Critiques Cinéma Octobre 2018 (Allociné)

Accélération dans le calendrier cinéma avec masterpieces de réalisateurs importants, opus touchant à des figures historiques ou comédies fédératrices, programme si chargé qu’il ne sera pas question ici de deux des grosses sorties du mois écoulé, Halloween (suite, reboot on ne sait plus) et Le Grand Bain, ce n’est que partie remise…Plongeons-nous plutôt dans les dernières créations des maîtres Lars Von Trier et Gaspar Noé ou concentrons-nous sur les riches vies de Freddie Mercury et Neil Armstrong.

Rami Malek époustouflant dans son incarnation du leader de Queen.

CLIMAX (France, sorti le 19 septembre 2018) de Gaspar Noé, avec Sofia Boutella, Romain Guillermic, Souheila Yacoub… ****

Naître et mourir sont des expériences extraordinaires. Vivre est un plaisir fugitif.

Un film à l’image de son pitch : énigmatique et culotté. À savoir une absence d’intrigue assumée, sinon une montée en puissance nous menant tout droit au chaos. La scène d’ouverture place la contextualisation de l’épisode raconté au cœur des années 1990, préfigure les castings de télé-réalité que nous connaîtrons peu de temps après. Ainsi nous place-t-on par le bout de la lorgnette, l’œil sinon pervers, du moins maladivement curieux. Décomposé en trois parties distinctes, notamment discernable par un générique de fin (en l’occurrence de milieu) placé entre la phase de tension naissante et la violente phase finale, comme pour laisser une chance aux plus sensibles de quitter la salle à temps pour échapper à la résolution macabre. Cet OFNI à l’ambiance alternant le glauque et le flamboyant choque moins la morale qu’il ne déclenche de réactions organiques. D’abord bluffé par un numéro parfaitement synchronisé, nous sommes ensuite happés par les rivalités sous-jacentes au sein de ce groupe de danseurs. Unis par leur passion, mais totalement divisés une fois sortis de leurs personnages scéniques, envieux, médisants, manipulateurs ou bornés dans leurs objectifs de conquête. Nous retrouvons fidèles au poste les mouvements virtuoses de la caméra de Gaspar Noé, véritablement actrice en elle-même et partie prenante de l’immersion à laquelle se soumet le spectateur. Le schéma proposé est une sorte d’anti Irréversible puisque celui-ci allait de l’ombre à la lumière quand ce nouvel opus devient saccadé à la mesure de sa plongée dans les abîmes. La bande-son, sorte d’anthologie de l’electro-disco-funk des origines, contribue à nous maintenir dans un état proche de l’hypnose. Qu’importe certains dialogues difficilement audibles, qu’importe le peu d’épaisseur de certains personnages, qu’importe l’explication convenue concernant les effets néfastes de cette maudite sangria, nous sommes tant au cœur de la fête (dans un premier temps) puis du drame que nous rigolons, explosons et souffrons en même temps que les protagonistes. Une expérience cinématographique rare, limite impossible à évaluer autre que sur le plan technique et physiologique, mélange d’oppression et de libération de nos plus bas instincts. Nous regardons une jeunesse s’adonner à une vacuité destructrice et nous écarquillons les yeux de fascination, soit le même état ressenti par beaucoup au moment du premier Loft Story en 2001. Gaspar Noé le cinéaste transgressif ramené à un sous-genre télévisuel adulé par une masse intellectuellement paresseuse ? La comparaison est certes osée, et nettement en-deçà du défi relevé par Climax…

LE JEU (France, sorti le 17 octobre 2018) de Fred Cavayé, avec Bérénice Bejo, Stéphane De Groodt, Suzanne Clément … ***1/2

Le temps d’un dîner, des couples d’amis décident de jouer à un « jeu » : chacun doit poser son télépone portable au milieu de la table et chaque SMS, appel téléphonique, mail, message Facebook, etc. devra être partagé avec les autres. Il ne faudra pas attendre bien longtemps pour que ce « jeu » se transforme en cauchemar.

