PokerSphère, sans argent mais pas sans passion

L’image du redneck américain composant un full, revolver en bandoulière, est éculé. Désormais, le poker est un jeu ouvert à tous, se déroulant dans un climat apaisé, il dépasse nettement sa finalité financière. De nouveaux clubs surfent sur cette tendance. L’un vient d’ouvrir à L’Union, périphérie proche de Toulouse. Visite guidée.

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À vrai dire le poker était rentré dans le rang ces dernières années. Passée la vague venue submerger la France dans la deuxième partie des années 2000, la cadence des parties entre amis avait réduit, faute de candidats. Exit le public lambda, le jeu redevenait l’affaire des casinos et cercles spécialisés. L’entre-deux, pour ne pas dire l’alternative, émerge enfin via des structures telle Pokersphère, forte d’un dispositif professionnel tout en défendant une philosophie bonne enfant. L’objectif est affiché par Cyril, patron des lieux : « Offrir aux joueurs des conditions aussi bonnes que dans un casino, sans qu’ils risquent leur loyer, leur salaire, l’argent du ménage ». Le jeu oui, mais sans les billets verts autour de la table.

Patrick Bruel, figure tutélaire…ou pas

La localisation du club a de quoi dénoter et bluffer tous les GPS du monde. Près d’un garage auto, lui-même au cœur d’un quartier résidentiel aux noms d’allées fleuris, Pokersphère marque d’emblée sa différence avec ses concurrents guindés du centre-ville. Comme une impression diffuse de se rendre dans le salon d’un ami. L’intérieur confirme ces prémisses : décoration soignée et lumineuse, espace « social » comprenant ordinateurs, canapé…et Playstation 4 ! Les tables sont raccords à cet univers chatoyant avec la dominante de la couleur violette, « conforme à la charte graphique de chaque club du groupe » comme le précise Cyril. Si les tournois s’enchaînent trois fois par semaine, nous croisons un public joueur avant d’être compétiteur, idée défendue par Sandra, inscrite de la première heure : « Si à terme je peux me faire un peu d’argent en gagnant des tickets pour jouer en casino, tant mieux, mais je viens surtout pour m’aérer l’esprit, retrouver un groupe d’amis. » Le loisir, moteur principal aussi pour Josiane, la doyenne d’un club transgénérationnel : « Avant je sortais danser, maintenant je joue au poker. »

Cartes soulevées avec la discrétion des professionnels.

Cartes soulevées avec la discrétion des professionnels.

Dans la droite lignée de ces discours, le couple Joël/Céline assure ne pas « être particulièrement accro », mais déjà des signes extérieurs trahissent leurs affirmations. Ainsi portent-ils des tenues fleurant bon le tapis vert, des produits dérivés parmi d’autres à leur patrimoine tels porte-clés, ouvre-bouteilles, badges, dvd et magazines, « J’ai même des collants du Bellagio » concède en bout de course Céline. Quant à l’immanquable émission de télé de Joël, il s’agit de La maison du bluff, what else ? Pour autant, ils revendiquent une conversion récente, située aux alentours de 2009, « grâce aux vidéos/cours de Patrick Bruel ». S’il fallait trouver un pape à cette petite communauté, ce serait lui, le tronc commun, celui qui a démocratisé la pratique. Isabelle valide : « On regardait son émission, puis on a commencé à faire des petites parties avec ma fille aînée ». Alors qu’il se trouve être un des rares français à avoir remporté un bracelet des World Series, le chanteur/acteur fait moins autorité chez certains pionniers, reliant leurs débuts à des sites Internet anglophones.

Choc des générations.

Choc des générations.

Joueurs de Casino en détente ou amateurs assumés

Aussi ce premier clivage en annonce d’autres : vieille école contre nouveaux convertis, joueurs serrés (ne rentrant dans un coup qu’avec une main d’importance, évaluant minutieusement leur mise) contre joueurs agressifs (tendance à relancer beaucoup de mains, à refuser l’attentisme), adeptes des parties en casino contre amateurs soucieux de le rester etc. La familiarité et le tutoiement sont de rigueur aux tables de PKS. Pour un peu que le sort se soit montré en votre faveur, le sobriquet de « chattard » a vite fait de fuser et vous coller à la peau. Impossible de rester anonyme bien longtemps.

La chasse aux fishs (joueurs comptant exagérément sur la chance) demeure le principal objectif des estampillés « sérieux ». Sous prétexte de monnaie virtuelle (nommée kosmos) et de gains indirects (des tickets cumulables pour accéder à des tournois hors des murs de PKS), certains sont tentés de se montrer beaucoup plus larges dans leurs relances, à suivre des coups de manière inconsidérée. Représentant malgré lui de ce type de joueurs, Baptiste, 22 ans, se défend d’appliquer un jeu suicidaire : « Je cherche à avoir des informations pour influencer les décisions de l’autre. Ma conception c’est d’attaquer en fonction de ce que l’autre n’a pas, plutôt qu’en fonction de mes cartes ». Après de nombreuses éliminations prématurées, la stratégie du jeune homme a donné des résultats significatifs ces dernières semaines. De quoi le réhabiliter dans la cour des « grands » ? Pas si évident, tant son cri de guerre « Rafale ! », énoncé au moment d’une grosse mise, continue de cristalliser son style agressif : « Il m’insupporte » confie un anonyme, « Soit il chatte d’entrée et peut espérer aller loin, soit il distribue ses jetons à toute la table » résume un autre.

