Critiques Cinéma Octobre 2017 (Le sens de la fête, L’école buissonnière, Logan lucky)

Au menu du mois deux exemples prouvant que le cinéma français peut se faire populaire et intelligent à la fois, ainsi que le dernier Steven Soderbergh qui fonctionne bien sans révolutionner le genre. Un début d’automne tout en légèreté.

 

LE SENS DE LA FÊTE (France, sorti le 4 octobre 2017) d’Éric Toledano et Olivier Nakache avec Jean-Pierre Bacri, Gilles Lellouche, Eye Haidara… ****

Max est traiteur depuis trente ans. Des fêtes il en a organisé des centaines, il est même un peu au bout du parcours. Aujourd’hui c’est un sublime mariage dans un château du 17ème siècle, un de plus, celui de Pierre et Héléna. Comme d’habitude, Max a tout coordonné : il a recruté sa brigade de serveurs, de cuisiniers, de plongeurs, il a conseillé un photographe, réservé l’orchestre, arrangé la décoration florale, bref tous les ingrédients sont réunis pour que la fête soit réussie… Mais la loi des séries va venir bouleverser un planning sur le fil où chaque moment de bonheur et d’émotion risque de se transformer en désastre ou en chaos. Des préparatifs jusqu’à l’aube, nous allons vivre les coulisses de cette soirée à travers le regard de ceux qui travaillent et qui devront compter sur leur unique qualité commune : Le sens de la fête.

Décidément il ne sera pas dit que la carrière de la paire Nakache-Toledano se résume à un Intouchables (2011) ayant fédéré public et critique. Si les avis étaient davantage mitigés concernant son successeur, Samba, tout le monde risque d’être mis d’accord avec ce nouvel opus à l’allure de chorale enchanteresse. Il s’agit d’une affaire de rythme avant tout : le savant équilibre entre légèreté comique et oppressant timing conditionnant les personnages à agir vite…et souvent mal. Le focus est naturellement mis sur le principal organisateur, joué par JP Bacri dans son éternel registre d’ancien passionné devenu bougon, sans négliger tout son équipage tels Eye Haidara en maître d’hôtel peinant à passer le cap de l’autorité, Jean-Paul Rouve en photographe roublard et paresseux, Gilles Lellouche en animateur à l’ego surdimensionné ou encore Vincent Macaigne en maniaco-dépressif amoureux de la langue française. Autrement dit une galerie d’acteurs très « in » en France, dans des rôles taillés sur-mesure. Facilité de casting que l’on n’ose même pas pointer comme défaut tant elle contribue à un déroulé de la journée sonnant frais et naturel. Quelques rôles secondaires viennent enrichir la mécanique, du flic réalisant des extras le week-end (et déclinant son jargon professionnel à l’envi) au recruté de dernière minute ne connaissant rien au domaine de la restauration. Les aspect de la personnalité de chacun sont parfaitement appuyés, évitant la caricature sur le fil du rasoir pour mieux inspirer la profonde empathie du public, voire l’antipathie concernant le marié imbuvable à la conception festive limitée. Aussi s’échafaude-t-il un crescendo de ressentiments à son encontre, de manière à valider d’autant mieux le moment où le sort se retournera contre lui. Même passage de paliers pour chaque micro-intrigue construite à l’intérieur du cadre global.

L’hilarante séquence introductive annonçait la couleur, la suite ne déçoit pas malgré une durée dépassant les standards du genre. Dans une période marquée par un afflux de comédies ressemblant les unes aux autres, Nakache-Toledano se rappellent à notre bon souvenir pour élever un peu plus haut le cinéma populaire. Gloire à eux.

 

L’ÉCOLE BUISSONNIÈRE (France, sorti le 11 octobre 2017) de Nicolas Vanier avec Jean Scandel, François Cluzet, Eric Elmosnino… ***1/2

Paris 1930. Paul n’a toujours eu qu’un seul et même horizon : les hauts murs de l’orphelinat, sévère bâtisse de la banlieue ouvrière parisienne. Confié à une joyeuse dame de la campagne, Célestine et à son mari, Borel, le garde-chasse un peu raide d’un vaste domaine en Sologne, l’enfant des villes, récalcitrant et buté, arrive dans un monde mystérieux et inquiétant, celui d’une région souveraine et sauvage. L’immense forêt, les étangs embrumés, les landes et les champs, tout ici appartient au Comte de la Fresnaye, un veuf taciturne qui vit solitaire dans son manoir. Le Comte tolère les braconniers sur le domaine mais Borel les traque sans relâche et s’acharne sur le plus rusé et insaisissable d’entre eux, Totoche. Au coeur de la féérique Sologne, aux côtés du braconnier, grand amoureux de la nature, Paul va faire l’apprentissage de la vie mais aussi celui de la forêt et de ses secrets. Un secret encore plus lourd pèse sur le domaine, car Paul n’est pas venu là par hasard…

