour eux » se disaient-ils comme une évidence.

Ainsi voyaient-ils en cette expédition une dimension quasi-initiatique, un peu comme si le Pape allait les recevoir au Vatican. D’où une préparation aussi pointue que celle d’un pèlerinage : le père consultait à la bibliothèque municipale des sites d’informations sur les activités de la Cité de l’Espace et sur l’histoire de l’aéronautique en général, il recueillait scrupuleusement chaque renseignement sur un carnet. Son but ? Impressionner son entourage et avant tout son épouse ; cette même épouse qui redoublait de recommandations à l’égard de ses deux bambins (6 et 8 ans) :

        Il ne faudra pas crier, les gens sont habitués à faire la visite dans le calme.

        Vous allez voir, il y aura des familles avec des petits garçons polis et de gentilles petites filles.

        Vous êtes grands maintenant alors je ne veux pas de caprices.

        On ne doit pas se faire remarquer hein, on a déjà la chance d’avoir été choisi…

Les jours précédents la sortie, lorsque l’un des enfants témoignait d’un comportement contrevenant, la mère arguait même d’un « Tu feras ça quand on sera à la Cité de l’Espace ? » La seule évocation du nom devait faire autorité. Ainsi Carole croyait naïvement que ses consignes avaient été entendues.

Le jour venu, elle se réveilla sereinement, mis de la musique (la compilation « Les tubes du moment volume 15 ») dans la salle de bains. Tout à son enthousiasme, elle ne remarqua pas tout de suite qu’une petite lumière émergeait de l’appartement sombre. Deux possibilités : soit son mari s’était levé très tôt soit, plus vraisemblable, il s’était encore endormi devant la télé.

Elle se dirigea vers le salon. Il l’entendit arriver et sursauta :

        Hé, quelle heure il est ?

        8 heures et demi déjà. Je vois que le film était vraiment passionnant…

        Bof, j’ai le temps de monter me recoucher c’est ça le côté positif.

        Ah non tu plaisantes ! C’est le dernier jour pour utiliser notre pass pour LA visite.

        Pff j’avais oublié. Tu es sûr que les enfants veulent vraiment y aller ?

La question n’était pas si insensée tant le concept de ce non-parc d’attractions était abstrait à leurs yeux, loin des images étoilées que leur évoquait Eurodisney.

Cependant, passé les plaintes d’être bousculés un samedi matin, les marmots se mirent sur le pied de guerre avec entrain.

La famille arriva sur les lieux bien après l’ouverture car les péripéties n’avaient pas manqués en route : Erreurs du père sur le chemin ; arrêt pour gronder le petit Maxime, coupable d’avoir étalé de la peinture sur le siège passager avant ; passage au tabac/presse pour acheter un magazine people, des fois qu’on s’ennuierait à un moment de la journée. Autant dire qu’il était l’heure de passer à table. Heureusement, Carole avait préparé minutieusement une grosse salade pour toute la famille.

La queue n’étant pas trop importante, les parents partirent donner leur coupon à l’accueil tandis que les petits trépignaient en observant les maquettes et autre mannequins à l’entrée :

        Regarde y’a un robot là-bas, s’exclama Julie

        Mais non t’es nulle, c’est pas un robot c’est un astronaute, la tança son petit frère.

        Et tu sais d’où vient l’origine du mot « astronaute » ? bondit le père, heureux de pouvoir si tôt ramener sa science wikipediesque. Ce qu’il n’eut pas l’occasion de faire finalement.

Munis de leurs billets électroniques, ils passèrent le portique menant à la salle des expositions, non sans s’y reprendre à plusieurs fois pour pointer le code-barres.

        C’est pas simple leur histoire, maugréa le père.

Les enfants dévalèrent le couloir de transition malgré l’obscurité du lieu et regardaient sans émerveillement la salle des expériences.

Pourtant le père se démenait pour expliquer les usages de chaque installation :

        Là c’est un simulateur de satellite, tu lances une pièce et tu observes le nombre de rotations qu’elle fait avant de toucher le sol.

Maxime lança un capuchon de stylo dans le vortex et courut vers l’atelier d’impesanteur en rigolant. Robert Bodineau en vulgarisateur scientifique ce n’était pas gagné.

