Dossier Écriture Audiovisuelle : El gesto (Master 1 Infocom, Année Universitaire 2006-2007)

Master 1 Information- Communication 2006-2007

Université des Sciences Sociales – Toulouse 1

ALONSO Pedro – ARRIBAS Vincent – BARTOLI Emilien

 

 

DOSSIER ECRITURE AUDIOVISUELLE

Raul doigt sur la bouche

 

« EL GESTO »

SOMMAIRE

 

Cadre d’analyse

 

Partie I : Les contextes

 

Partie II : Analyse séquentielle de la vidéo

 

Conclusion

 

Cadre d’analyse

Cette vidéo de 56 secondes est issue du site internet www.youtube.com[1]. Il s’agit d’un extrait du match de football FC Barcelone- Real Madrid en Liga[2] durant la saison 1999-2000 le mercredi 13 Octobre 1999. La séquence  retranscrit une phase de jeu qui amène le but de l’attaquant  Madrilène Raùl à 15 minutes de la fin, au stade Nou Camp de Barcelone. Cette séquence se poursuit par un plan sur la célébration du buteur et se termine par un ralenti  (qui nous remontre le but et la célébration). Une action, un but, une joie (bien particulière), voilà ce que nous propose cette vidéo provenant de la retransmission Canal plus Espagne.

Un match de football est un média homochrome,  les images se construisent en même temps qu’on les regarde. Mais ne nous y trompons pas, les images que nous servent les diffuseurs ne sont pas anodines, elles relèvent de choix stratégiques, pragmatiques et judicieux. Pour  un Barça- Madrid, un match pas comme les autres, tout est encore plus amplifié. Ce « clasico »[3] demande le déploiement de grands moyens techniques pour qu’aucun détail n’échappe à l’œil du téléspectateur.  On peut parler de grandes manœuvres pour un immense événement : magnifiques ralentis, grisants travellings, vertigineux mouvements de survol des tribunes : le téléspectateur d’un grand match de football est mis au cœur de l’action, au centre du terrain. Le réalisateur ne doit rien rater de l’événement, en montrer l’émotion authentique sans toutefois déranger les acteurs du jeu. Pour cela pas moins d’une quinzaine de caméras spécifiques sont réparties dans le stade. La réalisation télévisuelle en direct d’un match comme celui- ci atteint un haut niveau de sophistication grâce à la présence de 15 à 20 caméras numériques aux rôles et caractéristiques propres.

Des gros plans, l’ambiance dans les tribunes, et de très esthétiques ralentis, les caméramans doivent assumer leur rôle de miroir du spectacle. S’agissant du réalisateur, l’important est de ne rien perdre du jeu. Plus il y a de caméras dans le stade, moins il y a de chances de rater un événement. Enregistrée, toute prise de vue intéressante, qui ne figurait pas à l’antenne en direct, peut être diffusée quelques secondes après l’action. Mais le dispositif doit aussi savoir rester discret pour ne pas interférer avec la vérité du match. Par exemple, un entraîneur sur son banc change radicalement de comportement lorsqu’il s’aperçoit qu’il est filmé. De plus, on peut constater sur cette vidéo que la manière de filmer le match Barcelone- Real Madrid emprunte des techniques propres au cinéma, l’écriture cinématographique s’appliquant très bien aux retransmissions footballistiques en direct à la télévision. On utilise par exemple le travelling pour filmer les déplacements des footballeurs et rendre efficacement à l’image leur vitesse.

On peut donc dire que filmer un événement sportif comme celui-ci relève d’un important savoir faire, chaque petit détail d’un match de football est analysable et analysé. En l’occurrence dans ce match qui dépasse largement le monde du football et les frontières ibériques, ces 56 secondes choisis révèlent une multitude de signes dont le plus fort est sans aucun doute « el gesto » du buteur madrilène Raul Gonzalez Blanco.

I / Contextes

1 / L’histoire de la rivalité entre Barcelone et Madrid : une rivalité au-delà sport.

Entre Barcelone et Madrid, on peut parler d’une rivalité immense : que ce soit politique, économique ou culturelle les deux plus grandes villes d’Espagne ne sont que rarement sur la même longueur d’onde. Beaucoup de choses différencient ces deux là, en commençant par un point très sensible : l’identité.