Un cadre spatio-temporel n’est pas entièrement responsable de la réussite d’un film, mais il y contribue énormément. Comment considérer cette fiction du spécialiste du documentaire Nicolas Vanier sinon à l’aune de l’entre-deux guerres, cette « belle époque » où même les truands s’habillaient de candeur romantique ? Comment ne pas considérer la France profonde transpirant de chaque plan ? Le sujet paraît comparativement bien accessoire : un enfant de l’orphelinat recueilli par une pseudo-tante sous couvert d’un lien mystérieux qui ne manquera pas d’être révélé. Alors oui ce point de départ peu original n’est pas sans frôler le pathos, heureusement court-circuité en chemin par le véritable propos du film : la richesse des relations humaines, selon une déclinaison par binôme. Sous le signe de la tendresse de Célestine vis-à-vis de Paul, de la rugosité entre Borel et Totoche, en passant par l’affection pudique de ce dernier pour le petit garçon. Cet attelage de transmissions d’amour, de savoir ou de complicité convainc le spectateur de la validité de l’entreprise, le charme sans oblitérer la dureté de l’époque, largement suggérée via les travaux à la ferme ou les relations froides du couple Célestine-Borel, mariés de raison comme il y en avait des milliers alors.

Et puis il y a la nature, indépendante, dominante, omniprésente, sans nul doute le personnage principal d’un récit se permettant le luxe de se dispenser de véritables « méchants » de cinéma. Il y a bien ce mari garde-chasse aux fortes similitudes avec un Javert traquant Jean Valjean, ou ce fils de Comte empressé de « devenir Calife à la place du Calife », même un événement un brin dramatique au programme, autant de petites incidences ne grippant pas la spirale optimiste d’ensemble. Impossible de ne pas évoquer la haute influence, inconsciente ou non, de Jean Becker (Les enfants du marais, Dialogue avec mon jardinier, La tête en friche) dans ce qui s’apparente à un cinéma de genre : Le rural triomphant. Capable de gommer les classes sociales, de réunir des êtres dissemblables dans une cause commune, de forger un destin à ceux dont l’itinéraire semblait bouché. Une ode à la simplicité.

 

LOGAN LUCKY (États-Unis, sorti le 25 octobre 2017) de Steven Soderbergh avec Channing Tatum, Adam Driver, Daniel Craig… **1/2

Deux frères pas très futés décident de monter le casse du siècle : empocher les recettes de la plus grosse course automobile de l’année. Pour réussir, ils ont besoin du meilleur braqueur de coffre-fort du pays : Joe Bang. Le problème, c’est qu’il est en prison…

Même les plus irréductibles auront lâché l’affaire en chemin : impossible de totalement adhérer à l’œuvre disparate de Steven Soderbergh, maître-artificier du septième art tournant à une moyenne supérieure à un film par an depuis son coup d’essai (Sexe, mensonges et vidéo) palmé en 1989. Alternant projets ambitieux (Kafka, Traffic, Che) et pochades (The Informant, A Girlfriend Experience), le tout drainé par un sens commercial certain, l’héritier désigné de la génération d’auteurs ayant émergé dans les 70’s (Coppola, Scorsese, De Palma) agace autant qu’il fascine. Parfois il laisse de côté ses obsessions de cinéaste pour se contenter de travailler sur la base d’un scénario bien ficelé, c’est le cas ici avec l’histoire d’un casse huilé à la perfection.

Sans inventer un genre nouveau, le récit évite les écueils habituels des retournements de situation contradictoires ou des facilités scénaristiques. À ce titre, la trilogie Ocean’s (Eleven, Twelve, Thirteen) a fait figure de galop d’essai. Les scènes de constitution de l’équipe réalisant le coup renvoient d’ailleurs assez largement à la bande à Georges « Danny » Clooney. Une fois ces qualités reconnues, il convient de pointer la grosse limite du long-métrage : son évaporation aux tréfonds de la mémoire sitôt son générique de fin entamé. Pour aboutie qu’elle soit, l’idée développée n’en reste pas moins profondément superficielle et les personnages avec elle. Le procédé narratif est voué à ne fonctionner qu’une fois car handicapé par un humour convenu, des relations lourdingues autant que surjouées, une intrigue mettant progressivement le spectateur de côté. Ce braquage sans armes, ni haine, ni violence n’aura donc été qu’à demi-réussi.

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