Chronique de l’album 13 d’Indochine – sorti le 8 septembre 2017

Deux semaines de réflexion. Par refus de précipiter le jugement, dans l’espoir aussi de réévaluer à la hausse cette tant attendue treizième pierre à l’édifice Indochine. Et pourtant les impressions ayant émergé à la première écoute ont eu beau s’affiner, la vision d’ensemble n’a pas été contredite. Alors que Alice & June (2005), La République des Météors (2009) et Black City Parade (2013) ont tourné dans mon balladeur CD (oui ça existe encore) bien des mois après leur sortie, il m’est déjà impossible de réécouter en intégralité ce 13, parfois aussi simpliste que son titre le laisse augurer, sans ressentir de gêne, comme le désagréable sentiment de voir un de ses groupes préférés en voie de régression.

Explications en treize pistes, en considérant donc l’édition simple de l’album pour s’épargner une poignée de remix et la diatribe ridicule à l’attention de Donald Trump…

Piste 1 BLACK SKY 6’26’’ **

Depuis Dancetaria (1999), et plus encore Paradize (2002), le groupe n’aura eu de cesse de prouver sa crédibilité rock, avec notamment des titres d’ouverture accrocheurs, teintés de leurs diverses influences anglo-saxonnes, post new wave (Smashing Pumpkins, Sonic Youth) voire metal tendance indus (Nine Inch Nails, Marilyn Manson). Rappelons-nous le très envoûtant Les portes du soir sur Alice & June ou le punchy Go, Rimbaud, go ! sur la République des Météors.

Au niveau du thème (le départ vers une destination inconnue), ce Black Sky est fidèle à la tradition, installe son atmosphère à la fois cajoleuse et empli de reproches envers un monde normatif. Hélas, il n’est pas la rampe de lancement souhaité pour l’album tant son refrain sonne poussif tandis que l’orchestration noie les guitares sous une couche de claviers. Prémisses d’une constante de ce 13e du nom : la mise au ban des guitares.

Piste 2 2033 4’07’’ *

Alerte rouge. Ce morceau qui devrait selon toute vraisemblance (vu son côté entêtant) être le deuxième single de l’album contient tous les ingrédients caricaturaux du old school Indochine. Mélodie acidulée, paroles on ne peut plus niaises, la composition semble s’adresser uniquement à un public très jeune. Oubliées les doubles grilles de lecture, embarquement pour l’abstraction béate. Si le procédé pouvait sonner frais et donc excusable dans le cadre des 80’s, on a bien du mal à voir le Indochine de 2017 se satisfaire d’une telle bluette. Et là encore les guitares sont mises en sourdine.

Piste 3 STATION 13 6’19’’ ***1/2

Enfin une structure plus complexe et moderne pour ce titre à la fois rock et dansant. Sirkis et son gang condensent le meilleur de Dancetaria avec la puissance de Black City Parade sur lequel ce morceau aurait pu faire bonne figure. Le « Tous mes héros sont morts » rappelle la difficulté de vouloir persister dans ses rêves une fois le couperet de la vieillesse tombé, et par effet collatéral les référents de jeunesse disparus.

Piste 4 HENRY DARGER 5’29’’ *1/2

Est-ce une tentative d’hommage à un auteur littéraire façon Des Fleurs Pour Salinger ? Pour obscure qu’elle puisse apparaître au public francophone, la référence a le mérite d’éloigner Nicolas Sirkis de ses textes de prédilection pour mieux tenter l’immersion dans un autre univers. Hélas la redondante mélodie/spirale de fond sonne comme un jingle publicitaire, ne décolle jamais vraiment et rend rapidement l’écoute exténuante.

