Retour sur la 10e édition du Festival Corsica.Doc – Ajaccio, Espace Diamant

Un événement culturel de plus venant contredire l’idée qu’il ne se passe plus rien en Corse une fois la saison estivale écoulée. Et c’est encore l’Espace Diamant, ce lieu trop peu fréquentée des Ajacciens, qui régale pour l’occasion.

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Dix ans d’existence déjà pour le festival Corsica.Doc, et il s’en sera fallu d’un tract/programme sur le comptoir d’une caisse pour que j’en entendes enfin parler. À l’heure des réseaux Internet grouillant de tant d’informations qu’on peine à en dégager les plus primordiales, le plus vieux moyen de communication confirme qu’il est toujours indispensable. Par ailleurs le partenariat spécial avec le cinéma l’Ellipse, hôte de la soirée d’ouverture, est pour beaucoup dans la plus vaste médiatisation de la manifestation culturelle. Les tarifs plus qu’attractifs (pass de 20 euros pour 5 films par exemple) et la programmation très riche (large palette de documentaires musicaux + une compétition première œuvre composée de dix films français et internationaux) se chargeant de convaincre le cinéphile d’enchaîner plusieurs séances. Du moins c’est ce que j’imaginais.

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Ma première impression est renforcée par l’affluence massive à l’Ellipse ce premier mercredi soir pour le documentaire présenté en ouverture : Rock n’ roll of Corse, le récit de la vie hors normes du guitariste Henry Padovani, toujours cité dans les dictionnaires du rock comme membre fondateur de Police. Ce soir on découvrira qu’il se caractérise par bien d’autres collaborations dans l’univers musical. Foule des grands soirs donc, avec une grosse partie tout bonnement refoulée pour ne pas avoir réservé ses billets (pas mal d’amis dans ce cas), j’avais heureusement anticipé le coup le dimanche précédent. La présence du musicien, doublé de celle du guitariste des Stranglers, les promesses d’un mini-concert post-séance, l’établissement d’un buffet garni au sein même du multiplexe : autant d’autres facteurs pour expliquer le succès de cette première. Le public était essentiellement composé de quinquas et plus, de rockers sur le retour, de la moyenne bourgeoisie ajaccienne ou encore d’une flopée d’invités, pour la plupart peu coutumiers de l’Ellipse. Bref un tout petit peu d’observation suffisait à saisir le caractère exceptionnel de la chose.

Pour en venir au film en lui-même, nous ne nous trouvons pas face à un documentaire de facture classique. On comprend rapidement que le manque de moyens, aussi bien financiers que techniques (le peu d’images d’archives à disposition), a pesé dans l’entreprise. Faille heureusement gommée par la malignité de la forme narrative. Non seulement Henry Padovani himself nous guide en voix off, mais un montage astucieux l’entraîne à refaire de nos jours l’itinéraire suivi entre la fin des 70’s et les 90’s, allers-retours multiples entre Londres et la Corse, présentation d’endroits mythiques et/ou fétiches (ce fameux toit qui a accueilli les premières répétitions de Police), rencontres avec un panel important d’acteurs de l’industrie musicale à travers ses activités successives de guitariste, producteur, manager, avant de mener sa propre barque… En plus d’être informatif, le documentaire replace Padovani au cœur du tournant punk, le « réhabilite » en quelque sorte aux yeux d’un pays où on le réduit à un individu ayant côtoyé Sting par hasard. Ce dernier rend enfin public les circonstances de son licenciement du groupe, participe aux nombreux témoignages venant enrichir une matière première à la richesse insoupçonnable.

Une excellente surprise, complétée par la prestation dans la salle même de Padovani, solo, en toute simplicité pour un set en petit comité. Le public ressort ravi, non sans oublier de faire un détour par le grand hall où les cubis de vin rivalisent avec les assiettes de charcuterie. Corsica.Doc a vu juste pour son soir de lancement.

