POKER : La chance importe si peu en vrai…

Sempiternelle rengaine : le poker serait essentiellement un jeu dominé par le hasard, la chance au tirage, le coup de pouce du sort. Quand les joueurs professionnels se contenteraient de rire à gorge déployée face à cette diffamation, j’ai choisi d’aller plus loin en disséquant méticuleusement les nombreux points permettant de défendre le contraire. Aucune place au pifomètre au moment d’investir le tapis vert. Ou si peu…

Être accusé d’avoir de la chatte et en même temps de gagner sans avoir de jeu, une forme de poker ?

Ainsi en fallut-il d’une de ces soirées où « la chance du débutant » avait parlé (du moins aux yeux de l’intéressé) pour me décider à enfin échafauder par écrit une argumentation massive destinée à tous les mécréants. Challengé par un cousin convaincu que le poker était avant tout une affaire de chance, j’ai été longtemps enclin à balayer d’un revers de main la proclamation tant j’avais pu être acteur/spectateur conscient du background nécessaire pour devenir un bon adepte de la discipline. Tant j’avais pu aussi, par le biais des autres jeux de cartes pratiqués, me rendre compte à quel point le hasard s’avérait bien plus décisif par ailleurs. Oui, il fallait une fois pour toutes repousser cette martingale teintée de facilité et redorer le blason d’un jeu que la plupart des professionnels apparentent à un véritable sport. Éprouvant physiquement, exigeant en matière de tactique, possédant ses propres techniques, et revêtant bien d’autres aspects surpassant sa dimension hasardeuse. Précisons d’emblée que l’on traite ici du Texas Hold’Em, variante la plus populaire et aussi celle laissant le moins de place aux inconnues.

La même excuse que le mauvais élève de philo

Nous en connaissons tous un au minimum : ce cancre du cours de philosophie se ramassant un 5 à toutes les interrogations. Car hors-sujet bien entendu. Que nenni, selon lui le problème est ailleurs : « Si tu écris certaines choses et que le prof pense différemment il va te saquer. » Confusion de sens entre le fond d’une pensée et la capacité à établir un raisonnement cohérent. En matière de poker, nous avons le même, celui qui aura dégainé des « all in » sur la seule foi de nerfs fragiles ou d’acharnement irraisonné (incapacité à ressentir son moment de « tilt » pour utiliser le jargon du milieu). Celui-là jurera avoir eu la guigne toute la partie sans se remettre en cause, taxera son tombeur de « chattard ». Parfois à raison, mais parfois seulement. Car un joueur est souvent son propre fossoyeur au cours d’une partie de longue haleine. Pas de place pour les coups de sang ou l’émotion autour de la table, seule le mélange de différents paramètres doit guider vos actions.

Une main espérée de tous, mais que peu savent rentabiliser.

Le seul jeu te permettant de refuser de jouer

Premier point essentiel : au poker vous ne dépendez de personne. Pas d’équipier inattentif pour couler vos intentions, pas de nécessité d’établir une connexion sur le long terme pour se faire comprendre d’un autre, à l’inverse d’autres jeux tels la belote contrée ou le tarot. Vous dépendez même très peu des cartes en définitive. En effet, en cas de mauvais jeu en mains au rami, dame de pique ou autres variantes, pas le choix la mène aura lieu. On a tous connu ce soupir limite haineux quand le dernier de tablée ouvre à « 80 » et que votre jeu présente une quasi garantie d’inutilité. Là aussi la mène aura lieu. Si quelqu’un s’aventure à prendre « le chien » au moment d’un trou noir dans votre jeu, même punition. Rien de tout cela au poker : vous n’avez rien, vous vous couchez à loisir. Même en pré-flop, même sans avoir eu à miser le moindre jeton parfois. Ce luxe de « refus de jeu » est un aspect fondamental.

Une partie se jouerait sur un coup de dés ? Et pourquoi pas les tirs aux buts comparés à une loterie aussi ?

Les plus grands champions le confirment : un tournoi se gagne souvent à l’aune de la patience dont on aura fait preuve pendant l’heure où le sort ne nous aura pas gâté. Autrement dit, une parade à la malchance est d’emblée induite dans la structure même du jeu. Et les personnes venant arguer n’avoir « rien vu » pendant la durée de toute une soirée seront légitimement moqués. Le dicton dit vrai en matière de chance : elle tourne ! Et puisqu’elle tourne, son effet s’avère caduque. La victoire ira à la meilleure rentabilisation des belles mains, aux mises les plus chirurgicales, à la meilleure lecture du jeu, bref à la jouerie.

