Critiques Cinéma Février 2018

Un mois marqué par une double déception, vis-à-vis du blockbuster made in Marvel Black Panther autant que du 15h17 pour Paris, le dernier Clint Eastwood, peinant à donner de l’épaisseur à son sujet. Heureusement le multi-oscarisé La forme de l’eau justifie son rang, quand The passenger s’avère un pari réussi. Côté français, Le retour du héros confirme Jean Dujardin en acteur phare de son temps, et sauve l’honneur dans une période faste en comédies bas de gamme.

THE PASSENGER (Angleterre/États-Unis/France, sorti le 24 janvier 2018) de Jaume Collet-Serra, avec Liam Neeson, Vera Farmiga, Patrick Wilson… ***1/2

A

Comme tous les jours après son travail, Michael MacCauley prend le train de banlieue qui le ramène chez lui. Mais aujourd’hui, son trajet quotidien va prendre une toute autre tournure. Après avoir reçu l’appel d’un mystérieux inconnu, il est forcé d’identifier un passager caché dans le train, avant le dernier arrêt. Alors qu’il se bat contre la montre pour résoudre cette énigme, il se retrouve pris dans un terrible engrenage. Une conspiration qui devient une question de vie ou de mort, pour lui ainsi que pour tous les autres passagers !

Le défi incombant à un huis-clos est toujours le même : construire une intrigue suffisamment fournie pour que son carcan en apparence limitée s’enrichisse au fil des minutes avant d’atteindre l’apothéose. De nombreux réalisateurs se sont cassés les dents sur l’exercice, pas Jaume Collet-Serra qui confirme sa faculté à redonner ses lettres de noblesse aux thrillers/action movies. Sans effets de mise en scène tape-à-l’œil ni scènes ébouriffantes de bravoure où son héros accomplirait des actes surréalistes. Le personnage de Liam Neeson, parfaitement lambda, permet une identification instantanée du spectateur. Ce sont les événements ayant prises sur lui qui le rendront exceptionnel et non l’inverse. Aussi la montée de tension se mesure au fil de la sueur sur son costard. Ce qui commence comme un étrange jeu de piste franchit progressivement les paliers pour tourner au jeu de massacre. Nous embarquons littéralement avec lui dans cette enquête forcenée pour identifier l’élément décisif. Ne connaissant ni le qui, ni le pourquoi, ni le comment, nous nous laissons volontiers balader par les indices et contre-indices disséminés sur le chemin. En grande partie grâce à la prestation du protagoniste principal mais aussi par l’habile équilibre du scénario qui, sans négliger de faire apparaître une nouvelle piste toutes les dix minutes, n’oublie jamais le plaisir. L’engouement de la réalisation apparaît à chaque instant, la caméra se fait autant manipulatrice qu’elle-même victime des rebondissements successifs. Le propos du film s’enrichit de réflexions sur la routine castratrice, les limites de la morale face au monde du tout-rentabilité, la notion de complicité pour un crime dont on ne connaîtrait pas les tenants. Si l’on devait adresser un seul bémol, ce serait sans doute l’absence d’un ennemi assez charismatique pour donner le change à Neeson, de plus en plus sosie de Jean-Jacques Bourdin au fil des ans. Et au moins aussi bondissant.

LE 15H17 ¨POUR PARIS (France, sorti le 7 février 2018) de Clint Eastwood, avec Spencer Stone, Anthony Sadler, Alek Skarlatos… *1/2

Dans la soirée du 21 août 2015, le monde, sidéré, apprend qu’un attentat a été déjoué à bord du Thalys 9364 à destination de Paris. Une attaque évitée de justesse grâce à trois Américains qui voyageaient en Europe. Le film s’attache à leur parcours et revient sur la série d’événements improbables qui les ont amenés à se retrouver à bord de ce train. Tout au long de cette terrible épreuve, leur amitié est restée inébranlable. Une amitié d’une force inouïe qui leur a permis de sauver la vie de 500 passagers…