Pourtant, un petit miracle eu lieu peu après. Maxime devait réaliser un saut pour connaître sa capacité à rester en impesanteur. Evidemment nous étions sur terre et l’attraction ne permettait pas, pour un être lambda, de se maintenir en l’air au-delà de quelques centièmes de seconde. Mais sa petite sœur lui soumit une idée, géniale a posteriori :

        Si tu atterris en dehors du cercle puis revient à l’intérieur, ça fera comme si t’étais resté en l’air longtemps, non ? Hein, si tu touches pas les bords ?

Ainsi fut réalisé le saut. Conséquence : Maxime Bodineau est aux dernières nouvelles toujours le détenteur du record terrien du temps passé en impesanteur avec un formidable 5,7 secondes. N’allez pas lui dire qu’il a triché, la machine lui a même délivré un certificat écrit.

Hélas, passé ce moment d’espièglerie, les enfants ne goûtaient guère aux occupations proposées par le site. Pour eux, ils n’y avaient que deux griefs, aux antipodes l’un de l’autre :

        Ça c’est nul c’est vraiment pour les bébés !

        Pff on comprend rien c’est pour les intellos !

Carole ne désespérait pas. Elle pensait que la pause repas allait faire du bien à tout le monde et que la visite de la partie extérieure du site serait plus propice à l’enthousiasme. Malgré ses recommandations préalables quant à la discrétion de mise, il était impossible de ne pas remarquer les Bodineau. La plupart des familles s’attablaient au snack quant ce n’était pas au Restaurant Du Cosmos, eux campaient en plein milieu des allées. Prétextant son devoir de prévoyance vis-à-vis de l’écologie, un agent de sécurité vint d’ailleurs les avertir de ne laisser aucun détritus sur place. Carole le pris avec le sourire, Robert balbutia un semblant de véhémence avant de se raviser, les enfants ne relevèrent même pas cet épisode. Chacun était dans son monde, peu causant, déconnecté, demeurant inchangé par le contexte. Seule la petite Julie rompait le silence par intermittence. Et encore c’était pour demander combien de temps ils allaient devoir rester ou reprocher à sa mère d’avoir oublié un ingrédient dans la salade.

En avant pour la station Mir. Il s’agissait cette fois-ci de visiter la reproduction d’une fusée et d’apprécier les conditions imposées pour devenir un voyageur de l’espace. Encore fallait-il s’arrêter à chaque palier pour lire les pancartes d’explications. Robert consultait son carnet en quatrième vitesse dans l’espoir de raccrocher tout le monde aux wagons. Peine perdue, l’époque n’était décidément plus aux images fixes.

        Maman, tu avais pas dit qu’on ferait un jeu avec des fusées à eau ? demanda Maxime

        Oui, mon chéri mais le seul horaire était 11h, on est arrivés trop tard.

Carole pensait entrevoir une issue favorable grâce à l’enchaînement Planétarium/Séance IMAX. A priori elle voyait juste puisque ses enfants s’excitaient déjà à l’idée de s’enfermer dans une salle obscure, activité plus proche de leur quotidien. Le père Bodineau traînait un peu le pas en revanche. Rester silencieux ça équivalait à ne pas pouvoir démontrer ses connaissances dans le domaine étudié. Pourtant, il avait poussé le bouchon jusqu’à enquêter sur le processus expliquant l’effet 3D. Dans la pièce d’attente commune au planétarium et au cinéma, il put s’en donner à cœur joie :

        En fait l’image qu’on va regarder est normale mais c’est notre cerveau qui reconstitue une vision stéréoscopique.

Moins approximatif que l’explication de Mr Bodineau, le film offrait d’impressionnants effets visuels. L’histoire était basique : le suivi d’une unité américaine en mission à travers l’espace. L’intérêt ne résidait pas néanmoins à comprendre les enjeux de leurs opérations mais bien de profiter de l’apparent déversement d’objets en péril semblant foncer dans votre direction. Au bout de quelques minutes, les spectateurs s’accommodaient de ces effets, cessaient de pousser des « ho » et des « ha », ne se protégeaient plus des projectiles par des balayages avec les mains. Les enfants du couple Bodineau ne firent pas exception à la règle. Le problème étant le comportement qu’ils avaient adopté juste avant.

À SUIVRE…

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