1.1  / De la multi culturalité madrilène à l’identité catalane.

Depuis 1492 et la prise du pouvoir par les rois catholique Fernando I et Isabel, la culture Madrilène est sensiblement castillane. Etre castillan, c’est parler seulement et uniquement le « castellano », langue officielle et standard en Espagne et en Amérique du sud (excepter le Brésil, où on parle le portugais). Madrid, capital de la culture et des loisirs, ne rugit pas d’une identité marquée, mais plutôt s’ouvre à l’instar de la construction européenne à une multi culturalité reconnue sur le vieux continent. Madrid, longtemps symbole de l’immobilisme de la dictature franquiste, est aussi le berceau de la movida, le « mouvement », celui des idées, de la vie et des modes. Tout en conservant son flegme légendaire, la capitale espagnole est devenue une ville cosmopolite, inventive, touristique et sportive. Elle est située entre le passé, évoqué par son patrimoine historique et artistique, et le présent représenté par sa condition d’espace dynamique. En Espagne, elle est considérée comme une ville très attrayante et accessible, loin de l’image arrogante que suscitent d’autres capitales dans leur pays.

Les Madrilènes sont plus souvent dans la rue, dans les bars et les cafés qu’à la maison, et cultivent avec application l’art d’être ensemble, celui de la conversation et celui de la fête. On ne peut donc pas parler d’une véritable identité marquée par des traditions culturelle forte, mais d’une manière de vivre, une mode à la madrilène qui s’adapte à tous.

En opposition à ce multi culturalisme, la catalogne jouit d’une identité extrêmement forte. La communauté autonome de catalogne et sa capitale Barcelone et avec le Pays Basque une région les plus marquée en terme de nationalisme régionale. L’une des particularités les plus importante de la catalogne est bien sûr sa langue régionale : le catalan. « Une langue, une identité, un pays », voilà un slogan qui semble tout à fait approprié à la cité de Gaudi[4]. Cette région de l’est de la péninsule ibérique est une sorte de pays dans l’Espagne, patrie d’un peuple fier, qui tient absolument à conserver son patrimoine unique en son genre. La langue catalane est utilisée à la fois comme partage de valeurs et mis à distance des non initiés. Ainsi un touriste castillan  de passage dans la région aura quelques difficultés à trouver un passant voulant bien lui parler espagnole (excepter les touristes). D’autres distinctions culturelles émergent : contrairement au l’Espagne castillane, les catalans n’aiment pas la tauromachie, ni le flamenco. Ils sont plutôt friand de « sardanes », danse locale qui se pratique en rond sur les places des villages, de « castellets », pyramides humaines visuellement impressionnantes et aussi de « gegants », personnages en carton pâte qui défilent dans la rue , illustrant les événements historiques de la Catalogne. De plus, les catalans n’ont pu se passer de symboles. Ainsi ils se sont dotés d’un drapeau appelé « La Senyera ». La légende dit que les quatre barres rouges sur fond jaune auraient été dessinées pour la première fois sur le champ de bataille, ce serait le résultat de traces de doigts ensanglantés sur un bouclier jaune. (cf. photo)

Drapeau Catalogne

Enfin en signe de marge par rapport au reste de l’Espagne, il défile souvent dans les rues de Barcelone le « caganet », petit personnage facétieux au cap orné d’un bonnet rouge, affairé à une défécation active. Histoire de dire que le reste de l’Espagne le dénigre salement. On peut donc dire que cette région de l’Espagne est encrée d’une forte identité, parfois exacerbée, une identité qui les pousse inexorablement à demander l’indépendance.