Évacuons d’emblée les filiations trop tentantes avec d’autres huis-clos célèbres du cinéma français, qui plus est eux aussi tournant autour d’un repas convivial. Oui, nous retrouvons en partie la mécanique irrésistible du Dîner de Cons ou les oppositions de statuts sociaux suggérés dans Le Prénom, les rapprochements s’arrêtent là. Le Jeu ne se repose pas sur son seul concept tendance, à savoir tester l’aspect redoutable d’une vie privée dévoilée à tous. Cette réception chaotique se distingue par une surprenante ambiance, une tension bien supérieure à une stricte comédie. Nous pourrions parler d’un film d’horreur psychologique dans lequel il n’y aurait aucune disparition physique mais une affectation des esprits. De la simple méfiance vis-à-vis d’une idée ludique s’instille progressivement un climat délétère où la crise des couples explose à mesure des révélations de ces messages/appels censément anodins. Si l’on rit assez largement, parfois même aux éclats, l’intérêt du film réside davantage dans sa multitude de points de vue sur l’idée du bonheur : seul, à deux, en terrain conquis ou dans l’éternel recherche de la séduction, en préservant son jardin secret ou en privilégiant la transparence. Aussi, chaque personnage sera ébranlé dans ses certitudes, contraint de révéler à ses « amis » un aspect inconnu au grand jour, devra délaisser la légèreté d’usage de ce type de soirées pour s’ouvrir vraiment. De même le film dépasse sa dimension de vaudeville pour devenir un tableau reflétant son temps. Ne pas négliger l’importance du twist scénaristique qui laisse le spectateur libre de trancher sur la meilleure formule à adopter : la vérité à tout prix ou les cachotteries nécessaires pour préserver l’essentiel ?

THE HOUSE THAT JACK BUILT (Danemark, sorti le 17 octobre 2018) de Lars Von Trier, avec Matt Dillon, Bruno Ganz, Uma Thurman…****

États-Unis, années 70. Nous suivons le très brillant Jack à travers cinq incidents et découvrons les meurtres qui vont manquer son parcours de tueur en série. L’histoire est vécue du point de vue de Jack. Il considère chaque meurtre comme une œuvre d’art en soi. Alors que l’ultime et inévitable intervention de la police ne cesse de se rapprocher (ce qui exaspère Jack et lui met la pression) il décide – contrairement à toute logique – de prendre de plus en plus de risques. Tout au long du film, nous découvrons les descriptions de Jack sur sa situation personnelle, ses problèmes et ses pensées à travers sa conversation avec un inconnu, Verge. Un mélange grotesque de sophismes, d’apitoiement presque enfantin sur soi et d’explications détaillées sur les manœuvres dangereuses et difficiles de Jack.

Cinq ans après un Nymphomaniac diversement apprécié, Lars Von Trier reprend le cours de sa carrière cinématographique là où il l’avait arrêtée. Nous passons de la longue confession d’une Charlotte Gainsbourg autodestructrice aux aveux réjouis d’un tueur en série (Matt Dillon) se voulant grand esthète. Le traditionnel découpage en chapitres propres au cinéaste danois (ici nommés « incidents ») ou la caméra naturaliste façon documentaire viennent agrémenter un échange pointu développant quantité de considérations artistiques, ésotériques ou philosophiques sur la nature humaine comme sur les créations architecturales. On nous dépeint un tueur brinquebalant, presque pied nickelé par moments, et néanmoins empreint d’un sadisme affolant. Les métaphores, sophismes et provocations affluent à mesure de ce récit horrifique, de prime abord drôle (un premier meurtre dédramatisé au possible) ou absurde (les non-arrestations du tueur malgré de grossières erreurs) avant de devenir franchement perturbant. Car Von Trier ne se contente pas d’alimenter une joute verbale entre ses deux interlocuteurs principaux, il installe un jeu avec le spectateur et établit une passerelle de plus en plus évidente avec l’ensemble de son œuvre, semble répondre à toutes les accusations subies par les médias. Sans doute pouvait-il accomplir cet objectif en évitant de basculer une nouvelle fois dans le point Godwinn ou d’illustrer son propos par des images issues de tous ses précédents long-métrages…Or il ne peut procéder autrement, alimentant encore les accusations de mégalomanie ou de fascination pour les dictatures (voir Dogville et surtout Manderlay) dont il fait l’objet. Conclusion : un film-somme qui parlera autant aux aficionados du maître qu’il pourra intriguer un public démarrant l’aventure avec cet opus. Hermétiques aux longues séquences dialoguées s’abstenir.