Le bluff, cet usage surestimé…

Une vieille rengaine nuit également à la reconnaissance du poker comme véritable jeu de stratégie : la mise sur un piédestal de la pratique appelée bluff. À en croire les discussions de comptoir, celui-ci serait une composante principale d’une partie de poker, impression nettement construite à travers des grands classiques du cinéma hollywoodien où l’on présentait le plus souvent le poker à cinq cartes, « le vrai » dixit les puristes, n’incluant aucun abattage de cartes communes et seulement deux tours de mises. D’où une place plus grande pour le hasard et les tentatives d’intimidations quand la structure du Texas Hold’em (quatre tours de mises, révélations successives de cartes sur un tableau commun) favorise l’évaluation raisonnée. C’est à dire optant rarement pour des mises à vocation de « voler le pot ».

Les Joueurs (1998), rare film présentant le texas hold’em sous tous ses aspects, et ce malgré une VF à la ramasse.

Et encore, il faut s’entendre sur la notion même de bluff : un joueur possédant une main modeste de type paire ou double paire pourra, au nom de la faiblesse ressentie chez son/ses opposant(s), laisser entendre par une forte mise avoir une main supérieure. Admettons qu’il fasse se coucher les autres joueurs, aura-t-il passé un bluff pour autant ? Non, dans la mesure où sa seule paire/double paire se serait avèrer « suffisante » pour emporter le pot. Nous sommes bien loin des récits de bluff intégral sur-vendus par le Septième Art ou le Café du Commerce. C’est bien la situation, la lecture du jeu qui vous fera optimiser un bluff et non une décision prise de prime abord sur la seule foi de votre réputation ou de votre capacité à impressionner les quidams. Or les cas de figure de mènes brinquebalantes où l’on peut passer un tel « arrachage » de jetons restent marginaux sur une partie de plusieurs heures. Et quand bien même l’on baserait sa stratégie sur ces séquences-ci, la réussite ne proviendrait pas des cartes reçues mais d’une capacité à cerner les adversaires, les moments clés, le bon timing dans la décision, la hauteur du tapis possédé au moment M etc.

Un jeu structurellement mathématique/quantifiable

Prenons une composition classique de table en tournoi, généralement composée de neuf ou dix joueurs. On dira dix pour plus d’aisance mathématique. D’ailleurs, indépendamment du nombre de participants, on jouera toujours avec un seul paquet de 52 cartes, tout bonnement la garantie qu’une valeur existe une seule fois. Argument accessoire pourrait-on se dire de prime abord, sauf que cela permet une rationalisation chirurgicale des probabilités quand une partie de rami (comprenant deux ou trois paquets) rend malaisante le calcul de ce qu’il vaut mieux garder ou jeter. Rami, belote, tarot, bien plus soumis au hasard que le poker, ce n’est pas une opinion, c’est un fait structurel autant que conjoncturel (voir plus haut).

52 cartes et dix joueurs à table donc. Distribution de deux cartes individuelles, restant à la discrétion de chacun. Par la suite, abattage (showdown) progressif de cinq cartes communes, elles-mêmes entrecoupées de trois cartes « brûlées », soit 28 cartes réquisitionnées lors de phases à dix participants. En vertu des cartes restant à distribuer entre chaque étape, les joueurs peuvent établir des probabilités de « toucher » telle ou telle combinaison. Aussi existe-t-il même des tableaux exprimant les pourcentages pour chaque main de départ, puis en fonction des valeurs dévoilées au centre de la table.

Souvent négligée, la position occupée au moment de la donne est pourtant primordiale.

