Critiques Cinéma Septembre 2018 (Allociné)

Une rentrée cinématographique centrée sur des productions tricolores avec deux comédies potables, sans aller toutefois au bout de leur(s) idée(s), mais aussi un récit historique fragmentée et la première expérience US d’un de nos meilleurs représentants nationaux, Jacques Audiard.

J’AI PERDU ALBERT (France, sorti le 12 septembre 2018) de Didier Van Cauwelaert, avec Julie Ferrier, Stéphane Plaza, Josiane Balasko… **

Chloé, jeune médium que s’arrachent les grands chefs d’entreprises, les hommes politiques et la jet set, abrite en elle depuis l’enfance l’esprit d’Albert Einstein. Mais, prise au piège de son succès, elle en fait trop ! Surmenée, les informations ne « passent » plus. Alors, Albert décide de déménager… Pour le meilleur et pour le pire, il s’installe dans Zac, un dépressif cartésien, apiculteur en déroute et garçon de café. Devenus indissociables et complémentaires, parce que l’un détient le « génie » et l’autre son mode d’emploi, Zac et Chloé, ces deux êtres que tout oppose, vont vivre en 48 heures le plus hallucinant des « ménages à trois »…

Un concept bien posé en préambule, un ton décomplexé, une certaine fraîcheur, un parfum semblable à ces comédies françaises populaires des 70’s et 80’s, et pourtant peu de scènes mémorables au sortir de ce long-métrage. Les pistes explicatives sont multiples : manque de gradation dans l’usage de ce pouvoir mystique tombé entre des mains innocentes, ou encore les faibles enjeux de l’ensemble, limités à la bataille entre les incrédules et les utilisateurs abusifs de l’esprit d’Einstein. Par moments cette capacité extrasensorielle est même mise de côté au profit de l’inévitable rapprochement amoureux entre les personnages principaux. Notons d’ailleurs que pour une première à ce niveau Stéphane Plaza parvient à tirer son épingle du jeu, nous servant un rôle sur-mesure de rêveur étourdi et idéaliste. Face à lui Julie Ferrier incarne avec légèreté sa partition de femme espiègle. Un léger coup de mou dans les seconds rôles avec une Josiane Balasko particulièrement caricaturale et une Virginie Visconti mal servie par le soudain virage de son personnage d’assistante dévouée en femme vénale sans scrupules. L’humour se démarque des grosses productions francophones actuelles en privilégiant les mots aux gags physiques, aspect boosté par la présence de Didier Van Cauwelart, auteur romanesque prolifique, derrière la caméra. À voir pour ce côté décalé, en dépit de l’absence de montée en puissance.

PREMIÈRE ANNÉE (France, sorti le 12 septembre 2018) de Thomas Lilti, avec Vincent Lacoste, William Lebghil, Michel Lerousseau… **1/2

Antoine entame sa première année de médecine pour la troisième fois. Benjamin arrive directement du lycée, mais il réalise rapidement que cette année ne sera pas une promenade de santé. Dans un environnement compétitif violent, avec des journées de cours ardues et des nuits dédiées aux révisions plutôt qu’à la fête, les deux étudiants devront s’acharner et trouver un juste équilibre entre les épreuves d’aujourd’hui et les espérances de demain.

L’université enfin démystifiée, voilà l’objectif annoncé de Thomas Lilti, spécialiste médical du grand écran (Hippocrate, Médecin de campagne) et conteur ici de l’amitié naissante de deux étudiants face à une machine à broyer : la première année en fac de médecine. Si l’on craint dans la première partie du film un surplus de séances de révisions, cours empiriques et énonciations de théorèmes obscurs, le propos finit par se dégager au-dessus des seules études pour pointer la défaillance de l’éducation nationale quant à réduire les inégalités sociales. Lui-même fils de docteur, Benjamin surfe sur ses facilités « reproductives » tandis qu’Antoine demeure un laborieux poussif malgré trois ans à viser le graal sans relâche. Le traitement est proche du documentaire, se plonge allègrement dans l’intimité des deux post-adolescents, celle d’une jeunesse en train de perdre son insouciance. En dépit d’une moralité brossée à traits grossiers, le récit se laisse suivre sans déplaisir. L’aspect fortement anxiogène du milieu universitaire peut être ressenti par tous, au-delà de ceux l’ayant vécu, puisque porté par deux acteurs habités. Peut-être a-t-il manqué davantage d’humour ou d’une scène phare pour faire de ce beau « petit » film un objet plus emblématique.

