Critiques Cinéma Novembre 2017 (The Square, Jigsaw, Geostorm, Carbone, Borg/McEnroe, Justice League, Le Brio)

Une palme d’or surprenante dans le bon sens du terme, de l’horreur tendance gore, un authentique navet, un cours de rhétorique passionnant et quelques demi-réussites : le récapitulatif cinéma de novembre donne dans tous les tons.

THE SQUARE (Suède/Allemagne/Danemark/France), sorti le 18 octobre 2017) de Ruben Östlund, avec Claes Bang, Elisabeth Moss, Dominic West… ***1//2

Christian est un père divorcé qui aime consacrer du temps à ses deux enfants. Conservateur apprécié d’un musée d’art contemporain, il fait aussi partie de ces gens qui roulent en voiture électrique et soutiennent les grandes causes humanitaires. Il prépare sa prochaine exposition, intitulée « The Square », autour d’une installation incitant les visiteurs à l’altruisme et leur rappelant leur devoir à l’égard de leurs prochains. Mais il est parfois difficile de vivre en accord avec ses valeurs : quand Christian se fait voler son téléphone portable, sa réaction ne l’honore guère… Au même moment, l’agence de communication du musée lance une campagne surprenante pour The Square : l’accueil est totalement inattendu et plonge Christian dans une crise existentielle.

Quand la finesse de la forme empêche le propos de basculer dans la démagogie la plus fumeuse… La surprenante palme d’or du dernier festival de Cannes a pour thème principal l’hypocrisie d’une certaine bourgeoisie. Précisément celle qui appelle à la solidarité avec les démunis, sans réaliser qu’elle a des pratiques à des années lumières de ses préceptes théoriques. Celle qui fait dans l’élitisme en prônant une démocratisation culturelle de façade.

Plutôt que de se vautrer dans une comédie lourdingue façon À bras ouverts sorti au printemps dernier (vaguement sur le même thème), cette coproduction européenne choisit le grinçant, génère le malaise voire la répugnance vis-à-vis de son protagoniste principal, de son monde basé sur l’artefact. Il ne s’agit pas seulement de dénoncer la part d’esbroufe incluse dans l’art contemporain, mais de montrer les ressorts du milieu, la prédominance de la communication sur le reste. Aussi la lâcheté de Christian déborde jusqu’à sa vie sentimentale. Son refus d’assumer ses artifices de conquête rejoint sa façon de déléguer à outrance la stratégie commerciale du musée. Ses divers tâtonnements dénotent une grande immaturité, rendent certaines situations délicieusement risibles. Cependant, la scène choc du film ne concerne pas directement le personnage principal, elle prend les traits d’une œuvre expérimentale où une simulation de retour à l’état sauvage perturbe (le mot est faible) un dîner mondain.

Trois ans après Snow Therapy, Ruben Östlund assène un nouveau coup de latte à l’encontre d’une société suédoise sur-psychologisante créant des hommes veules, empêtrés dans leurs réflexions au point d’en perdre toute spontanéité. Voilà un film qui ose aller contre les vents dominants de son époque… et qui devrait hélas être peu entendu.

JIGSAW (États-Unis/Canada, sorti le 1er novembre 2017) de Michael & Peter Spierig, avec Matt Passmore, Tobin Bell, Callum Keith Rennie… ***

Après une série de meurtres qui ressemblent étrangement à ceux de Jigsaw, le tueur au puzzle, la police se lance à la poursuite d’un homme mort depuis plus de dix ans. Un nouveau jeu vient de commencer… John Kramer est-il revenu d’entre les morts pour rappeler au monde qu’il faut sans cesse célébrer la vie, ou bien s’agit-il d’un piège tendu par un assassin qui poursuit d’autres ambitions ?