Ceci n’est pas un film sur l’attaque du Thalys. Avertissement initial indispensable pour pouvoir appréhender le dernier Clint Eastwood sans sentiment d’escroquerie. À aucun moment ne seront interrogées les motivations du terroriste. Encore moins de pistes avancées concernant le réseau de commanditaires éventuels ou de mise en perspective du contexte des attentats successifs en Europe. Le passage à l’acte héroïque des trois jeunes Américains est moins le fil rouge que la concrétisation de leur solide amitié. Et c’est bien du récit des événements ayant contribué à unifier « à la vie à la mort » les trois hommes dont il s’agit. De leurs bêtises d’enfance à leur voyage à travers l’Europe en passant par les péripéties de leurs orientations professionnelles. Le film est une réflexion sur le hasard, la destinée, le fait de se retrouver à un endroit donné à un moment précis. On s’attache aux détails ayant conduit les protagonistes à suivre des parcours différents de ceux visés, aussi bien pour leur carrière militaire qu’en matière de tourisme. Et de ces choix guidés par des loupés ou rencontres de circonstances, les plus cruciaux ne sont pas ceux qu’on pourrait croire. En soi le traitement ressemble davantage à un documentaire (voir un film de vacances au caméscope pour les séquences touristiques) qu’à une œuvre de fiction, aspect renforcé par le choix fort d’embaucher les trois intéressés dans leurs propres rôles plutôt que des acteurs confirmés.À ce petit jeu la mise en scène s’efface là où elle était magnifiée dans Sully (également une histoire de sauvetage héroïque, également une histoire vraie). Des séquences sont inutilement longues (la boite de nuit à Amsterdam) quand d’autres auraient mérité un meilleur développement, le parcours de Spencer étant davantage mis en exergue que celui des deux autres intervenants. On comprend l’intention, mais on tousse devant sa mise en œuvre. Ne fallait-il pas prendre plus de distance et aborder le sujet sur un angle différent ?

BLACK PANTHER (États-Unis, sorti le 14 février 2018) de Ryan Coogler, avec Chadwick Boseman, Michael B. Jordan, Lupita Nyong’o… **

Après les événements qui se sont déroulés dans Captain America : Civil War, T’Challa revient chez lui prendre sa place sur le trône du Wakanda, une nation africaine technologiquement très avancée. Mais lorsqu’un vieil ennemi resurgit, le courage de T’Challa est mis à rude épreuve, aussi bien en tant que souverain qu’en tant que Black Panther. Il se retrouve entraîné dans un conflit qui menace non seulement le destin du Wakanda, mais celui du monde entier…

Quand on introduit une multitude de personnages pour bâtir un univers, il convient de les présenter en bonne et due forme. Or Black Panther était apparu comme un cheveu sur la soupe dans Captain America : Civil War,en tant que renfort des Avengers, sans en être un membre à part entière. Au-delà d’approfondir son personnage, le film nous invite à partir à la découverte du Wakanda, terre en apparence sauvage mais en fait berceau d’une haute technologie, aspect demeuré secret au reste du monde. On prend directement l’histoire au moment du couronnement de T’Challa, magnifié dans une cérémonie traditionnelle au sommet des collines. Le héros doit aussitôt prouver sa valeur dans un duel parfaitement chorégraphié. Si les décors font un peu toc, le climat s’installe au mieux. Hélas, le manque de charisme de Chadwick Boseman dépassionne assez rapidement les débats, d’autant que l’intrigue nous perd en changeant d’ennemi numéro un à mi-parcours. Les personnages secondaires dégagent davantage d’intérêts, à l’image de la sœur geek de T’Challa, gage d’avenir certain pour cette saga.

Le problème étant qu’en dehors d’une belle affirmation pour les acteurs afro-américains, ce film n’avance en rien le schmilblick du Marvel Cinematic Universe. Sa sortie entre deux « réels » blockbusters (Avengers Infinity War arrivant fin avril) rend caduque les éventuels rebondissements de l’action. Seuls les habituels teasers inclus dans le générique de fin donneront l’eau à la bouche aux fans. Pour le reste, on ne perçoit à aucun moment d’enjeux majeurs, ni ne pouvons croire aux divers dangers s’enchaînant. Mauvais film ? Non. Mineur, assurément.

