Critiques Cinéma Janvier 2019

Une dizaine de films au programme pour ce premier mois de l’année, à la fois nouveautés et rattrapage de quelques sorties de 2018.

MORTAL ENGINES (USA/Nouvelle-Zélande, sorti le 12 décembre 2018) de Christian Rivers, avec Hera Hilmar, Robert Sheehan, Hugo Weaving… **1/2

Des centaines d’années après qu’un évènement apocalyptique a détruit la Terre, l’humanité s’est adaptée pour survivre en trouvant un nouveau mode de vie. Ainsi, de gigantesques villes mobiles errent sur terre prenant sans pitié le pouvoir sur d’autres villes mobiles plus petites. Tom Natsworthy – originaire du niveau inférieur de la grande ville mobile de Londres – se bat pour sa propre survie après sa mauvaise rencontre avec la dangereuse fugitive Hester Shaw. Deux personnages que tout oppose, qui n’étaient pas destinés à se croiser, vont alors former une alliance hors du commun, destinée à bouleverser le futur.

D’énormes craintes en amont de l’adaptation de cette saga littéraire à succés, société post-apocalyptique a priori très dure à rendre palpable. Des villes mouvantes en chasse pour ingurgiter d’autres terres plus petites, on devinait aisément la métaphore colonialiste (et/ou mondialiste) derrière le concept mais difficilement la façon dont on pouvait la transposer sur écran. Au final nous sommes bien loin de la catastrophe pressentie, le film est à classer dans la catégorie des blockbusters de bonne facture n’oubliant pas d’associer le sens au spectacle. Après une séquence d’ouverture épique révélant le mécanisme de l’absorption d’une ville, nous en mesurons rapidement les conséquences via la quête vengeresse d’Hester Shaw, une des nombreuses victimes de cet exode rural forcé. D’ailleurs, si on doit relever un défaut principal ce serait celui-là : se placer du point de vue de l’histoire particulière plutôt que de la grande ! Au lieu de faire résonner la dimension politique, c’est le destin personnel de la jeune femme défigurée qui prend le dessus. L’univers visuel est très riche, surfant sur les acquis SF/Heroic Fantasy les plus emblématiques du Septième Art et du jeu-vidéo. On pense à Metropolis comme à Star Wars en passant par Mad Max ou encore la saga culte des gamers Final Fantasy. Une force technique qui s’accompagne d’un scénario solide s’exemptant des aspects les plus manichéens. Ainsi en est-il de la créature/robot hybride émotive pourchassant une Hester pas forcément irréprochable sur le fond. Idem avec le haut dirigeant londonien, mû par une certaine idée du futur plutôt que par une méchanceté gratuite. Une histoire se concluant sans points d’interrogations particuliers ni cliffhangers annonciateurs de suites imminentes. Confirmant que le contrat consistant à nous offrir un plaisir gourmand était rempli. À la charge du public de le considérer comme un one shot ou non.

WILDLIFE – UNE SAISON ARDENTE (USA, sorti le 19 décembre 2018) de Paul Dano, avec Carey Mulligan, Jake Gyllenhaal, Ed Oxenbould… **1/2

Dans les années 60, Joe, un adolescent de 14 ans regarde, impuissant, ses parents s’éloigner l’un de l’autre. Leur séparation marquera la fin de son enfance.

Un film intéressant mais mineur, dans la mouvance de la majorité des productions indépendantes US. Logique car son tout frais réalisateur mais expérimenté acteur, Paul Dano, compte parmi les étendards de ce cinéma petit budget se démarquant des fastes hollywoodiens pour mieux enchanter (Little miss sunshine, Youth, Swiss army man) ou dénoncer (Fast food nation, Looper). Allait-il davantage réussir à creuser le sillon en passant de l’autre côté de la caméra ? Du thème d’une famille en voie de déchirement à l’ancrage du récit dans ces années 1960 révolutionnaires en passant par le choix du point de vue adolescent naïf, tout est pertinent dans la narration de cette tranche de vie intime et universelle à la fois. On nous décrit habilement la perte du leadership « naturel » de l’homme dans le couple, la volonté d’émancipation de l’épouse délaissée et les voies hasardeuses qu’elle aura tendance à emprunter. La mise en scène semble s’effacer derrière l’écriture, réussit à créer une profonde empathie pour les personnages, évitant que l’on se place en faveur d’un seul d’entre eux. Quelques plans sont allongés pour les rendre poignants ou malaisants, nous embarquent émotionnellement pour transcender une histoire simple. Sur le fond il s’agit d’un de ces nombreux films ne nécessitant pas d’être vu en salles obscures, seulement le témoignage attendrissant d’un traumatisme ordinaire. Et ce savoir-faire tient bel et bien de l’art !