Comment rebondir après un prédécesseur qui avait pour sous-titre Chapitre final et était déjà le septième d’une saga sanglante ? Freddy, Jason ou Mike Myers ont tous eu à affronter cette faille, snobant la plupart du temps toute explication ou usant pour stratagèmes des préquels et autres spin offs. Pas de ce pain-là ici, il s’agit d’une suite assumée, tout juste évite-t-on de pointer l’ancienneté de l’entreprise avec une numérotation. Ces machiavéliques meurtres sous forme de jeux entamés via un petit film indépendant en 2004 sont donc amenés à se poursuivre. Et à vrai dire la source paraît intarissable au sortir de ce nouvel opus. Qu’importe si l’auteur originel des pièges est mort d’un cancer dix ans plus tôt, la mécanique est toujours efficace. Le processus évite par ailleurs de tomber dans la simple répétition en adjoignant une enquête policière aux séquences du « jeu » proprement dit. Les différentes pistes qui s’amoncellent concernant l’identité du tueur impliquent le spectateur, créent une certaine connivence avec des personnages de prime abord accessoires. Un rythme punchy est maintenu tout du long pour rendre palpitante une intrigue on ne peut plus classique. Le climat instillé, entre fascination et répulsion, contribue lui aussi à l’adhésion d’ensemble. Aussi ce nouveau né de la saga ne trahit aucun des codes établis par ses prédécesseurs, y compris dans un final laissant croire que la boucle est bouclée. S’il s’agissait d’une ultime saillie, elle serait tout à fait honorable. Ne jamais dire jamais ?

GEOSTORM (États-Unis, sorti le 1er novembre 2017) de Dean Devlin, avec Gerard Butler, Jim Sturgess, Abbie Cornish… *

Grâce à une coopération sans précédent entre États, un réseau de satellites contrôle désormais le climat et protège les populations. Jusqu’à ce que le dispositif se dérègle… S’agit-il d’un complot ou d’une faille dans le système ? S’engage alors une véritable course contre la montre…

Ce film, vous l’avez forcément vu. Pas qu’on vous ait mis le pistolet sur la tempe pour aller en salle, mais dans la mesure où il n’est qu’un gigantesque mix des grandes productions « catastrophes » des vingt dernières années : un poil Armageddon par ci, un brin Le jour d’après par là, le tout saupoudré de 2012 avec la nécessaire pointe de patriotisme façon Independance day.

Autrement dit un film acceptable pris individuellement (encore que), sauf qu’il arrive une fois que tout a déjà été dit sur le sujet, et le dit qui plus est sous la même forme abrupte. Sans second degré ni le moindre recul quant aux messages lourdingues diffusés. Les effets spéciaux sont réussis a minima car là aussi il a été donné de voir bien mieux dans ce registre. Le sacrifice du héros promis dans les dernières minutes rappellera à tous la séquence déchirante avec Bruce Willis dans Armageddon…en moins touchant forcément. Là où l’un arrivait à tirer les larmes, ce dernier du genre sonne creux, ne fait même pas figure de pochade tant il demeure autocentré, nous laissant à distance tout du long. Le dérèglement climatique est un prétexte d’actualité bien mal vendu pour justifier de ce b(r)ouillon d’inculture. L’emprunt scénaristique à Gravity utilisé pour la résolution achève de convaincre du manque de créativité autour du projet. Le genre de film possible à comprendre en se gavant de pop-corn, sans écouter la moitié des dialogues, en pianotant sur son téléphone et en s’accordant un passage impromptu aux toilettes en pleine séance. C’est dire son inanité.

CARBONE (France, sorti le 1er novembre 2017) d’Olivier Marchal, avec Benoît Magimel, Gringe, Idir Chender, Michaël Youn, Gérard Depardieu… ***

Menacé de perdre son entreprise, Antoine Roca, un homme ordinaire, met au point une arnaque qui deviendra le casse du siècle. Rattrapé par le grand banditisme, il lui faudra faire face aux trahisons, meurtres et règlements de compte.