_DSC0827Dans quelle mesure l’absence d’argent est favorable, ou préjudiciable, à la bonne tenue des parties ? « Cela contribue à la bonne ambiance » selon Josiane, car « quand on commence à mettre quatre sous en jeu c’est la croix et la bannière, les gens se disputent le bifteck ».

« Il y a quand même de l’enjeu, donc ça limite les comportements excessifs », affirme Stéphane, grand pratiquant de jeux de cartes en général, « désormais incapable de me passionner pour une partie de tarot ou de belote s’il n’y a pas un intérêt supplémentaire à la seule victoire ».

« Je préfère le jeu en casino car le niveau est plus relevé, mais je cherche autre chose en venant ici » affirme Isabelle, présentée comme une joueuse professionnelle par une partie des membres. Difficile dés lors de ne pas accepter le style de jeu moins traditionnel de cette « population complètement différente de celles des casinos », idée défendue par un débutant feu follet : « Je ne comprends pas ceux qui viennent ici et critiquent, vu le principe on ne doit pas s’attendre à tomber sur des pros ».

Cyril nuance l’existence de cette rivalité entre amateurs et joueurs éclairés : « On ne voit pas les tensions qu’il y a en casino. On est dans une ambiance familiale où personne ne se tape dessus pour un coup mal joué ou un bad beat. C’est ce qu’on veut conserver ».

Une seule carte à tirer, mais tout reste possible.

Une seule carte à tirer, mais tout reste possible.

Internet, cet ennemi adoré

Le club se pare en sus d’une existence 2.0 via un partenariat avec PMU.fr. S’inscrire à PKS vous donne droit immédiat à un compte sur le site associé. Libre à vous de l’utiliser. Car c’est à un tout autre univers auquel il faudra faire face. Internet vous mâche le travail en termes de comptabilité, vous exonère d’une palpation des cartes et vous protège des regards adverses. Quasiment un autre jeu, comme le développe Cyril : « Autant sur le net on va plus jouer en fonction des statistiques, de la technique, autant en live la part psychologique l’emporte. Face à face avec un joueur il intervient d’autres paramètres ». Le risque est d’être imprégné de ce rythme accéléré lorsque l’on retourne en table réelle : « Certains adoptent une façon de jouer sur Internet et tentent de la reproduire en club, c’est l’erreur classique » confirme un joueur chevronné. Néanmoins, l’outil reste plébiscité comme un complément nécessaire.

_DSC0793Derrière son ordinateur, on appréhende mieux les termes de jeu, à forte dominante anglaise.

Une assimilation loin de couler de source, Sandra peut en témoigner : « Au début de la partie, quand on dit  »Shuffle and deal » je comprenais  »Chauffer la benzine » ». D’autres renoncent à l’utilisation de la langue de shakespeare, tel Joël, pourtant parti deux fois à Las Vegas : « Je les laissais tous baragouiner autour de moi et le croupier annonçait mes mises ». Sa joute avec Phil Hellmuth, recordman des bracelets des World Series Of Poker, a déjà fait le tour du club. Grâce aux pauses régulières, l’espace accordé aux rencontres prend tout son sens. Derrière son comptoir, Cyril ne perd rien des échanges « Les gens viennent aussi pour se faire des amis, se détendre, boire un verre, faire une partie de console (…) on aurait pu mettre cinq ou six tables de plus, c’était pas l’objectif. »

Et que reste-il de son statut de joueur à lui, réputé pour ses résultats sur le circuit européen ?

« Je joue moins, par la force des choses, faute de temps » en viendrait-il presque à regretter, « Avant, c’était un soir sur deux, là je me tempère ». Suffit-il qu’il termine cette phrase pour qu’une lumière insistante émerge de l’ordinateur positionné sur le comptoir : paire de deux servie, une main facile à jeter ? « Bon là je me suis inscris à un petit tournoi en dilettante » en rit-il.

À se demander s'il ne vaut mieux  pas être éliminé tôt parfois.

À se demander s’il ne vaut mieux pas être éliminé tôt parfois.

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Une réflexion sur “PokerSphère, sans argent mais pas sans passion

  1. Disons que le climat général est surtout à un « retour » au jeu. Prohibé pendant de nombreuses années, le poker, pour sa partie financière, est rapidement devenu l’objet de toute les convoitises lorsque la législation s’est assouplie (publicité, sponsoring et évidemment jeu en ligne…) Maintenant que l’effet « neuf » est passé et que la législation est totalement assouplie, les gens retrouve le plaisir de jouer « pour jouer » et on vois de plus en plus de club comme celui qui vient d’ouvrir à L’Union… Et c’est une excellente chose !

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