LE RETOUR DU HÉROS (France, sorti le 14 février 2018) de Laurent Tirard, avec Jean Dujardin, Mélanie Laurent, Noémie Merlant… ****

Elisabeth est droite, sérieuse et honnête. Le capitaine Neuville est lâche, fourbe et sans scrupules. Elle le déteste. Il la méprise. Mais en faisant de lui un héros d’opérette, elle est devenue, malgré elle, responsable d’une imposture qui va très vite la dépasser…

Si l’on s’en tient au pitch sur le papier, on a déjà vu ce vaudeville typiquement français. Un duo que tout oppose, une énorme arnaque tenant sur un fil, un cadre historique (mais pas trop) et un enchaînement de gags découlant du mensonge originel. Alors comment expliquer que la magie fonctionne si bien ? Par l’engouement de son casting en premier lieu : Jean Dujardin, désormais empreint d’une façon de jouer reconnaissable entre mille ; Mélanie Laurent, parfaite dans son incarnation d’une manipulatrice vertueuse. L’association fonctionne à merveille, dégageant une vraie fraîcheur, un naturel désarmant. Y compris lors d’une séquence explosive, héritière directe de la scène de révélation dans Hibernatus. Le scénario est pour sa part suffisamment malicieux pour que l’on y trouve des intérêts au-delà de sa finalité convenue. On a beau deviner l’essentiel du déroulement, on reste surpris par le cheminement emprunté pour nous y amener. Nous nous trouvons enfin devant une « grosse » comédie nationale n’insultant pas l’intelligence du public. Même l’apparente absurdité de l’auditoire conquis par les boniments de Neuville est justifié par le contexte historique. Tout simplement jubilatoire.

LA FORME DE L’EAU (États-Unis, sorti le 21 février 2018) de Guillermo Del Toro, avec Sally Hawkins, Michael Shannon, Richard Jenkins ***1/2

Modeste employée d’un laboratoire gouvernemental ultrasecret, Elisa mène une existence solitaire, d’autant plus isolée qu’elle est muette. Sa vie bascule à jamais lorsqu’elle et sa collègue Zelda découvrent une expérience encore plus secrète que les autres…

Comment revenir sur un film multi-oscarisé sans être dithyrambique ? En restant sur l’avis que l’on s’était fait à l’issue de la projection, soit deux semaines avant que la cérémonie sacrée du cinéma US rende son verdict. Une histoire d’amour teintée d’éléments fantastiques dans une Amérique encore empêtrée dans la ségrégation, le sujet était en soi riche et prometteur. Le très en vogue Guillermo Del Toro relève un défi à sa taille, sans dénaturer ses codes esthétiques ou sa foi en un cinéma mêlant savoir-faire d’auteur et divertissement. Il y a ceux qui s’arrêteront au monstre lui-même et ne se laisseront pas prendre au jeu, et ceux qui le considéreront comme une simple métaphore de la marginalité. Quitte à choisir, on optera pour le second groupe. Celui des rêveurs, volontairement crédules, qui pourront surpasser certains aspects caricaturaux (le chef d’entreprise en vrai méchant à l’ancienne) pour apprécier toute la poésie de la mise en scène. Comparé à juste titre par certains à Amélie Poulain (la jeune fille en manque d’affection, Le vieux voisin rappelant furieusement Mr Dufayeul, la bande-son dans la même veine que celle de Yann Tiersen), le film s’en démarque cependant sur d’autres points, notamment son atmosphère propre, sa narration suggestive quand celle de Jean-Pierre Jeunet est (trop) explicative ou un côté rétro plus palpable. Car l’Amérique fin années 1950/début 1960 est parfaitement reconstituée, les programmes de comédie musicale chéris par Giles, homosexuel bridé par le contexte social, servant de fil rouge. Quelques scènes dérangeantes d’exclusion rappellent l’ambigu Collision (oscar du meilleur film en 2005). Quant à la mise en scène, elle ne devrait pas laisser insensibles les amateurs de l’univers baroque de Wes Anderson ou des angoisses sourdes de M. Night Shyamalan. Il manque sans doute un petit ingrédient original pour transformer ce bon film en chef d’œuvre, quelque chose de l’ordre de la féerie ou davantage de décomposition des étapes dans le rapprochement du couple. Encore que le final, soumis à diverses interprétations, puisse expliquer la connexion instantanée de ces deux êtres hors-normes.

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