Restait à voir si cet enthousiasme allait migrer du côté de l’Espace Diamant, voué à accueillir les séances des quatre jours suivants, dont certaines dans la matinée. L’implantation du lieu au cœur de cafés courus de l’Ajaccian way of life et du Casino municipal garantissait un certain passage, mais l’endroit est aussi fui pour le manque total de stationnement à proximité immédiate. Les parkings ne manquent pas à cinq, dix minutes à la ronde, mais l’Ajaccien ne marche pas, la caractéristique reste vrai en 2016. Pas évident de rameuter…

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Le vendredi, je passe acheter mes billets pour le week-end à venir et vois mes présages être confirmés par une des organisatrices, par ailleurs ravie de me remettre un carnet de cinq tickets : « Y’a pas foule ne vous inquiétez pas pour la disponibilité de vos séances… L’ouverture à l’Ellipse ? C’était un cas à part… ». Aussi le lendemain ai-je la sensation de seulement croiser le public bobo-arty connu dans les salles arts et essai sur le continent, où est l’Ajaccien moyen ? Faible affluence explicable par des œuvres aussi dures d’accès que le One+One de Jean-Luc Godard ou le Projet Sextoy, croisement d’images filmées avec du matériel 90’s au sujet d’une des premières DJ reconnue sur la scène techno ?

Une vingtaine de courageux donc pour suivre le très soixante-huitard documentaire du pionnier de la Nouvelle Vague, portant en partie sur des séances d’enregistrements des Rolling Stones, une plongée dans un groupe à la recherche du bon son, de la bonne mélodie, des bons ingrédients, vision rarement explorée puisque la majorité des sujets sur les rockeurs mettent en avant leur gigantisme, leur vie fantasmatique. Ici ni strass ni paillettes, du labeur, des doutes, de la recherche improductive, des tentatives qui aboutiront pourtant à la création d’un de leurs morceaux les plus mythiques : Sympathy for the devil. Les fragments « studio » du documentaire s’avèrent assez fascinants, ils sont hélas minorés par les très (très) longues séquences extérieures mettant en avant des figurants sur fond de discours politiques, parfois révolutionnaires, le plus souvent abscons. Le tout couvert d’une bande-son malvenue ou des récitations d’un roman fictif mettant quantité de personnages historiques sur un pied d’égalité. Comme souvent dans les films de Godard, le but ultime est de se faire plaisir, sans se soucier de celui du spectateur, sans clarté sur le message envoyé.

Une rencontre loupée entre deux mythes donc. Les studios américains ne s’y tromperont pas, en proposant un nouveau montage à partir des différents rushs en leur possession. Trahison d’une intention artistique ? Oui, mais Godard avait commencé…

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La même poignée d’élus regagne la salle en milieu d’après-midi pour le témoignage de la vie de Delphine Palatsi alias Sextoy quand elle investissait les platines. Plus de dix ans après la mort juvénile de cette DJ en passe de conquérir le tout-Paris, deux de ses proches ont décidé de tirer un film des différentes vidéos en leur possession. L’intention est louable, la réalisation ne rend pas hélas grâce au projet. Pourtant, le travail d’immersion a été bien fait, on côtoie la jeune fille de près, on ressent ses doutes, ses ambitions, son goût pour l’exhibitionnisme. Les défauts sont hélas ailleurs, inhérents aux images : la mauvaise qualité formelle du document (son à la limite de l’inaudible sur certaines séquences, plans hasardeux) est largement due au matériel d’époque, à la volonté (ou l’impossibilité) de restaurer les vidéos dans des formats modernes. Autre limite, les différents allers-retours entre des séquences datées du début des 90’s et certaines plus récentes, empêche de ressentir une quelconque transformation dans la vie de la DJ, on ne perçoit pas les grands tournants, le moment où sa notoriété dépasse le cercle amical, l’enjeu dramatique reste si absent que ce qui devrait être touchant s’avère relativement froid.

J’envisageais un nouveau passage le samedi soir pour enfin voir le mythique concert où David Bowie a suicidé son personnage de Ziggy Stardust, mais le cocooning aura raison de moi pour le reste de la journée.