CREED II (États-Unis, sorti le 9 janvier 2019) de Steven Caple Jr, avec Michael B. Jordan, Sylvester Stallone, Tessa Thompson… ***

La vie est devenue un numéro d’équilibriste pour Adonis Creed. Entre ses obligations personnelles et son entraînement pour son prochain grand match, il est à la croisée des chemins. Et l’enjeu du combat est d’autant plus élevé que son rival est lié au passé de sa famille. Mais il peut compter sur la présence de Rocky Balboa à ses côtés : avec lui, il comprendra ce qui vaut la peine de se battre et découvrira qu’il n’y a rien de plus important que les valeurs familiales.

Huitième épisode de la saga Rocky, deuxième volet de l’héritier Creed ou Rocky IV revisité trente ans plus tard ? Libre à chacun de placer le curseur où bon lui semble, une certitude demeure, cet opus ne se contente pas de célébrer ses glorieux aînés dans une forme d’hommage appuyé à la mythologie dont il est issu, il possède une identité propre, une faculté à se démarquer de son modèle, et sans doute à lui dire adieu (sans exclure un Creed III). Plusieurs ingrédients contribuent à ce pas de côté : l’habillage musical nouveau, les étapes d’une vie en accélérée pour le protagoniste principal (regroupant en quelque sorte les enjeux dramatiques de Rocky II, III et IV dans le même long-métrage) ou encore les éléments autour de la vie de famille d’Adonis. De simple prétexte il y a 3 ans, improbable fils caché issu d’un adultère, Creed est devenu le rouage essentiel de l’intrigue. Le mérite de ce virage revient très largement à Sylvester Stallone, aussi impliqué au scénario que discret à l’écran. Le héros emblématique de la saga excelle dans un rôle de faire-valoir de manière aussi profonde que Carl Weathers avec lui dans Rocky III. Il semble nous signifier à chaque instant qu’il s’agit de sa partition ultime en tant que passerelle entre les deux univers. On peut bien sûr s’amuser des points communs entre l’effacement du personnage de Rocky et la carrière en dents de scie de Stallone depuis vingt ans, mis en avant de manière inconsciente par une ambiance douce-amère. Reste qu’au-delà de l’interprétation mutique gênante de Dolph Lundgren en revanchard tardif, on croit au récit raconté, on vibre de nouveau aux joutes pugilistiques sur le ring et aux entraînements atypiques dans le désert mexicain. D’autant que le scénario réserve de réelles surprises, à l’image des finishs utilisés lors des deux combats principaux, l’un renversant allègrement l’issue attendue par le public tandis que l’autre offre une porte de sortie honorable à un clan russe jusque là proche de la caricature. Un rééquilibrage des nuances salutaire pour éviter une fin aussi binaire que Rocky IV. Divertissement, émotion, passion et approche humaniste, quel autre blockbuster peut se vanter de réunir autant d’atouts ?

EDMOND (France, sorti le 9 janvier 2019) d’Alexis Michalik, avec Thomas Solivérès, Olivier Gourmet, Mathilde Seigner… ****

Décembre 1897, Paris. Edmond Rostand n’a pas encore trente ans mais déjà deux enfants et beaucoup d’angoisses. Il n’a rien écrit depuis deux ans. En désespoir de cause, il propose au grand Constant Coquelin une pièce nouvelle, une comédie héroïque, en vers, pour les fêtes. Seul souci : elle n’est pas encore écrite. Faisant fi des caprices des actrices, des exigences de ses producteurs corses, de la jalousie de sa femme, des histoires de cœur de son meilleur ami et du manque d’enthousiasme de l’ensemble de son entourage, Edmond se met à écrire cette pièce à laquelle personne ne croit. Pour l’instat, il n’a que le titre : « Cyrano de Bergerac ».

