Interview Charles Biétry (Top Fight n°4, Février 2011)

Charles Biétry

Commentateur sur l’Équipe TV

 

« Le MMA sera légalisé, c’est inéluctable ! »

 

Précurseur du mariage qui unit le sport et la télévision, Charles Biétry a insufflé l’esprit Canal +. Voix historique de la chaîne cryptée dès sa création en 1984, journaliste à l’AFP, directeur des sports à France Télévisions, ce Breton a même pris les rênes du Paris SG en 1998. Autant dire qu’il a vu du pays. Désormais, il officie sur l’Équipe TV où il poursuit les commentaires sportifs et assouvit sa passion pour les sports de combat. Observateur attentif du monde des arts martiaux, il milite en faveur du MMA en France. En toute logique, Top Tribune se rallie donc à lui. Rencontre avec un monument du sport français et un infatigable passionné.

 

 

 

 

Top Fight : « Comment vous est venue votre passion pour la boxe ?

Charles Biétry : Cela remonte à mon amitié avec Jean-Claude Bouttier. On vient tous les deux du même coin et je l’ai suivi à la fin de sa carrière d’amateur, juste avant qu’il ne débute sa carrière professionnelle. Nous sommes montés sur Paris, tous les deux en même temps, et nous passions tout notre temps ensemble. On faisait différents entraînements. Peu de boxe car il était trop fort pour moi ! (rires) Alors on jouait au foot, on courait. Grâce à lui, j’ai appris la boxe et bien évidemment, découvert les boxeurs pour qui j’ai toujours voué une énorme admiration. Il m’a expliqué que la boxe, c’est tout sauf de la violence, comme on peut le croire de l’extérieur.

 

TF : En quoi avez-vous une admiration sans bornes pour ces athlètes ?

CB : Parce qu’il faut des qualités au-dessus de la moyenne. Et dans les sports de combat, il y a une forme de loyauté qu’on ne retrouve pas forcément dans tous les sports. Au-delà de leur physique, j’apprécie tout particulièrement leur courage pour monter sur le ring et se préparer à un match, ainsi que leurs valeurs morales. Un boxeur, un lutteur ou un spécialiste du combat pieds/poings est très souvent porteur d’une morale qu’on ne retrouve pas ailleurs. Ils ne trichent pas. En outre, en dehors des rings, ce sont souvent des gens très très agréables à fréquenter car ils ont justement défoulé leur part   » d’agressivité  » auparavant. Ce sont de bons garçons.

 

TF : Vous-même, vous avez pratiqué la boxe ?

CB : Jean Bretonnel, le manager de Jean-Claude Bouttier, voulait absolument que je boxe. Après de nombreuses et longues semaines passées uniquement à me convaincre, je me suis à peu près bien entraîné. Puis, quatre jours avant mon premier combat amateur, salle Wagram, je me suis blessé au poignet en faisant du sac ! Suite à cet épisode, je n’ai jamais eu le courage de reprendre l’entraînement. Définitivement, je suis meilleur avec un ballon de foot !

 

TF : Avez-vous déjà organisé des évènements de boxe en France ?

CB : Oui, j’ai rempli deux fois Bercy à la fin des années 90. Une première fois en tant que promoteur, tout en étant à Canal +, et une seconde fois en tant qu’organisateur.

 

TF : Quel a était le match le plus mémorable pour vous ?

CB : Ça restera à jamais le match entre Marvin Hagler et Thomas Hearns du 15 avril 1985 (considéré par les puristes comme l’un des meilleurs matchs de l’histoire, ndlr). Je suis d’autant plus sensible à ce combat qu’il fût le premier grand Championnat du monde diffusé sur Canal + et que je le commentais depuis Las Vegas avec Jean-Claude Bouttier. Mais, de toute façon, ce combat était extraordinaire.

 

TF : Comment était l’ambiance dans la salle ?

CB : Il y avait eu un orage avant et lorsqu’on dit que l’atmosphère était électrique, c’était réellement électrique. Sugar Ray Leonard commentait à côté de moi, il avait les cheveux dressés sur la tête. Jean-Claude et moi avions les poils hérissés. L’atmosphère ressemblait à celle qu’il y avait avant le saut en longueur de Bob Beamon aux JO de Mexico 1968 (ce jour-là, Beamon réalisera un saut à 8,90 m, soit 55 cm de mieux que le précédent record. Cette marque tiendra 23 ans, ndlr). Lorsque Hagler et Hearns sont montés sur le ring, nous savions tous qu’il allait se passer quelque chose d’extraordinaire. Et ce combat l’était.

 

TF : Comment situez-vous Manny Pacquiao et Floyd Mayweather dans l’Histoire de la boxe ?

CB : Déjà, ce qui est certain, c’est que je mettrais Mayweather plus haut que Pacquiao. Mais chaque époque a ses Champions. On dit qu’il n’y en a plus de nos jours, ce n’est pas vrai. Floyd Mayweather et Manny Pacquiao sont deux grands Champions qui auraient eu tout à fait leur place au milieu des plus grands, comme Marvin Hagler ou Sugar Ray Leonard. Ils font partie des plus grands.