Le dimanche s’avère tout aussi copieux en personnages emblématiques de la musique du XXe siècle : Bach, Frank Zappa ou Jimi Hendrix au programme. J’assisterai aux documentaires concernant les deux derniers.

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Le nom de Zappa sonne familier à mes oreilles, enfin surtout à mes yeux tant il est cité en référence par multitude de groupes actuels en interviews. Mais qui est-il au juste ? Le tout récent Eat that question, avant-première nationale ou presque, ne constitue pas un trivia implacable sur son œuvre musicale, il en donne un aperçu pour mieux se focaliser sur le versant politique du prolifique bonhomme (une soixantaine d’albums entre le milieu des 60’s et sa mort en 1993). Zappa et ses Mothers of Invention ont autant poussé les limites de l’expérimental que choquer les ligues de bonne conscience. Une des scènes phares du film montre d’ailleurs le leader du groupe aux prises avec des salariés de majors dans une cour de justice. Le débat porte sur l’apparition d’étiquettes « explicit lyrics » voire l’imposition d’une limite d’âge sur les pochettes d’albums. Au fil des interviews et polémiques, Zappa développe ses conceptions, vilipende l’hypocrisie de notre société. Ni le premier, ni le dernier à exercer ce droit certes, sauf qu’il le réalise avec un panache voire un charme indéniable. Incomplet, ce documentaire n’en reste pas moins essentiel pour une approche préliminaire de l’artiste.

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La célèbre prestation de Jimi Hendrix à Monterey servait de clôture au festival. Une sympathique cérémonie de remise des prix, tout en décontraction, la précédait. La compétition concernant des documentaires non vus par une bonne partie de l’assemblée, d’où des réactions assez prévenantes et bonnes enfants. La satisfaction était au rendez-vous pour l’équipe du festival, qui nous avait honoré d’une petite chanson au préalable dans le hall de l’Espace Diamant. Le choix d’un film assez bref pour la clôture était bienvenue en ce dimanche soir avancé. Ce document ne m’était connu que de réputation, d’où une légère déception sur ce set d’Hendrix d’une durée de quarante minutes tout au plus, pas spécialement bien filmé ni imprégné de la magie propre à une scène de ce type. Le témoignage d’anthologie reste bien là puisque le génial chanteur/guitariste étale ses marques de fabrique : grattage de cordes avec les dents, séance d’amour avec la baffle, destruction de son instrument. Ses tubes éternels, ainsi que la reprise Like a rolling stone de Bob Dylan, sont présents dans la playlist, rien d’inédit ou rare en revanche. Jimi plays Monterey est fidèle à son titre, dans le fond il ne faut pas chercher ailleurs.

La bande-annonce officielle du festival.

Voici les différents pitchs des films mentionnés, avec la notation attribuée :

ROCK’N ROLL… OF CORSE de Lionel Guedj & Stéphane Bébert (France ; 2016) ****

Le destin d’Henry Padovani, un jeune corse de 24 ans débarqué à Londres en décembre 1976, acteur et témoin d’une période où naissait un nouveau courant alternatif et révolutionnaire : le mouvement punk. Musicien et guitariste, il a traversé les années 80 comme une météorite tombée de nulle part, du groupe « The Police » qu’il fonde avec Stewart Copeland en janvier 1977 jusqu’à leurs retrouvailles sur scène 30 ans plus tard devant 80 000 personnes au Stade de France, des Clash aux Sex Pistols, des Who aux Pretenders, de REM qu’il signe à Zucchero qu’il manage. Avec tous, Henry a partagé un peu de leur musique et beaucoup de leur vie !

ONE+ONE de Jean-Luc Godard (France/États-Unis ; 1968) *1/2

Jean-Luc Godard filme des scènes de contestations politiques avec des membres des Black Panthers, montées en parallèle avec des séances d’enregistrement des Rolling Stones. Il suit en particulier la création de la chanson Sympathy for the devil, en alternance avec des scènes de révolution à l’extérieur du studio. En dépassant les limites du genre par un montage original, Godard restitue les réalités de la composition de la musique rock et permet ainsi d’approcher la musique au travail, en pleine création. La veine militante est aussi un des fils conducteurs de ce film-puzzle, montrant les liens entre création artistique et utopie sociale.