1.2   / Madrid- Barcelone : opposition politique et économique

Il n’y a plus de vol direct reliant Barcelone à New York. Il faut désormais passer par Madrid. Tout un symbole pour les catalans, qui voient là encore son voisin et ennemi madrilène lui coupées les ailes de leurs ambitions transcontinentales. A Barcelone on s’inquiète de la montée en puissance de la capitale, les catalans font amèrement la liste des entreprises qui ont déménagé leur siège social à Madrid. Pourtant Barcelone à toujours été la locomotive de l’économie espagnole, mais celle-ci est en perte de vitesse et surtout voit apparaître dans son rétro viseur son éternel rival. « C’est vrai que nous attirons beaucoup d’entreprises, reconnaît à Madrid Juan José Lucio, responsable des études des chambres de commerce. Elles trouvent ici du personnel qualifié, des sources de financement et tout un environnement de services qui leur est favorable». A en croire la réalité de ces dernières décennies, Barcelone perdrait du terrain par rapport à Madrid. Il s’agit en fait d’un véritable réquisitoire contre les ambitions conservatrices de la cité catalane. Tout y passe: les mouvements de privatisation et de fusion favorable à la capitale, l’installation systématique à Madrid des organismes de régulation des principaux secteurs économiques, qu’il s’agisse des télécommunications, de l’énergie ou du marché des valeurs… sans oublier le tracé des nouvelles lignes de train à grande vitesse, dont le but affiché est de raccourcir les temps de trajet entre les principales villes espagnoles, mais qui oublie…la ligne Barcelone- Valence, dont certains économistes soulignent le caractère essentiel, compte tenu de l’importance du couloir méditerranéen pour le développement du pays.

Madrid couperait-elle sciemment les ailes à sa rivale catalane? Le gouvernement central trancherait-il systématiquement en faveur d’une concentration des pouvoirs dans la capitale? La réponse ne peut pas être explicite mais une chose est sûre : tout cela ne fait qu’accentuer la rivalité entre la capitale espagnole et Barcelone.

Politiquement parlant, les deux villes, une fois de plus ne sont pas sur la même longueur d’onde. Les Catalans veulent se doter d’un système proche de celui du Pays basque, qui donne à la région compétence pour lever tout l’impôt, à charge pour lui d’en reverser une partie à l’Etat au titre des services publics régaliens et de la solidarité territoriale. Bref, la Catalogne n’est pas une région quelconque parmi les 17 qui composent le « puzzle espagnol ». Ses prétentions sont bien plus vives.

La rivalité politique entre Madrid et Barcelone ne date pas d’aujourd’hui. Pendant plus de vingt ans la Généralité de Catalogne a été présidé par le très catalaniste Jordi Pujol qui s’est allié avec le pouvoir central pour que la Catalogne ait plus de pouvoir et de compétences. Catalogne et région Madrilène constitue un clivage politique : d’un coté une région à tendance nationaliste qui revendiquent une indépendance totale par rapport au reste de l’Espagne (ce qui les a conduit à créer un « Estatut » pour se différencier du centralisme, cf. : voir drapeau de l’indépendance catalane) et d’un autre coté une municipalité où le gouvernement centrale  est favorable à l’unité politique du pays.

Drapeau Catalogne 2 Pro Indépendance

Une lignée de sujets divisent ces deux régions, mais comme le précise le conseiller de Madrid : « En attendant, toute ces querelles se videront, comme d’habitude, sur la pelouse des stades de foot, lors des prochaines rencontres entre le Barça et le Real Madrid ! »

2 /  Le terrain miroir de la rivalité.

L’Espagne est un pays à forte culture footballistique, en effet le nombre de quotidien sportif à forte dominante football est très important. De plus, le journal le plus lu au niveau national est le quotidien Marca , devant des autres journaux comme El Pais  ou  El Mundo . Marca  est un  journal sportif qui retrace toute l’actualité du Real Madrid, du football espagnol et international, tout comme AS, un autre journal à Madrid. Les catalans ne sont pas en reste, ainsi il existe deux quotidiens régionaux qui traitent du FC Barcelone, ce sont les quotidiens  Sport  et el Mundo Deportivo. De nombreux sites Internet sont consacrés aux deux clubs, et parfois pas toujours dans le bon sens (exemple : antibarcelona.com). Le « clasico » Barcelone- Real Madrid c’est une ambiance : des tonnes de papier vendues avant, après, des milliers de mots jetées en pâture dans la presse, des hélicoptères qui veillent à la sécurité, des dizaines de télés qui épient les acteurs et zooment sur l’environnement. C’est donc un rendez-vous attendu par toute l’Espagne. Cet événement est le plateau idéal pour faire exprimer concrètement la rivalité entre la capitale castillane et la ville catalane.

