Jack White : En mode roue libre – Chronique de l’album Boarding House Reach (2018)

Prolifique. Voilà bien un qualificatif approprié lorsqu’on parle de la mégastar rock Jack White, infatigable travailleur sonore aux identités musicales variables selon le costume enfilé : hard rock blues avec les White Stripes, pop/punk sautillante avec les Raconteurs, garage/psychédélique avec The Dead Weather et finalement classique/blues pour ses productions solos. Boarding house reach est le troisième opus décliné sous son simple état civil après Blunderbuss (2012) et Lazaretto (2014). Si les deux premiers étaient, à défaut de surprenants, de bonne facture, celui-ci se caractérise…comme tout l’inverse.

Piste 1 CONNECTED BY LOVE 4’37’’ ***1/2

Voilà un titre qui n’aurait pas dépareillé sur Elephant ou Get behind me Satan des White Stripes, halte en terrain connu pour marquer le début du voyage de ce Boarding house reach progressivement déstabilisant. Cette puissante éructation sur fond de beat grésillant séduit d’emblée. Après un bref mais brillant solo à valeur de pont, la deuxième partie du morceau laisse la part belle à des chœurs à forte résonnance religieuse. Embarquement réussi.

Piste 2 WHY WALK A DOG ? 2’29’’ **

Rythme de balade pour mieux intégrer une sonorité/atmosphère électronique, ce titre sonne comme une nouvelle ode à un voyage étrange. Jusqu’à une fin abrupte donnant un sentiment d’inachevé. L’essai avait tout pour être concluant, a manqué un cheminement.

Piste 3 CORPORATION 5’39’’ *

Grosses saccades électriques, distorsions, introduction inattendue de djembés, éructation de slogans, cri primal en guise de refrain, pour l’empilage harmonieux on repassera. Nous croyons retomber par moments sur une ligne directrice avant que de nouveaux sons incongrus ou hurlements stridents viennent briser la cohérence. Assurément expérimental, et assurément inécoutable aussi.

Piste 4 ABULIA AND AKRASIA 1’28’’ *

Interlude/monologue pour reprendre sa respiration. Inutile par essence et impossible à apprécier de manière isolée de l’album qu’il sert, ce morceau laisse pourtant entrevoir une sympathique familiarité avec les thèmes de western chers à Ennio Morricone. Aussi quittons-nous provisoirement l’espace pour la terre ferme, sans comprendre davantage les intentions artistiques cachées derrière.

Piste 5 HYPERMISOPHONIAC 3’34’’ *

Un mix de sons détraqués semblant tout droit issus de jeux-vidéos années 1980. À mi-piste, quelques voix viennent agrémenter cet univers de buggs. Sans pour autant relever le niveau. Un simple trip, tout sauf une chanson.

Piste 6 ICE STATION ZEBRA 3’59’’ *

Cette fois c’est le coup du rap/dubstep loupé qui guette au coin du bois. Noyé sous un enchevêtrement chaotique, des rappeurs scandent leur flow avec difficulté. Une mauvaise rencontre entre Archive et Daft Punk. Et surtout l’impression émergente d’un artiste égaré dans un processus à la J-L Godard au cinéma, où la forme prend totalement le pas sur le fond.

Piste 7 OVER AND OVER AND OVER 3’36’’ **

Soupir de soulagement. Nous retrouvons enfin un riff rock susceptible de nous réconcilier avec la patte du magicien White. Même noyé sous des arrangements douteux, sa guitare transpire pour offrir une authentique envolée. Hélas la fin du morceau rebascule dans une addition d’instruments insensée. Un tube potentiel gâché avec zèle.

Piste 8 EVERYTHING YOU’VE EVER LEARNED 2’13’’ **

Débutant comme un slogan publicitaire répété plusieurs fois sur fond electro-spatial, ce deuxième interlude vire à une violente apostrophe à une foule fictive dans sa seconde partie. Meeting politique ? Éructation d’un gourou de secte ? Le discours est accompagné d’une rythmique rock trés intéressante pour le coup. Même réflexion que pour Why walk a dog ?, prometteur mais inabouti.

Piste 9 RESPECT COMMANDER 4’33’’ **1/2

À défaut d’une chanson, nous avons affaire au titre expérimental le plus abouti de l’opus. Une sorte de cavalcade à multiples tempos et ambiances. D’abord dominée par une batterie agressive, elle se veut plus rassurante par la suite et se conclut avec des accents blues propres à l’auteur. Prise séparément, chaque partie du morceau pourrait constituer un générique efficace, ou s’inscrire parfaitement dans une séquence de course-poursuite au cinéma.

Piste 10 EZMERELDA STEALS THE SHOW 1’42’’ *

Nouveau monologue sur fond interstellaire et robotique. Gageons que David Bowie ne doit pas bouder son plaisir d’où il se trouve. Mais comme nous sommes des citoyens moyens sous tous rapports, nous restons insensibles à l’initiative.

Piste 11 GET IN THE MIND SHAFT 4’13’’ *

Un nouveau fond musical prompt à se marier avec un film de genre barré. Les vocoders servent de chair à une mélodie mid-tempo ne décollant jamais. Si le disque pouvait encore être sauvé, ce titre achève de convaincre du mal fondé de cette grandiloquence électronique incontrôlée.

Piste 12 WHAT’S DONE IS DONE 2’54’’ **1/2

Puisque nous venons de toucher le fond, nous ne pouvons que remonter. Cette balade classiciste retrouve la couleur des précédents opus solos. White confond sa voix avec celle de son invitée Esther Rose pour mieux rappeler les exercices de ce type du temps des White Stripes ou Dead Weather. Pas de quoi rentrer dans les annales, seulement un titre reposant après l’enchaînement barbare subi précedemment.

Piste 13 HUMORESQUE 3’10’’ *1/2

Confirmation : nous finirons cet album foutraque en douceur via ce piano/voix caressant dans le sens du poil. Deux premiers et deux derniers titres facilement audibles pour faire avaler la superposition d’expériences insensées au cœur de l’opus ? La coïncidence n’a pas court pour un exercice de style si savamment étudié. Insuffisant hélas pour camoufler le rendu global, d’autant que cette ultime piste vire à des arrangements de jazz décousus.

BILAN : *1/2 Le problème des génies c’est quand ils finissent par y croire eux-mêmes. White ne fait pas exception à la règle, et à vouloir disséminer en 44 minutes tous les ingrédients emmagasinés dans son cerveau de musicos accompli il en a oublié l’essence de son art. Aucune mélodie ou gimmick fort ne se dégage de ce grand capharnaüm, devenant éprouvant à l’écoute sur la durée, quand bien même on isolerait les pistes les plus caverneuses pour approfondir le reste. Sept ans après Radiohead, White a réalisé son King of Limbs à lui. Une grande déception qui ravivera un peu plus la flamme chez les fans rêvant d’une reformation des White Stripes, toujours aujourd’hui son combo emblématique.

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