PROJET SEXTOY d’Anastasia Mordin & Lidia Terki (France ; 2013) *

Paris, fin des années 90. La French Touch règne et sa House filtrée promet des rêveries de satin et de piscine. Une vie en couleurs. Fake. Eté 1997, contrechamp brutal, le Pulp s’incruste sur les Grands Boulevards. Endroit déglingue et riquiqui pour joyeuse troupe bien résolue à faire valser les étiquettes et qui déclare ouvert le mélange de tous les genres. Rock et beats, moiteur et mixité à tous les étages (surtout le jeudi). Ni une deux, le Pulp lance une génération d’artistes : DJ Chloé, Ivan Smagghe, Jennifer Cardini, Arnaud Rebotini, les soirées Kill The DJ et bien d’autres feux de joie. Une figure émerge, tout à la fois gracile et de fer, mutine et réservée, une Pascale Ogier des platines. Elle, c’est Delphine Palatsi, l’une des premières DJ parisiennes à se faire une place au sein d’une corporation plutôt testostéronée. Anastasia Mordin et Lidia Terki ont filmé au gré des années et des techniques d’enregistrement vidéo, le quotidien de Delphine, dont elles étaient intimes, alors qu’elle sculpte peu à peu son avatar bowien : Sextoy naît sous peu à peu nos yeux. Ce film – le premier volet d’un diptyque – est un puzzle documentaire aux images brutes et délicates à la fois. Le portrait d’une fille pleine de gouaille qui ne refusait aucun excès. Une étude des ombres et des lumières d’un personnage au moment où il accède à la notoriété, sans avoir le temps d’y goûter vraiment..

EAT THAT QUESTION, FRANK ZAPPA IN HIS OWN WORDS de Thorsten Schütte (France/Allemagne ; 2016) ***1/2

Frank Zappa à propos de lui-même : « Excentrique, sûrement, génie, peut-être, drôle, pour certains ». C’est à partir d’images d’archives (parfois méconnues ou inédites, comme ce voyage en Tchécoslovaquie et la rencontre avec le président Vaclav Havel), que Thorsten Schütte compose un portrait en forme de puzzle de l’auteur virtuose et loufoque de 200 Motels. Au programme : performances scéniques et extraits d’entretiens oubliés, qui permettent de faire la lumière sur l’un des artistes les plus fascinants du XXe siècle, consacré comme l’un des meilleurs guitaristes de tous les temps par la revue Rolling Stones. Avec un montage habile, le film se met littéralement au service de la pensée et de la musique de Zappa. D’entrée de jeu, la philosophie du guitariste-compositeur-producteur-cinéaste est exposée : « Je déteste voir quelqu’un avec un esprit fermé à propos de n’importe quel sujet. » Un documentaire primé au dernier festival de Sundance.

JIMI PLAYS MONTEREY de DA Pennebaker (États-Unis ; 1985) **1/2

En 1967, The Jimi Hendrix Experience a acquis un statut de star en Angleterre, mais reste inconnu aux É tats-Unis. Paul McCartney, l’un des instigateurs du Monterey Pop Festival, décide d’inviter l’Experience. Quand le groupe arrive à Monterey, Hendrix se rend compte alors qu’il a oublié sa Fender. On lui trouve une guitare de rechange, mais la couleur ne lui plaît pas. Il décide de la repeindre avec une laque spéciale et inflammable. Suivra un immortel moment de rock ’n’ roll, ponctué par une insolente reprise de “Like a rolling stone” de Dylan. La performance s’achève avec un “Wild thing” fracassant, au terme duquel Hendrix met le feu à sa guitare. En quarante minutes, il est entré dans la légende. Et cette année-là, à Monterey, les figures emblématiques du cinéma direct américain se relaient à la caméra : Pennebaker, Leacock, Maysles, pour des images superbes et explosives, ponctuées d’impressionnants contrechamps sur le public.

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