Les deux clubs les plus mythiques d’Espagne et peut-être d’Europe sont sous la pression des caméras toute l’année, toute la journée. Chaque match du Barça ou du Real est « décortiqué » par les journalistes, les supporters. Alors lorsque les deux s’affrontent, on peut plus parler d’un choc à tout point de vue que d’un grand match. Historiquement parlant, ces clubs sont aussi gigantesques : Le Real Madrid CF et le FC Barcelone ont été crée respectivement en 1902 et 1899. Le Real détenait avant l’opposition du mercredi 13 Octobre 1999 27 Ligas et 7 Ligues des Champions alors que le Barça était fort de 16 titres nationaux et d’1 seul Ligue des Champions.

Entre 1984 et 1999 les deux clubs ont trustés 14 des 15 titres de champions d’Espagne (sept chacun). Mais avant le choc de 1999 au Camp Nou le Real n’avait plus été champion depuis 1997 et venait de perdre les sept derniers classiques à Barcelone, le plus souvent de manière très nette (tel le 5-0 humiliant de 1993-1994).

Le Real Madrid est alors entraîné par le Gallois John Toshack depuis 1998, c’est un homme qui jouit d’une certaine notoriété en vertu de son premier passage au club lors de la saison 1989-1990 où son équipe a explosé le record historique de points en liga (107 points, toujours détenu) et si il connaît plus de difficultés lors de cette seconde période il demeure très apprécié. Le barça est lui mené par Louis Van Gaal, célèbre entraîneur Néerlandais depuis 1997. Malgré les deux titres de champions consécutifs (dont un doublé coupe- championnat en 1998) il subit souvent des mouvements de défiance de la presse Catalane en raison de ce qui s’apparente à une « colonie » Néerlandaise dans le club : en plus d’une forte proportion de Néerlandais dans l’équipe type (jusqu’à huit durant sa période de gestion :Kluivert, Cocu, Overmars, F.De Boer, R.De Boer, Hesp, Zenden et Reiziger) tout son staff technique, de l’adjoint au préparateur  physique provient aussi des Pays-bas. L’équipe du Real Madrid est alors composée d’un panel de nationalités sans que cela ne déclenche de polémiques tandis qu’il est courant de rire du club ennemi en le nommant « le FC Barcelone d’Amsterdam ».

Quant à lui le Barça restait sur deux titres de champions consécutifs. Proche en terme de valeurs les deux clubs s’opposent totalement en terme d’identité footballistique. Comme nous l’avions vu ci-dessus, Madrid et Barcelone sont deux cités radicalement opposé.

Ainsi, le Real (comme son nom et sa couronne sur son logo l’indique : (cf. photo) est un club à tendance royaliste, entaché par le règne Franquiste de 1939 à 1975. Le Real est un club très prestigieux qui réuni derrière lui une majorité du peuple Madrilène : « les Madridistes »[5].

Le FC Barcelone, lui, est considéré comme « un clan », une famille, et surtout une fierté catalane (cf. photo) : lors des oppositions avec le Real, les supporters catalans s’en donnent à cœur joie pour rappeler que chez eux ce n’est pas l’Espagne dont la capitale est …Madrid (cf. photo)

Logo Real Madrid Tifo Barça Es Un Clan Banderole Catalonia is not Spain

Les supporters « madridistas » d’un côté et « los cules » de l’autre s’opposent lors des « clasicos ». Ainsi lors de celui de 1999 à Barcelone les 100 000 socios étaient, comme à chaque fois lors de ces rencontres survoltés. De plus, les joueurs au cours de cet événement sont largement tendus : des bagarres, des accrochages et des cartons rouges pleuvent la plupart du temps sur le terrain catalan. Sifflés, conspués, insultés, mis en danger par de multiples lancers de projectiles, le contexte pour le Real Madrid est dans ce match très difficile à aborder.

D’ailleurs les acteurs de cette confrontation ne sont pas privés pas d’attiser la flamme de ce choc via la publication de déclarations houleuses dans la presse spécialisée la semaine précédant le match. Le joueur le plus visé dans ce type de rencontre (mis à par les anciens Barcelonais de Madrid) est sans conteste l’emblématique joueur et désormais capitaine du Real : Raul Gonzalez Blanco. En effet Raul est considéré comme « l’enfant de la maison Madrilène », au club depuis qu’il a 15 ans, il se dit 100% du Real et  « intransférable ». Raul est l’emblème du Real Madrid et donc naturellement un des plus visé par le public Catalan.