FIRST MAN (États-Unis, sorti le 17 octobre 2018) de Damien Chazelle, avec Ryan Gosling, Claire Foy, Jason Clarke… **

Pilote jugé « un peu distrait » par ses supérieurs en 1961, Neil Armstrong sera, le 21 juillet 1969, le premier homme à marcher sur la lune. Durant huit ans, il subit un entraînement de plus en plus difficile, assumant courageusement tous les risques d’un voyage vers l’inconnu total. Meurtri par des épreuves personnelles qui laissent des traces indélébiles, Armstrong tente d’être un mari aimant auprès d’une femme qui l’avait épousé en espérant une vie normale.

Voilà un projet auréolé de base d’une très bonne presse : un sujet porteur susceptible de flatter le patriotisme US (la conquête spatiale), un réalisateur entré au panthéon des chouchous médiatiques depuis La La Land, un interprète principal quasiment in-critiquable (et pourtant surcoté), alors chef d’œuvre ? La formidable séquence d’ouverture le laisse penser, un atterrissage-catastrophe filmé avec une vista stupéfiante pour ce non-spécialiste du cinéma d’action qu’est Damien Chazelle. La présence de Steven Spielberg dans l’équipe de tournage constitue sans doute un élément de réponse. Il en sera de même pour les différentes scènes d’explorations spatiales ou de manœuvres aériennes chaotiques, teintées d’une élégance ostensible sans être grossières. Le couac réside dans le manque d’équilibre entre le versant héros insubmersible et celui du simple père de famille meurtri par la perte d’un enfant. Le pitch promettait une plongée intime dans un grand moment d’histoire, nous assistons à une belle mais énième mise en exergue de la rivalité USA/URSS durant la Guerre Froide. Claire Foy donne tout pour nous convaincre dans sa partition d’épouse investie, sans parvenir à nous toucher pleinement. Quant à Ryan Gosling, on peut de nouveau déplorer son visage semi-figé à deux expressions et demi (à l’image de ses médiocres prestations dans Drive et Blade Runner 2049), sa censément profonde « intériorité » comme l’affirment ses idolâtres. Film dispensable et finalement peu instructif sur le sujet traité. La réussite sur le plan technique ne parvient pas à masquer les fêlures d’une coquille vide.

BOHEMIAN RHAPSODY (États-Unis, sorti le 31 octobre 2018) de Bryan Singer, avec Rami Malek, Lucy Boynton, Aaron McCusker…****

Bohemian Rhapsody retrace le destin extraordinaire du groupe Queen et de leur chanteur emblématique Freddie Mercury, qui a défié les stéréotypes, brisé les conventions et révolutionné la musique. Du succès fulgurant de Freddie Mercury à ses excès, risquant la quasi-implosion du groupe, jusqu’à son retour triomphal sur scène lors du concert Live Aid, alors qu’il était frappé par la maladie, découvrez la vie exceptionnelle d’un homme qui continue d’inspirer les outsiders, les rêveurs et tous ceux qui aiment la musique.