Les mises en pré-flop, largement conditionnées par la position occupée dans le tour de parole, sont parmi les éléments les plus capitaux. Il s’agit soit d’annoncer la couleur clairement à travers les jetons envoyés, soit de tromper l’ennemi en sous-cotant/sur-cotant la valeur de sa main voire carrément en envoyant une information erronée (le fameux/fumeux bluff) selon que l’on soit un type de joueur serré ou agressif ou entre les deux. En tous les cas il s’agit de faire fuir un nombre important d’adversaires avant l’abattage du flop (trois premières cartes communes), tout en souhaitant une ou deux réponses favorables à sa mise pour maximiser la donne. Il s’agira plus rarement de provoquer un abandon général pour ramener à soi les mises obligatoires, dites blinds, déposés par les deux joueurs à la gauche du bouton (objectif seulement intéressant en phase avancée d’une partie). La mise/relance pré-flop est essentielle pour réduire la présence de joueurs dotés d’une main marginale à faible potentielle d’amélioration, et ainsi limiter le risque qu’ils soient aidés par le flop et vous entraînent au bad beat (perdre un coup malgré une main supérieure au moment de la confrontation). L’utilisation du check (se maintenir dans le coup sans miser quand la configuration le permet) est une arme complémentaire pour rester masqué lorsqu’il s’agira de « cacher sa main » ou permettre aux mal servis de rester en attente. C’est à un équilibre sans cesse rebattue entre ces composantes auquel s’astreint le joueur de poker averti.

Le check, un petit tapotage de doigt pouvant signifier la faiblesse comme se révéler une arme redoutable.

Ce travail d’addition de facteurs objectifs s’avère au final plus redoutable que les éléments irrationnels telles les bad beats ou série de « mauvaises rencontres » (opposition entre deux mains quasiment équivalentes). Or la diffusion télé des parties, largement basée sur le montage des mains les plus spectaculaires ou les nombreux retournements de situation, peut donner l’impression de la toute-puissance de la chance. Un programme de 45 minutes résumant une joute de sept heures est forcément trompeur, aussi encouragera-t-on à privilégier les rares émissions proposant des parties en intégralité, rendant vraiment compte de la finesse de ce jeu. Présentateur éphémère d’un programme basé sur ce format, Patrice Laffont exprimait ainsi sa lassitude lorsqu’une dizaine de mènes consécutives voyait l’échange s’achever avant même le flop. Anti-sexy au possible d’un point de vue de spectateur, ces phases de ralentissement sont pourtant caractéristiques d’une partie se déroulant selon les codes du genre.

Une mécanique du cerveau

Croyez-vous sérieusement qu’on peut parler de hasard lorsque l’on sait les meilleurs joueurs mondiaux doués en mathématique, en sociologie ou carrément psychologue de métier (Jerry Yang, champion du monde WSOP 2007) ? Comme tout sportif, ceux-ci jouent selon une mécanique intégrée, aussi livrent-ils leurs tournois en usant de toutes les données emmagasinées et non en vertu de leurs seules poket cards (les deux cartes individuelles reçues à chaque mène) ou les améliorations de jeu offerts par le tableau commun. La personnalité est une variable bien plus importante que les cartes elles-mêmes, ainsi un joueur répondant à ses nerfs ou son ego ne percera jamais sur le long terme. De même, les profils de « curieux » payant toute relance pour absolument voir le flop avant de jeter leur main seront rapidement punis de leur manque de tri sélectif. Même des stars réputées pour leur jeu agressif tels Phil Hellmuth (15 bracelets WSOP et 57 présences en table finale) ou Daniel Negreanu (6 bracelets WSOP et 38 présences en table finale) prennent en compte les probabilités avant de rentrer dans un coup. Ci-dessous une catégorisation générale en quatre catégories des mains de départ en pré-flop pour évaluer le danger potentiel.

Autre donnée complémentaire, la probabilité de recevoir telle ou telle type de main. Dans 70 % des cas on tombera sur un tirage neutre (deux cartes non connectées et non assorties), ce qui renforce l’idée que c’est bien la jouerie et non le jeu qui vous mènera à la victoire sur plusieurs heures.

Pour ceux voulant pousser le calcul de probabilités plus loin, je recommande cet excellent simulateur de jeu : https://fr.pokernews.com/poker-tools/poker-odds-calculator.htm

C’est bien de l’alliage de ces données mathématiques, de votre sang-froid, votre patience, votre évaluation objective de la situation, votre capacité à faire abstraction des amitiés/inimitiés avec vos adversaires qu’émergeront vos atouts pour le poker. Et s’amélioreront vos résultats sur le moyen terme, notamment face à des gens snobant tous les facteurs mentionnés. Alors si en plus vous bénéficiez de cette pseudo-chance ne profitant qu’aux audacieux…

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