De plus lorsque Raùl ouvre le score dans ce match du 13 Octobre 1999 (largement soumis à un arbitrage de Mr Diaz Vega plus que discutable et d’ailleurs discuté par les madrilènes) les insultes, envers le joueur, se sont accentuées et la « haine » des supporters locaux s’est encore amplifiée. Mais les Barcelonais reviendront au score et mèneront même 2 but à 1 peu après la mi- temps.

Le score au moment de la séquence étudiée était donc de 2-1 en faveur du Barça ; il faut en tenir compte pour comprendre ce geste (où Raul demande à tout le peuple catalan de « se taire »), cette manifestation de joie si spécifique de Raul lorsque il égalise à 2-2 à 15 minutes du coup de sifflet final. En effet si le score n’avait été aussi serré, et si Raul n’avait pas été autant provoqué par le public, il est probable que cela n’aurait pas donné lieu à un une telle réaction (cf. photo).

Raul el gesto 2

II / Analyse séquentielle de la vidéo

1 / Découpages des différentes séquences de la vidéo

00:27/00:38  Action qui amène le but.

00:38/00:42  Célébration du buteur incluant le fameux « gesto » que nous développerons.

00:42/00:45  Suite et fin de la célébration avec ses coéquipiers du Real Madrid, Michel Salgado et Fernando Redondo.

00:46/00:50  Plan sur l’entraîneur Gallois du Real John Toshack.

00:51/01:04  Ce plan démarre sur un groupe de joueurs du Real Madrid qui remonte le terrain, puis le téléspectateur assiste à une vue progressive du ciel, qui élargit le plan et survol le stade dont nous pouvons percevoir les trois quarts.

01:04/01:16  Ralenti du but qui part à partir de l’interception du ballon par le Real Madrid.

01:17/01:21  Important focus sur le geste du buteur, ce que l’on a vu trois secondes en direct passe ici à six secondes. Le réalisateur, sans doute connaisseur de football et de ce contexte particulier, a vite compris que ce geste de Raùl aura de l’impact et s’inscrira dans la lignée des moments forts et mémorables de la rivalité Barça- Real.

01:22  On revient sur le direct avec le coup d’envoi d’après but qui est amputé, au moins  des deux premières passes puisque le joueur en possession du ballon n’est pas un des deux présents dans le rond central et qu’un joueur de Madrid se trouve dans la moitié de terrain Barcelonaise.

2 / Analyse approfondie de la séquence.

 

00:27 / 00:38

La vidéo commence par une récupération de balle d’un joueur madrilène qui s’achemine par le but égalisateur de Raul. Sur cette séquence on peut distinguer l’emblème du FC Barcelone incrusté dans la pelouse à l’extérieur de la surface de jeu, à côté des poteaux du gardien catalan. Ce logo incrusté montre bien que la vidéo se situe au Camp Nou, fief du FC Barcelone. Une fois marquée Raul va réaliser un geste qui ne restera pas une simple anecdote. Loin d’une simple joie commune à l’ensemble des footballeurs après la célébration d’un but, l’attaquant madrilène lors de ce « clasico » délivre un réel message porteur de sens.

00:38 / 00:42

Il place son index sur sa bouche d’une façon qui laisse penser qu’il réclame le silence au public. Cette réaction est en rupture avec les mouvements de célébrations classiques du buteur qui est davantage habitué à entendre (et à apprécier) les clameurs de joie de la foule lorsqu’il vient de marquer. Cela confirme qu’il fait face à un public hostile, un public qui l’a mis à bout durant toute la rencontre. Au-delà de la signification universelle du geste on peut l’interpréter comme une demande au peuple Barcelonais « de se taire » : se taire puisqu’il vient de prouver que le Real est bien vivant, se taire parce qu’il vient de prouver que les Catalans n’ont pas l’emprise sur Madrid. On peut aussi le voir comme une provocation si l’on se place du point de vue catalan.

Mais c’est bien justement parce que le match se situe en terrain ennemi que le geste prend tout son sens. Il le fait au nom de tous les « Madridistes » qui ont vus s’enchaîner défaite sur défaite au Nou Camp et qui rêvaient à l’instar de Raùl de « fermer le clapet » aux socios Barcelonais. Il faut savoir que Raùl, depuis ses fiançailles en 1996 avec Mamen Sanz, a établit un rituel à chaque fois qu’il marque, il embrasse symboliquement son doigt porteur habituel de son alliance (cf. photo).

