Vincent ou la surprise permanente

Je rentrais toujours par le même côté, mais jamais exactement à la même heure. En chemin, le poste auto crachait à fond les derniers albums gravés. Je les écoutais en rotation lourde durant cet été-là.

19h40, 19h50, 20h20 voir plus tard, peu importait, mes pensées allaient toujours dans le même sens, nourries d’un espoir, lui-même en lutte avec une crainte. L’avais-je loupé de peu ? Ne serait-il pas resté ce soir ? Serait-il encore en forme et heureux de m’accueillir ?

La dernière ligne droite se présentait et déjà je guettais les voitures sur le terrain : Picasso or not Picasso ? Le plus souvent ô joie, ce véhicule synonyme de sa présence se révélait à mes yeux chercheurs. Le plus beau rayon de soleil de ma journée faisait irruption à la tombée de la nuit.

Vincent était là, le plus souvent sur sa chaise haute, à entamer ou terminer son morceau de pain traditionnel. La routine pour lui, l’extraordinaire pour moi.

Comme il se trouvait en bout de table, je prenais le temps de dire bonsoir aux autres membres de la famille dans un premier temps, mais déjà ses yeux rondelets et brillants comme l’enfance prédominaient sur nos usages basiques d’adultes.

A présent il me fixait pour de bon et dégageait un léger cri de reconnaissance pour saluer mon arrivée. Il me regardait familièrement, nettement avec toute sa vivacité, on était loin du temps où il se concentrait sur moi de manière énigmatique, sans doute pour resituer le moment où il avait déjà vu cette bobine.

Manger était alors la dernière de mes priorités, je devais vite me laver et espérer qu’il me resterait encore un peu de temps pour jouer avec lui. Parfois, je redescendais tandis qu’il avait déjà succombé aux incantations de l’oreille, mais le plus souvent il était frais et dispo et ne demandais qu’à ce que je l’extirpe de la mobilité réduite que lui offrait sa chaise.

Avant même d’avoir rejoint son espace jouets, il avait trouvé son bonheur, tantôt en déplaçant les autocollants sur le frigo, tantôt en tirant la ficelle générant la lumière du lustre, …toujours le même et toujours différent. Quelquefois il s’émerveillait simplement de son environnement et riait avant d’avoir usé de quoi que ce soit.

Et je le voyais repartir vers sa résidence « officielle » mais d’une certaine façon « secondaire », regonflé par ces instants de pur fraîcheur qu’il avait délivré, la routine pour lui, l’éternelle surprise pour moi.

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