LES FRÈRES SISTERS (États-Unis/France, sorti le 19 septembre 2018) de Jacques Audiard, avec Joaquin Phoenix, John C. Reilly, Jake Gyllenhaal… **1/2

Charlie et Eli Sisters évoluent dans un monde sauvage et hostile, ils ont du sang sur les mains : celui des criminels, celui d’innocents… Ils n’éprouvent aucun état d’âme à tuer. C’est leur métier. Charlie, le cadet, est né pour ça. Eli, lui, ne rêve que d’une vie normale. Ils sont engagés par le Commodore pour rechercher et tuer un homme. De l’Oregon à la Californie, une traque implacable commence, un parcours initiatique qui va éprouver ce lien fou qui les unit. Un chemin vers leur humanité ?

Première exportation US mitigée pour l’un des cinéastes français majeurs des deux dernières décennies. Jacques Audiard a pour l’instant transformé tout ce qu’il touchait en or en mixant habilement les ingrédients de la chronique sociale, du film de truands et de la passion amoureuse. Il a d’ailleurs raflé multitude de récompenses (justifiées) : du césar de la meilleure première œuvre pour Regarde les hommes tomber à la palme d’or pour Dheepan vingt ans plus tard en passant par la razzia engendrée par les monumentaux De battre mon cœur s’est arrêté et Un prophète. Le choix d’adapter un western intriguait au plus haut point, notamment au vu d’un casting constellé d’étoiles hollywoodiennes. Or le premier aspect marquant de son nouvel opus est un certain manque de fulgurance du récit qui a tendance à trop se reposer sur la profondeur des dialogues de ces deux cow-boys en quête de sens. Heureusement l’effet est contrebalancé par un supplément de fantaisie tout au long d’une chasse à l’homme truffée de ressorts humoristiques. La beauté des cadres et paysages contribue également à nous garder captivés malgré l’absence de grandes scènes d’action. L’opération apparaît donc clairement : produire un western atypique, profondément humaniste, porté par des réflexions nouvelles plus que par l’hommage à un genre oublié. Ainsi doit-on entendre la performance de John C. Reilly en vieux flibustier usé par ce mode de vie aventureux. Les réponses cyniques de son frère (un Joaquin Phoenix dans l’excès) face à son projet de monter un commerce respectable reflètent la persistance de leurs démons, l’impossibilité de mettre fin à l’engrenage criminel dans lequel ils sont embarqués. C’est donc avant tout un film sur deux hommes interrogeant leur raison d’être, un axe narratif susceptible de réduire les autres enjeux à peau-de-chagrin. Certains y verront de l’audace, d’autres un pensum dénaturant le genre dont il se réclame.

UN PEUPLE ET SON ROI (France, sorti le 26 septembre 2018) de Pierre Schoeller, avec Gaspard Ulliel, Adèle Haenel, Olivier Gourmet… ***

En 1789, un peuple est entré en révolution. Écoutons-le. Il a des choses à nous dire. UN PEUPLE ET SON ROI croise les destins d’hommes et de femmes du peuple, et de figures historiques. Leur lieu de rencontre est la toute jeune Assemblée nationale. Au cœur de l’histoire, il y a le sort du Roi et le surgissement de la République…

Raconter de manière partielle, et inévitablement partiale, la transition historique durant les quatre ans séparant la prise de la Bastille et la condamnation du roi Louis XVI à la guillotine, soit l’ambition de Pierre Schoeller via ce (trop ?) long-métrage privilégiant un découpage tranché (sans mauvais jeu de mots) au risque de perdre de la fluidité du propos. Nous voilà face à un objet imbibé d’une culture théâtrale autant que littéraire, et finalement très peu cinématographique. Si l’on accepte ce postulat, on pourra suivre avec ferveur ces débats de l’Assemblée Nationale naissante comme ces injonctions venues de la rue. Le film est en effet largement porté par les dialogues enflammés de figures historiques comme d’anonymes en mal de représentation. La passion de l’époque transpire à chaque instant, nous faisant accepter d’être décontenancé par le rythme changeant et des intentions pas toujours explicites. Aussi les témoignages se multiplient via un nombre inhabituel de personnages principaux (presque une dizaine) et s’arrêtent parfois sur la petite histoire dans la Grande. En dehors d’une séquence de bataille très esthétisée, on refuse systématiquement l’aspect épique et iconique pour se centrer sur l’humain. Un peuple et son roi a peu de chances hélas de devenir une œuvre populaire car il exige un grand investissement intellectuel du spectateur, voire l’acquisition de notions historiques approfondies. À classer parmi ces œuvres que l’on appréhendera de façon différente selon le moment de notre vie, à évaluer/réévaluer avec du recul donc.

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