Raul bisou sur l'alliance

Lors de ce houleux « clasico » de 1999, il réalise effectivement ce geste hommage à sa femme et à leur union mais transforme ensuite son exécution en levant l’index sur sa bouche. On peut voir par là un mouvement spontané qui transforme en une seconde un message d’amour en un message de haine. Ce joueur, connu pour son comportement exemplaire et pacifique à l’égard de ses adversaires comme du public, est emporté par la fièvre du choc.  De plus, Raùl ne se contente pas du doigt pointé sur la bouche, on peut lire sur ses lèvres le profond soupir d’un « chuuuuuuuut » et il effectue clairement un mouvement de pivot sur lui-même ce qui rend le geste perceptible par l’ensemble du stade. La caméra ne lâche d’ailleurs jamais son regard et impose à tous « el gesto ».

00:42 / 00:45

Le réalisateur du match suit encore sa course durant quelques secondes, pendant la remonté du terrain de Raùl, quelques-uns de ses coéquipiers (Salgado et Redondo) se jettent sur lui pour célébrer le but de l’égalisation et donc une possible obtention d’un bon match nul à Barcelone, le plus dur déplacement de la saison.

A ce stade de la vidéo il est important de noter que ce sont les coéquipiers de Raùl qui vont vers lui et non l’inverse, il ne se situe pas vraiment dans une joie communicative et son visage demeure très fermé durant toute la séquence. Ce but ne déclenche pas de libération particulière mais une manifestation qui rend palpable le climat tendu de la rencontre. Le buteur donne l’impression d’un sentiment de crispation, il ne peut réellement apprécier ce but comme n’importe quel autre. Et par là on constate une contradiction entre son attitude générale pleine de sobriété et un geste qui prend des allures d’extravagance.

00:46 / 00:50

Comme il est de coutume dans la réalisation d’un match de football, la production met d’abord en avant la réaction du buteur puis celle de son entraîneur. Ici est privilégié un plan de quelques secondes sur John Toshack, entraîneur du Real Madrid. Celui- ci, élégamment habillé en costume foncé, cravates et chemise blanche (chemise accordée avec le maillot de ces joueurs),  manifeste de grands signes de tension, accumulés pendant tout le match. Mais il paraît reprendre quelques secondes après l’égalisation une certaine confiance envers son équipe.  Ainsi, Il remonte la ceinture de son pantalon et réajuste sa veste comme pour se redonner un peu d’allant, se libérer un peu de la pression ambiante, sans doute est-il au fond de lui empreint d’une fierté qu’il ne veut laisser transparaître trop nettement. On peut mettre son attitude en parallèle avec celle du  buteur vedette du club : les deux ne se détachent à aucun moment du poids inhérent à ce match.

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Qu’importe que ce soit seulement le début de saison,  que ce match ne déterminera pas l’attribution du championnat (qui échappera d’ailleurs aux deux clubs), c’est un enjeu supérieur qui les habite. On peut observer dans la tribune qui se trouve derrière le banc de touche de Toshack, que les spectateurs sont abattus par l’égalisation de l’idole madrilène. En effet on remarque des mines déconfites, des gestes de désapprobation, des désolations. Pourtant les tribunes latérales de ce stade ne sont pas connues pour abriter les supporters les plus expressifs (d’ailleurs ils n’ont aucune marque de soutien au club Barcelonais) mais dans ce cas là, pour ce geste là leur partie pris ne fait aucun doute.

00:51 / 01:04

On assiste sur ce segment à une rupture avec la manière classique de filmer un après- but. Ici,  la camera hélicoptère du match filme le groupe de joueur madrilène qui ont participés à la célébration, puis le plan s’élargit considérablement et progressivement pour nous offrir une vue aérienne des trois quarts du stade Nou Camp comble de ses 100 000 spectateurs. Cette prise de vue donne une grande importance à ce qui est saisi, en l’occurrence l’immensité du stade, du contexte, de l’événement. On constate un choix technique du réalisateur, qui à travers cette vue, assimile le stade à une arène qui hébergerait un combat de gladiateurs : les joueurs des deux équipes. De plus, on aperçoit les projecteurs et les écrans géants lumineux, manière de laisser penser que toute les lumières de la ville sont dirigés vers le même endroit : le stade. Ceci donne un sens incontournable à ce « clasico », ce qui renforce un peu plus l’ampleur du geste de Raùl.