Après la traditionnelle adaptation d’une pièce de théâtre au cinéma, voici venir celle de la pièce évoquant la création d’une pièce, une ambition artistique certaine pour Alexis Michalik, un non-cinéaste prêt à s’y coller pour la bonne raison de n’avoir trouvé personne pour adapter son script. Susceptible de succomber au syndrome du serpent se mordant la queue, ce jeune auteur réussit un vrai tour de force avec ce vaudeville nostalgique à l’énergie vivace et entraînante. Un film au charme fou qui pousse le métadiscursif à un rang inégalé, bien supérieur encore à l’autoportrait triomphal de Guillaume Gallienne, Les garçons et Guillaume à table. Une fois accepté l’idée des origines fantasmées de Cyrano de Bergerac, on se laisse volontiers happé par l’élan d’amour diffusé dans l’air, celui pour les acteurs, celui entre les acteurs, celui entre les personnages et au mépris de quelques redondances hostiles (Georges Feydeau dépeint comme mufle arrogant) et avant tout celui pour le théâtre. Paradoxal pour une œuvre projeté sur grand écran ? Pas nécessairement si l’on songe aux passerelles essentielles entre les différents médias (planches, livre, cinéma), incitant le spectateur à basculer de l’un à l’autre pour en mesurer les différents apports. C’est aussi plus largement à une déclaration d’amour à la culture française, la richesse de ses mots, auquel le produit final tend. Bien sûr le jeu des acteurs est ici grandiloquent, survolté, mû par des intentions honorifiques et prenant donc tout à fait sens. Point d’orgue de l’hommage appuyé à la pièce légendaire, cet ultime acte filmé au plus prés des corps, réduisant le cadre pour laisser surgir l’émotion brute, imprégner le spectateur comme s’il suivait la représentation en direct alors que jusqu’ici tout était frivolité et dérision. Le générique de fin se charge de porter l’estocade via des extraits des différentes incarnations de Cyrano par les plus grands comédiens depuis plus d’un siècle. Chapeau bas pour cette non-biographie assumée.

L’HEURE DE LA SORTIE (France, sorti le 9 janvier 2019), de Sébastien Marnier, avec Laurent Lafitte, Emmanuelle Bercot, Pascal Greggory… ***1/2

Lorsque Pierre Hoffman intègre le prestigieux collège de Saint Joseph il décèle, chez les 3e1, une hostilité diffuse et une violence sourde. Est-ce parce que leur professeur de français vient de se jeter par la fenêtre en plein cours ? Parce qu’ils sont une classe pilote d’enfants surdoués ? Parce qu’ils semblent terrifiés par la menace écologique et avoir perdu tout espoir en l’avenir ? De la curiosité à l’obsession, Pierre va tenter de percer leur secret…

Disons-le définitivement : OUI au film français de genre, audacieux et transgressant les approches éculées. Après les bonnes surprises en la matière de 2018, il est bon de débuter le nouveau millésime avec ce thriller scolaire inclassable. Une affaire de climat d’abord, ce savant dosage d’ambiguïté dans le jeu des acteurs, de l’usage des silences gênés, de la musique intrigante voire oppressante. Saluons en particulier la performance de Laurent Lafitte dans le rôle principal, aussi flippé qu’il fut flippant dans Elle face à Isabelle Huppert. Coup de chapeau aussi à ces enfants surdoués mais trop hautains pour être admirables. Leur prestation pleine d’arrogance et de dureté convainc aussitôt le spectateur de marcher dans les pas des soupçons de leur professeur remplaçant. Une absence d’empathie instantanée envers ces collégiens d’exception pour mieux appréhender les troubles liés à une conscience du monde trop prématuré, une jeunesse volée de leur plein gré. Faire remonter les problématiques de l’écologie et de l’humanité en pertes de valeurs par ce biais, voilà le tour de force d’un Sébastien Marnier dont il s’agit du 2e long-métrage après le déjà original Irréprochable en 2016. Le genre de voix peu entendue dans l’hexagone, assurément auteur dans l’âme sans ressentir le besoin de l’exprimer avec prétention. Car son film ne s’adresse pas à une élite cinéphile, il est inclusif, il invite à élargir notre approche du Septième Art, à redécouvrir l’œuvre de Patti Smith sous l’aspect chorale du groupe Zombie Zombie, à regarder en face la catastrophe climatique amorcée, à ne pas prendre à la légère l’innocence perdue des jeunes générations. Une claque salutaire à l’heure où les grossièretés insultant l’intelligence du spectateur comme Qu’est-ce qu’on a encore fait au bon dieu gardent le vent en poupe.

BORDER (Suède/Danemark, sorti le 9 janvier 2019) d’Ali Abbasi, avec Eva Melander, Eero Milonoff, Jörgen Thorsson… ***

Tina, douanière à l’efficacité redoutable, est connue pour son odorat extraordinaire. C’est presque comme si elle pouvait flairer la culpabilité d’un individu. Mais quand Vore, un homme d’apparence suspecte, passe devant elle, ses capacités sont mises à l’épreuve pour la première fois. Tina sait que Vore cache quelque chose, mais n’arrive pas à identifier quoi. Pire encore, elle ressent une étrange attirance pour lui…