Si un sujet fort ne suffit pas à faire un grand film, reconnaissons que cela aide bien. Aussi faut-il accepter le parti pris de ce biopic consistant à largement s’appuyer sur des séquences musicales avérées, concert comme enregistrement studio, plutôt que cumuler des scènes de fiction. À tel point que la séquence la plus mémorable restera de l’avis général le quart d’heure sur la scène du Live Aid 1985. Un montage très efficace rend grâce à l’existence du groupe Queen, de ses prémisses (1970) à ses moments de friction durant les années 1980 suivie d’une reformation spectaculaire. Pas d’attardement sur une éventuelle enfance annonciatrice du génie de Mercury, encore moins sur son crépuscule douloureux (trois albums studios + un posthume sont de fait oblitérés par le film), autant de choix tranchés nécessaires pour éviter une hagiographie de quatre heures au risque de rendu indigeste. De ce projet maintes fois avorté d’un film portant sur le seul Freddie Mercury émerge finalement un véritable récit de l’histoire du groupe, insistant notamment sur les apports artistiques de chacun, parfois majeurs tels le virage synthétiseur/dansant pris sous l’impulsion du bassite John Deacon avec Another one bites the dust ou l’hymne fédérateur We will rock you porté par une illumination du guitariste Brian May. Malgré le point de vue discret adopté concernant les frasques de la vie privée du chanteur vedette, les séquences intimes émouvantes sont aussi présentes tel ce face à face explicatif de Freddie avec son ex-future épouse Mary où il consent enfin à son homosexualité ou la rencontre de Jim Hutton suite à une soirée passée à fuir son mal-être. Concernant la création musicale, l’emphase est mise sur l’album emblématique du Queen originel, A night at the opera, donnant lieu à des scènes franchement drôles, à l’image d’une première moitié de métrage franchement tournée vers la comédie. La suite ne niera rien des clashs, tensions et doutes traversant tout artiste. Citons notamment une conférence de presse retranscrite de manière hallucinogène, rendant parfaitement l’aspect exténuant ressenti du point de vue du groupe. De très bon, ce biopic aurait pu devenir légendaire avec davantage de travail sur le fond, de liant pour rendre compréhensible l’importance du groupe aux yeux d’un public nouveau. Ses défauts ne sont pas tant dans son contenu (liberté prise avec la chronologie, la réelle façon dont s’est formé le combo, l’extrapolation sur un split factuellement inexistant au moment des projets solos de Mercury) que dans ses absences (impact sociétal en dehors des salles combles, influence musicale sur ses successeurs etc.). Demeure le sentiment d’une injustice de vingt-sept ans enfin réparée, d’un témoignage indispensable, d’une œuvre qui trônera fièrement sur les étagères des fans, juste à côté du fameux live de Wembley 1986.

EN LIBERTÉ (France, sorti le 31 octobre 2018) de Pierre Salvadori, avec Adèle Haenel, Pio Marmai, Damien Bonnard, Vincent Elbaz, Audrey Tautou…*1/2

Yvonne, jeune inspectrice de police, découvre que son mari, le capitaine Santi, héros local tombé au combat, n’était pas le flic courageux et intègre qu’elle croyait mais un véritable ripou. Déterminée à réparer les torts commis par ce dernier, elle va croiser le chemin d’Antoine injustement incarcéré par Santi pendant huit longues années. Une rencontre inattendue et folle qui va dynamiter leurs vies à tous les deux.

Sans pouvoir être considéré comme un auteur de comédies populaires de la trempe des Francis Veber ou Etienne Chatiliez, Pierre Salvadori accomplit un parcours très honorable au rythme d’un long-métrage réalisé tous les quatre ans (Hors de prix 2006 ; De vrais mensonges 2010 ; Dans la cour 2014), assumant un classicisme bon teint à l’heure d’une écriture humoristique plus tranchante. Hélas cet aspect antidaté s’avère un problème majeur pour ce nouvel opus, traînant à trouver un ton entre gag grand-guignolesque proche du cartoon et mélo bienveillant autour d’une injustice judiciaire, s’avérant finalement un simple prétexte à une succession de scènes insensées. Le sujet est traité de manière trop bancal, à l’image des deux rôles principaux pris par des histoires d’amour parallèles à celle censée se développer entre eux. Même les belles idées sont gâchées par un traitement inapproprié, aussi a-t-on de la peine pour l’actrice fétiche de Salvadori, Audrey Tautou, ridiculisée plus que consacrée par une séquence de retrouvailles se voulant émouvante. Le plus drôle restera aussi comme le moins fin : ces running gags issus des histoires fantasmées par la veuve (Adèle Haenel) servant à endormir son fils. À mesure des découvertes sur la duplicité de son mari, elle y introduit des ingrédients différents auxquels Vincent Elbaz donne vie avec une patente gourmandise. Les acteurs se sont éclatés, aucun doute là-dessus, a manqué une ligne directrice pour consacrer au mieux cette forme de pastiche social.

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