01:04 / 01:21

Pour effectuer la transition entre la prise de vue aérienne et le ralentit du but, la chaîne diffuseuse du match (canal+) fait apparaître « comme » un nouvel écran, de la droite vers la gauche avec une bande sur le côté droit qui montre l’écusson de Barcelone et celui du Real Madrid avec au milieu le logo de la chaîne. Cet effet de style bien particulier à Canal + n’est pas présent par hasard. En effet, cela recontextualise très bien la retransmission, et donne encore un peu plus de l’ampleur au match. Le logo de la chaîne placé entre les deux écussons renvoi à la position d’un arbitre qui se retrouve neutre au milieu du duel sportif.                                                                                     Ensuite, le téléspectateur peut voire le ralentit du but, après un arrêt sur image d’environ deux secondes sur le moment de l’interception du ballon par le Real Madrid. Le ralenti du but montre explicitement le défenseur Barcelonais Reiziger se jeter désespérément pour empêcher le ballon de pénétrer dans les filets. A la suite de cet effort sans succès pour le défenseur, le ralentit insiste sur la fin de la course du catalan qui s’empale dans ses propres filet…avec le ballon.

Cette image est assez marquante, on voire par là le fait que le défenseur,  qui va violemment s’empêtrer dans les mailles du filet, est impuissant face à la rapidité d’exécution du buteur madrilène : Le ralentit dramatise bien cette situation, le scénarise. Le ralenti poursuit avec la célébration de Raùl, le réalisateur choisit de faire durer  six secondes cette célébration, soit deux fois plus de temps que la caméra initiale. Par ce long ralentit on comprend bien que le réalisateur a saisi toute l’importance de ce geste, la portée qu’il aura, une portée qui ne se limitera pas au simple cadre du football. Les caméras qui filmaient le buteur entre dans son intimité, le filme de prés en ne lâchant pas son regard. Elles décomposent le geste du madrilène, ainsi son geste est même filmé de profil comme de face. Pour le réalisateur ce geste est une immense opportunité qu’il a d’ailleurs su exploiter,  celui- ci ne c’était pas tromper  car le « shuuuuuuuuuut » de Raùl a fait et fait même près de huit ans après couler beaucoup d’encre.

01:22

L’arrêt insistant sur « el gesto » provoque l’amputation de la reprise du jeu, le téléspectateur manque au minimum les deux premières passes du coup d’envoi puisque le retour au direct montre un joueur catalan éloigné de la ligne centrale en possession du ballon et un joueur du Real dans la moitié de terrain du Barça. Ainsi, la réalisation de ce match a préféré privilégier la manifestation si particulière de Raùl au direct, pourtant si cher au montage d’un match de football.

Conclusion

Un buteur qui se laisse aller dans ses émotions (bien que maîtrisées), une réalisation qui insiste sur un geste unique, une médiatisation qui suit le ressentit du moment. « El gesto » comme nous l’avions appelé est un subtil mélange de revendication, de sentiment d’appartenance, mais on ne peut pas parler d’une réelle provocation à l’instar des autres gestes déplacés qui ont émaillé l’histoire des « clasico ».  Pour revenir sur les medias, on peut tout de même se demander si la médiatisation de ce geste n’a pas été trop mise en avant, au détriment du score, du spectacle et du match en lui-même ? Une chose est sûr, la réalisation du Barcelone- Madrid du 13 Octobre 1999 a largement contribué à cet effet médiatique : n’oublions pas qu’un ralentit, comme le ralentit sur le but madrilène, transforme la vraie temporalité du match, altère le mouvement, atténue ou exacerbe tel ou tel geste, peut nous tromper sur les intentions des joueurs.


[1] Site mondial de partage de vidéo en ligne depuis février 2005

[2] 1ère division Espagnole

[3] Appellation espagnole de l’opposition Barcelone- Real Madrid, traduction : un classique

[4] Architecte catalan, fondateur notamment de la « Sagrada Familia »

[5] Appellation des supporters du Real Madrid

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