Un homme meurt sous les balles, tandis qu’en off sa voix résume par une belle formule ce qu’aura été sa vie, sa montée en puissance avant sa descente en flammes. L’introduction de Carbone use d’un classicisme qui a fait ses preuves, trouvant sa sacralisation via le premier opus de Sam Mendes, American Beauty. L’autospoiler sur le devenir de son protagoniste principal n’a jamais gâché un bon film, pourvu qu’il comporte des éléments assez riches pour vite balayer la première image de l’esprit du spectateur. Pourvu qu’il soit habité par des héros de chair et de sang. Pourvu que l’enchevêtrement de ses sous-intrigues soit assez limpide pour ne pas perdre le public. Or Carbone répond à tous ces défis. Pour son cinquième long-métrage en tant que réalisateur, l’ancien flic le plus célèbre du cinéma français (Olivier Marchal) a mis les bouchées triples : arnaque dans un milieu d’affaires impliquant aussi bien le grand banditisme que des policiers véreux. Il s’agira alors pour les trois parties de tirer leur épingle du jeu, à terme en envahissant le territoire des deux autres, forcément… Sans jamais verser dans la spectacularisation gratuite, Marchal donne un véritable souffle à son histoire, filmant ses personnages au plus prés pour pointer la tension sous-jacente, donnant du corps au moindre des rôles secondaires (Mickaël Youn, bluffant dans une composition on ne peut plus sérieuse) à l’exception d’un Depardieu qui active le mode roue libre en patriarche tyrannique. Les codes des films de mafia sont parfaitement respectés via des scènes emblématiques, tel cet enterrement comprenant l’assassin aux premières loges ou ces dîners aux restaurants où l’on étale sa richesse par excès de confiance. Voilà bien le prototype du polar qui plaira aux vieilles générations de cinéphiles comme à un public amateur de modernité.

BORG/MCENROE ((États-Unis, sorti le 8 novembre 2017) de Janus Metz Pedersen, avec Shia LaBeouf, Sverrir Gudnasson, Stellan Skarsgärd… **1/2

Borg/McEnroe est un film sur une des plus grandes icônes du monde, Björn Borg, et son principal rival, le jeune et talentueux John McEnroe, ainsi que sur leur duel légendaire durant le tournoi de Wimbledon de 1980. C’est l’histoire de deux hommes qui ont changé la face du tennis et sont entrés dans la légende, mais aussi du prix qu’ils ont eu à payer.

Une nouvelle variante de biopic est en train d’éclore : ne retraçant ni l’intégralité de la vie d’un personnage illustre ni une période précise de son existence, mais davantage l’impact qu’il aura eu sur son milieu ou son époque. Ces portraits croisés de deux des tennismen les plus mémorables du siècle dernier tend surtout à faire revivre la légende d’un tournoi : Wimbledon 1980. Sont aussi bien épluchés les coupures de presse de l’époque, les entourages des joueurs, leurs confrères du circuit, l’image prédominant dans l’opinion publique etc. Aussi ce récit du duel mythique rappelle largement The Program par la dynamique de son séquençage. L’un comme l’autre fonctionne grâce à une mécanique bien huilée, alternant l’intimisme et la grandiloquence pour atteindre le point culminant annoncé en amont. Le premier se concluait sur la déchéance de Lance Armstrong après les révélations de dopage, celui-ci sur un moment de gloire doux-amer de Borg, si jeune et déjà si épuisé par une vie de privation. Face à lui, McEnroe incarne une forme de liberté, une spontanéité « scandaleuse » à bien des titres quand on demande avant tout à un sportif de son rang d’être sobre, modeste voire taiseux. Peu importe alors si ces attributs de self-control reconnus à un Borg, bouillonnant de l’intérieur, ne soient qu’une façade, nous tenons là l’opposition fantasmée. Le feu contre la glace. L’équivalence de Nadal et Federer dans le même sport dans les années 2000 ou Cristiano Ronaldo et Messi aujourd’hui en football. La schématisation comme moteur du récit sportif. En ressort un objet cinématographique mitigé : oui les quarante minutes consacrées à la finale proprement dite sont captivantes (merci à la saga Rocky pour le type de montage), mais les flashbacks biographiques souffrent d’être à sens unique, pointant avec lourdeur les origines de la création du personnage de Borg « beauté froide ». Pour qui n’a pas connu la rivalité en son temps, il est bien dur de comprendre en quoi elle fut importante. Un terrible manque de point de vue et de perspectives qui empêche ce bon témoignage sportif d’être un grand film.