Piste 5 LA VIE EST BELLE 5’31’’ *1/2

Le premier single, déjà radiodiffusé depuis juin, a largement été comparé avec J’ai Demandé à la Lune. Non qu’ils se ressemblent en tant que tels, il s’agit plutôt de pointer la stratégie commerciale délibérée : choisir un titre tendance variété fédératrice, un titre n’étant absolument pas le reflet du son d’ensemble de l’album. Dans le cas de l’opus Paradize, un Electrastar ou un Marilyn auraient davantage traduit l’identité rock prise par le groupe quand concernant la galette de cette année le choix d’un titre davantage electro/dance (quasiment tous les autres titres de 13 à l’exception de 2033) aurait été plus honnête. Voici donc la deuxième bluette de l’album, manquant cruellement de chair dans ses couplets et marquée par un sens absolu de la non-rîme doublé d’un excès dans la répétition des textes. Si encore l’aspect mélodieux l’emportait, mais sur ce point aussi on a connu le groupe plus inspiré.

Piste 6 KIMONO DANS L’AMBULANCE 5’52’’ **

L’étrangeté domine dans les premiers instants de ce morceau rythmé par un beat traduisant bien l’idée d’un blessé transporté vers l’hôpital. On verrait quasiment défiler les bandes blanches sur la route à mesure de l’avancée. Encore que le texte est sans doute à prendre dans une lecture moins littérale. Pas de véritable refrain, ni de structure qu’on puisse classée de typiquement « indochinoise », aussi peut-on saluer le certain degré expérimental. Là encore, l’ensemble n’est pas assez riche pour convaincre sur la durée, en grande partie du fait de la mélodie famélique.

Comment traduire l’initiative curieuse de sortie de l’album en cassette audio pour walkman sinon en termes mercantiles ?

Piste 7 KARMA GIRLS 6’33’’ ***1/2

Nous sommes de nouveau replongés dans l’Indo des 80’s, mais cette fois-ci pour le meilleur. L’invitation au voyage sensuel dans des contrées lointaines façon Salômbo sur 3 (1985) ou Une maison perdue sur 7000 danses (1987). Les guitares et surtout la batterie retrouvent de l’ampleur et achèvent de convaincre après un pont tout en délicatesse (vocoder aux accents asiatiques). Les paroles consacrent le règne du « toi et moi » à la sauce Nicolas Sirkis. On ne dit jamais « Je t’aime » dans ce royaume, plutôt « Je sais tout de toi ». Et dieu sait si l’on sait tout de ce morceau dès la première écoute sans éprouver la moindre envie de s’en détacher. La deuxième grosse réussite de l’album.

Piste 8 SUFFRAGETTES BB 5’56’’ ***

Retour sur le terrain de l’électronique-maître pour cette ode féministe dont la toile de fond rappelle le groupe Orchestral Manoeuvres In The Dark. Structuré de manière crescendo pour amener à une explosion rythmique à contre-sens, voilà de nouveau un titre ne comprenant pas de refrain traditionnel. Seul le phrasé typique de Sirkis (dernière syllabe sur-appuyée) nous replace en terrain connu. L’allure de road trip contribue aussi au côté accrocheur. Bref, sans être un grand sommet, un essai concluant.

Piste 9 UN ÉTÉ FRANÇAIS 5’26’’ ***

L’énergie rock revient un peu le temps de cette volée de bois vert à l’attention d’un pays en train de se scléroser. Peu à redire sur le fond, sinon comme la plupart des titres un assez long outro dispensable. La structure classique couplet/refrain autant que les alternances tension contenue/extériorisation promettent un succès commercial d’envergure à ce futur single…L’été prochain ?

Piste 10 TOMBOY 1 6’15’’ *1/2

Copier/coller ici du beat de Marilyn, lui-même hommage au « révérend » glam-heavy-rock Manson ; l’impression de déjà vu est ici particulièrement gênante puisque les paroles sur fond de garçon voulant devenir une fille (ou l’inverse on n’est même plus sûr) enfoncent le clou de la redite. Pour couronner le tout, Sirkis débite une partie du texte en anglais, exercice ô combien périlleux dont il est rarement sorti indemne par le passé (citons seulement le fabuleux Un homme dans la bouche sur Alice & June). Une pâle caricature qui prolonge tant que bien mal la flopée de titres en « boy » depuis Dancetaria.