 

TF : Canal + a été précurseur sur plusieurs sports comme le foot, la boxe, etc. Comprenez-vous pourquoi la chaîne à péage n’a pas joué la carte du MMA ?

CB : Ce n’est pas Canal + qui ne joue pas la carte du MMA. La législation française interdit aux chaînes de diffuser du MMA. Le CSA (Conseil Supérieur de l’Audiovisuel, ndlr) nous en empêche. Si on voit un peu de MMA, c’est par l’intermédiaire de chaînes qui émettent d’un autre pays, l’une du Luxembourg, l’autre d’Angleterre. Pour la France, il faudra d’abord un décret du ministère des Sports pour reconnaître une fédération et ensuite que le CSA donne son aval.

 

 

« Les dirigeants se donnent bonne conscience en disant que le MMA est violent »

 

 

TF : Cependant, par la diffusion d’un reportage négatif en 2005, Canal + n’a-t-il pas contribué également à la mauvaise image du MMA ?

CB : Je n’en sais rien, je n’étais plus là-bas depuis sept ans. Je n’ai pas d’avis, mais de toute façon le MMA viendra un jour. Il sera légalisé. C’est absolument inéluctable et ça ne me gêne pas du tout. J’ai connu le free fight il y a 15 ans aux États-Unis. Jamais je n’aurais souhaité qu’il vienne en France parce que ce n’était pas un sport, il n’y avait pas de règles, pas de protections, pas de suivi médical : c’était n’importe quoi ! Mais comme le MMA est bâti maintenant, je ne peux pas m’y opposer. Il est présentable, réglementé et les combattants ne sont pas plus en danger qu’en boxe anglaise, en course automobile ou même en cyclisme ! Désormais, le MMA à tout a fait sa place.

 

TF : Comment expliquer que les arts martiaux dits «  traditionnels «  aient peur de la montée en puissance du MMA ?

CB : Vous savez, ce sont toujours les faibles qui ont peur des forts. Ils ont tort parce qu’un nouveau sport de combat profitera à tous les sports de combat.

 

TF : Vous vous déplacez régulièrement sur des évènements de Pancrace en France. Comment jugez-vous le niveau ?

CB : J’ai vu de très belles choses. Tous les galas auxquels j’ai assisté avaient plutôt un bon niveau. Le problème principal du Pancrace se concentre sur les salles. Quand les combattants vont au sol – et dans ce sport, le combat au sol prend beaucoup de temps –, le public ne voit rien. Il faudrait donc, et pour le MMA également, que les spectateurs soient surélevés par rapport au ring. Tant qu’on sera à hauteur de ring et même souvent plus bas que le ring, ce sera absolument impossible d’apprécier le combat au sol parce qu’on ne le voit pas. Pour que le Pancrace, avant même le MMA, trouve un essor, il faudrait que les salles soient adaptées. Or, pour le moment, elles sont uniquement adaptées à la boxe anglaise parce que tout se passe debout. Quand ça va au sol, c’est que le combat est terminé !

 

TF : Comment peut-on expliquer que la France est l’un des derniers pays d’Europe à légaliser le MMA ? Est-ce un problème de culture ?

CB : Oui, c’est un problème de culture et puis, ça donne une bonne image pour les dirigeants de dire sans aller dans le fond des choses :  » Halte à la violence ! Pas de sports violents. Protégeons la jeunesse !  » Il suffit de regarder 30 minutes la télé pour comprendre que cet argument est faux. Une demi-heure de télévision est beaucoup plus nocive qu’un gala d’une heure de MMA. Ainsi, ils se donnent bonne conscience et il n’y a certainement personne dans le monde politique qui a vraiment regardé ce qu’était une réunion de MMA, qui a comparé le nombre de coups qu’on peut prendre, etc. Lorsque, par exemple, je vois un joueur de rugby sortir en étant ouvert en quatre endroits, on peut penser qu’il a bien souffert. Dans beaucoup de matchs de MMA, même le perdant ne sort pas aussi esquinté.

 

TF : Quel comportement avoir face aux personnes comme la ministre des Sports, Chantal Jouanno, ou le promoteur de boxe, Lou Dibella qui prétendent que le MMA est un combat de coqs ou de pitbulls ?

CB : Eh bien, il faut convaincre sans cesse. Vous savez, il a toujours fallu beaucoup de temps pour convaincre les gens pour des choses bien plus importantes : pour la peine de mort, pour le droit de vote des femmes, etc. Alors pour le MMA, c’est pareil, il faudra toujours convaincre. Ce sport devra toujours être impeccable, sans accident, que les règles soient totalement appliquées, qu’il n’y ait pas de combats déséquilibrés. Ainsi, un jour, ils seront convaincus que c’est un sport présentable et ils le regarderont.

 

 

« Le MMA doit être le plus lisible et le plus sérieux possible pour s’imposer »

 

 

TF : Est-ce que les frappes au sol sont-elles rédhibitoires quant à une future légalisation ?