JUSTICE LEAGUE (États-Unis, sorti le 15 novembre 2017) de Zach Snyder avec Ben Affleck, Henry Cavill, Gal Gadot, Ezra Miller…**1/2

Après avoir retrouvé foi en l’humanité, Bruce Wayne, inspiré par l’altruisme de Superman, sollicite l’aide de sa nouvelle alliée, Diana Prince, pour affronter un ennemi plus redoutable que jamais. Ensemble, Batman et Wonder Woman ne tardent pas à recruter une équipe de méta-humains pour faire face à cette menace inédite. Pourtant, malgré la force que représente cette ligue de héros sans précédent – Batman, Wonder Woman, Aquaman, Cyborg et Flash – , il est peut-être déjà trop tard pour sauver la planète d’une attaque apocalyptique…

Une seule conclusion possible au sortir de cette réunion de héros mythiques : DC ne sera jamais Marvel et cela constitue sans doute son principal problème. Car ce film possède certaines qualités, notamment dans l’art de démarrer une saga par le menu (une longue heure d’exposition des personnages qui fera gagner du temps pour les suites à venir) ou d’élever au rang d’icône une jeune actrice (Gal Gadot éblouissante en Wonder Woman). Le prétexte scénaristique n’a rien à envier à celui de Civil War, la composition du groupe de héros revêt à certain titre une plus grande cohérence que celui de son comics concurrent, les scènes d’action sont tout aussi survoltées (faisant oublier le pâle Batman contre Superman), l’ambiance fin de monde est bien installée…Alors quoi ? Un problème d’implication du spectateur tout simplement, on ne s’attache pas aux entités du groupe (à l’exception de Wonder Woman encore une fois), on reste à distance avec la mythologie DC là où Marvel parvient à nous faire verser des larmes pour la mort de l’autrefois invulnérable Wolverine. Comme une absence de saveur, l’impression diffuse de voir un simple épisode préparatoire, sans grande conséquences ni révélations. En grand fan de bandes-dessinées US, Zack Snyder met toute son énergie au gouvernail mais rien n’y fait : l’aura des Superman, Batman and co semble bien être bloquée quelque part dans les années 1980.

LE BRIO (France, sorti le 22 novembre 2017) d’Yvan Attal avec Daniel Auteuil, Camélia Jordana, Yasin Houicha… ***1/2

Neïla Salah a grandi à Créteil et rêve de devenir avocate. Inscrite à la grande université parisienne d’Assas, elle se confronte dès le premier jour à Pierre Mazard, professeur connu pour ses provocations et ses dérapages. Pour se racheter une conduite, ce dernier accepte de préparer Neïla au prestigieux concours d’éloquence. À la fois cynique et exigeant, Pierre pourrait devenir le mentor dont elle a besoin… Encore faut-il qu’ils parviennent tous les deux à dépasser leurs préjugés.

Ah bon on peut faire ça au cinéma ? Une comédie largement basée sur du cours magistral d’université, tendant à instruire ses spectateurs comme aucun autre film français cette année ? L’étonnement de la forme passé, ce 5e long métrage d’Yvan Attal séduit d’abord par son ambition d’offrir un humour à plusieurs niveaux de lecture, s’adressant à tous les publics. Les étudiants prendront des notes s’ils le souhaitent, et avec eux tous les amateurs de débats tant il y a beaucoup à retirer des échanges Neïla-Pierre. Comment ne pas être conquis par la fraîcheur de Camélia Jordana et surtout par le cynisme d’un Daniel Auteuil enfin à contre-emploi de sa casquette d’éternel gentil ? La séquence où il démontre à une femme que se contraindre à ramasser les crottes de son chien constitue le pire asservissement est particulièrement savoureuse. Quant à son duo/duel avec son étudiante, il débute de manière très déséquilibré pour progressivement trouver les nuances. En plus de révéler nombre de stratagèmes argumentatifs, le film pose finement des réflexions sur la prédestination sociale, le complexe de supériorité des instruits, la part transactionnelle existant dans toute relation humaine, la nécessité de s’éloigner des sentiers battus pour atteindre ses buts. Et s’il parle plus ou moins directement des problèmes d’intégration des enfants d’immigrés de la deuxième génération, il ne verse pas dans l’angélisme ou le manichéisme. À l’image de son final à lames opposées : un sabordage d’un côté, un sauvetage de l’autre, les deux tendant à faire naître une carrière de rhéteur. La bonne surprise de cette fin d’année.

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