Piste 11 SONG FOR A DREAM 5’33’’ ****

Et soudain retentir les premières notes qui allaient sauver cet opus de l’oubli. Oh ne soyons pas naïfs, il y a encore ici de la réutilisation puisque la mélodie calque habilement Thea Sonata (piste 10 de Black City Parade) tout en modifiant son rythme. L’essentiel (la vérité?) est ailleurs, tout induit dans la puissance dégagée par la batterie de Ludwig Wahlberg, le remplaçant inspiré du partenaire de longue route Mr Shoes. Les couches de claviers sont bien encore présentes, mais plutôt que la noyer, elles accompagnent cette fois l’énergie rock. Le texte est au diapason avec ses rêveries idéalistes et ses revendications que tout un chacun a pu ressentir. Nicolas Sirkis disait en interview-promo pour cet album ne jamais écrire sur son cas personnel mais viser des ressentis universels. Ce morceau est là pour valider son propos.

Piste 12 CARTAGÈNE 6’33’’ *

Aie. Plus dure sera la chute après l’embellie du morceau précédent. Voici le versant Indochine le plus repoussoir : une lourdeur rythmique se voulant originale sans se rendre compte que l’on atteint parfois l’inaudible. Un OVNI sans nul doute, mais à quel prix ? Les plus anciens reconnaîtront pour partie le refrain de la bizarre Tant de poussière présente sur Le Baiser (1990) à laquelle s’additionne l’oppression façon Les aubes sont mortes (La République des Météors) ou encore Vibrator (Alice & June). Sans formellement y ressembler, ce titre est à classer dans cette série d’expériences douteuses, si éloignées de l’horizon habituel du groupe.

Piste 13 GLORIA 7’09’’ **1/2

Une caresse amoureuse sympathique pour terminer. Comment ne pas fondre devant ce « Je veux mourir avec toi » distillé sous un lent crescendo soyeux ? Comment ne pas saluer la parfaite alternance/superposition des voix du chanteur-maison avec son invitée de marque, Asia Argento herself ? Oui mais voilà, tout cela sonne à nouveau comme une simple recette appliquée avec sérieux, comme une nouvelle variation sur le thème Le grand secret (Paradize), titre-référence du groupe en matière de duo mixte. L’explosion rock du refrain permet néanmoins de gommer cette gêne originelle et place le morceau dans la catégorie des « reçus sans mention ».

Beaucoup de fans mitigés sur l’album défendent l’idée de chansons à la valeur rehaussée en concert.

BILAN **1/2 : Pour la première fois depuis la « traversée du désert » médiatique des 90’s, on ressort de l’écoute d’un album d’Indochine avec un goût mitigé, limite amer. Le groupe ne s’était pas reposé sur ses lauriers depuis Paradize, refusant de délivrer un pur copier/coller pour tenter (avec quelques loupés) le pari du double album ( Alice & June), consacrant tout l’opus suivant (La République des Météors) au thème de la guerre avec à la clé des textes d’une force rare, suivi d’une de ses œuvres les plus riches niveau diversité (Black City Parade). Nulle trace ici d’un titre à l’ambition vertigineuse façon Wuppertal, pas non plus d’équivalent à la puissance fracassante de Le fond de l’air est rouge. Si tout n’est pas à jeter (la féérique Song for a dream ou la doucerette Karma girls), on n’assiste pas au passage au palier du dessus auquel le groupe nous avait habitué à chaque nouvelle étape. Pis, on retourne à quelques facilités electro/dance au détriment du rock, on revisite sa propre légende sans lui apporter un nouveau témoignage. Se souviendra-t-on dans quinze ans de ce 13 comme l’on cite encore en référence Paradize aujourd’hui ? Loin d’être sûr, et l’on peut craindre que la bande à Sirkis vienne rejoindre la pelletée de groupes pop/rock majeurs incapables de se réinventer (Radiohead, Muse, Coldplay, Placebo…) et sortant leurs nouveaux albums dans la défiance du fan originel. Alors, régression durable ou simple incartade ? Le temps le dira…

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