CB : Bien sûr que les frappes au sol sont un problème. Pour moi, il y a encore deux ans, c’était un problème. Mais désormais, l’arbitrage est devenu tellement rigoureux, a tellement progressé – du moins à l’UFC – que ça ne me pose pas de soucis. Les arbitres sont de haut niveau et comprennent très rapidement si la deuxième ou troisième frappe est suffisante. Ils ne laissent pas de longues séries de coups si tout est joué avant. En revanche, si l’arbitrage est moyen, là, il y a gros danger.

 

 

TF : Préférez-vous les poids légers ou les poids lourds ?

CB : Ah, entre les deux… Entre les poids lourds et les légers, c’est réellement deux sports différents. Vraiment. Alors, j’adore les poids légers parce que c’est technique, vif, proche du judo. Les poids lourds, ce sont davantage des gladiateurs et même s’il faut évidemment une technique hors du commun, on sait que la force décidera à un moment donné.

 

TF : Le MMA doit-il éviter de multiplier les fédérations ?

CB : Évidemment. Quand on est un sport très très loin de l’universalité, il faut être le plus lisible et le plus sérieux possible pour s’imposer. Car le MMA n’a pas encore gagné sa place dans le monde. On en est même encore assez loin. Donc, il faut faire le moins de fautes possible, être le plus séduisant possible, le plus spectaculaire, le plus intéressant et je dirais même le plus juste. C’est-à-dire que le meilleur doit être Champion du monde et dans ce cas, il ne faut qu’une fédération.

 

TF : On peut en dire de même sur la possible multiplication des catégories…

CB : Bien entendu, il ne faut pas non plus multiplier les catégories de poids. Celles-ci doivent être faites selon la santé des fighters. Il faut du sérieux tout simplement. Si le MMA n’est pas bien encadré, pas bien fait, pas pratiqué par des athlètes à 100 % de leurs moyens physiques, il ne gagnera pas. Tout ça fera même reculer le MMA. Les arts martiaux mixtes ont bien progressé ces quatre dernières années, ses dirigeants ont bien fait le boulot, mais il faut continuer, car on sera tous beaucoup plus exigeants avec le MMA qu’avec n’importe quel autre sport.

 

TF : Vous regardez d’autres fédérations que l’UFC ?

CB : Oui, bien sûr. Notamment lorsque je suis à l’étranger. Un jour, au Ghana, une chaîne diffusait à peu près six à sept heures de MMA par jour ! Alors évidemment on tombait sur des combats d’une médiocrité hallucinante. Ça n’avait rien à voir avec l’UFC !

 

TF : Si vous aviez découvert le MMA avant la boxe, quel sport auriez-vous préféré ?

CB : Je n’ai pas de sport préféré. Je ne fonctionne pas en ces termes-là. J’adore le sport et ceux qui pratiquent le sport, tout simplement. Il y a des boxeurs que j’adore, la plupart d’ailleurs, et d’autres que j’aime moins. Pareil avec les footballeurs. J’aime bien Fedor, mais on ne le voit jamais. C’est dommage, il ne combat qu’une fois tous les siècles ! Pourtant, ce qu’il fait, est, selon moi, exceptionnel. Sinon, j’aime beaucoup le Brésilien Wanderlei Silva.

 

TF : Est-ce que c’est un sport que vous aimeriez commenter ?

CB : Je commente de moins en moins, vous savez. Je pense que pour bien commenter tous ces sports-là, il faut avoir vraiment beaucoup appris. C’est-à-dire être allé longuement dans les salles, en faire, regarder ou écouter ceux qui en font et qui l’apprennent. Alors, je ne sais pas si maintenant j’irai passer deux ans dans une salle pour apprendre le MMA. Ça me paraît un peu trop ambitieux.

 

TF : Prétendez-vous devenir un jour ministre des Sports ?

CB : Non. Je ne dis pas que la politique n’est pas mon truc, mais je n’ai pas du tout envie d’être ministre des Sports. Et cette question ne se posera jamais.

 

TF : Quelle a été la plus grande fierté de votre carrière ?

CB : Je suis fier que partout où je suis passé, ça a pas mal marché : l’AFP, Canal +, France Télévision et l’Équipe TV maintenant. Et puis, je suis fier qu’avec tous ceux avec qui j’ai travaillé, on continue de se voir, se parler, se téléphoner. Dans toutes les équipes avec lesquelles j’ai collaboré, nous n’avons jamais transigé avec notre passion, ni avec l’honnêteté, ce qui n’était pas toujours le cas à la télévision…

 

TF : Un dernier message pour les fans de MMA ?

CB : Continuez tous à être un bon public. Car ce comportement de respect contribuera aussi à la réussite du MMA. Pour que le public soit un bon public, ça passe aussi par de bons commentaires à la télévision. Et là, je crois qu’avec Thomas Desson et Vincent Parisi, le MMA tient une bonne paire. Non seulement ce sont de bons commentateurs, mais aussi de bons éducateurs pour les téléspectateurs. On sait, nous les commentateurs, qu’on a la responsabilité de parler à beaucoup de monde donc on devrait tous, quelque part, avoir, si on en a les qualités, un rôle pédagogique. »

 

Propos recueillis par William Grolleau et Emilien Bartoli

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