Film de genre encore. Cette fois venu d’Europe nordique via le jeune réalisateur d’origine iranienne Ali Abbasi, dont il s’agit du deuxième opus après Shelley en 2016. Si son premier long-métrage était passé plutôt incognito, la sensation est au rendez-vous pour Border. Rarement le prix « Un certain regard » attribué à Cannes aura porté aussi si bien son nom, et donc sa légitimité. Car pour ce qui est du regard atypique sur le monde, on est servi avec ce conte fantastique alliant angoisse et exubérance, dégoût de l’humanité et triomphe de l’état animal. Car s’il s’agit au final d’une histoire d’amour intense, elle se fonde en premier lieu sur la méfiance, le rapprochement de deux individus face au rejet extérieur. L’implication des acteurs, enlaidis jusqu’à la démesure, est totale, leurs gestes lents et précis instillent malaise et fascination, nous remuent tout en nous incitant à ne pas détourner le regard. Le film comporte quelques séquences d’exultation qui sortis de leur contexte particulier seraient perçues comme d’authentiques élans de grâce, une sorte de romantisme macabre. On pense particulièrement à ce pique-nique autour de larves, ou ces bains de minuit dans des eaux glacées, mis en scène de manière audacieuse pour ôter toute éventuelle portée comique. Vore se pose en initiateur, propose à Tina de découvrir sa vraie nature, de choisir entre ses racines sauvages et le rôle régulateur que lui a assigné la société. Nous sommes troublés autant qu’elle par ce dilemme, cette insatisfaction transpirant de son être à l’issue du récit. Une expérience dont on sort changé.

GLASS (USA, sorti le 16 janvier 2019) de M.Night Shyamalan, avec James McAvoy, Bruce Willis, Anya Taylor-Joy… ***1/2

Peu de temps après les évènements relatés dans Split, David Dunn – l’homme incassable – poursuit sa traque de La Bête, surnom donné à Kevin Crumb depuis qu’on le sait capable d’endosser 23 personnalités différentes. De son côté, le mystérieux homme souffrant du syndrome des os de verre Elijah Price suscite à nouveau l’intérêt des forces de l’ordre en affirmant détenir des informations capitales sur les deux hommes…

Confirmation du retour en force de M.Night Shyamalan début 2017, Split semblait se suffire à lui-même, le récit d’un kidnappeur hanté par des personnalités multiples se matérialisant devant nos yeux effarés. Puis il y avait eu cette fin étrange, ce caméo de Bruce Willis citant un élément du bien antérieur Incassable du même réalisateur, datant de 2000 ! L’entreprise n’avait rien de l’auto-citation gratuite, on le sait désormais avec cette monumentale double suite réalisant la jonction entre ces personnages aux capacités extraordinaires. L’Américano-indien revient au film de super-héros à une époque où ils pullulent à l’écran (tout l’inverse du début des années 2000). Ne nous y trompons pas pour autant, il ne passe pas de précurseur à suiveur d’une tendance, il s’empare du phénomène à sa façon, dans la continuité de la dimension mystique et pleine d’âme propre à son cinéma. Là où Marvel et DC se complaisent dans des fables si irréalistes qu’elles oublient d’être palpables, Shyamalan ancre son récit dans la société réelle. Ses personnages ont des dons surnaturels sans aucun doute, ils n’en demeurent pas moins possibles à analyser de manière rationnelle. Ce point de vue est d’ailleurs clairement défendue avec l’intronisation de cette psychologue chargé de couper court à ce qu’elle considère comme des fantasmes imprégnés dans l’esprit de ces « héros ». De plus ils évoluent dans un cadre clairement délimité, loin des champs de batailles approximatifs des autres univers. Nous retrouvons avec plaisir un Bruce Willis débonnaire, toujours dans le registre du Monsieur Toutlemonde se retrouvant au cœur d’un conflit le dépassant, un James McAvoy développant une palette encore plus large que dans Split et un Samuel L. Jackson clarifiant davantage les motivations du personnage d’Elijah, apparu dans Incassable. L’intrigue s’épaissit et fait sens à mesure des révélations induites par les évènements, avec bien entendu les habituels twists chers à l’auteur de Sixième Sens et Le Village. On en dénombre trois successifs dans ce même long-métrage, aucun gratuit et tous porteurs d’un message sur la destinée, le pouvoir, le contrôle, la reconnaissance ou non des spécificités de certains êtres et la nécessité de défendre la marginalité. Rarement exposition d’un tel spectacle aura coïncidé avec tant de profondeur. Dans un souci de cohérence avec l’esprit du film, il faut espérer qu’aucune suite ne verra le jour.

DOUBLES VIES (France, sorti le 16 janvier 2019) d’Olivier Assayas, avec Guillaume Canet, Juliette Binoche, Vincent Macaigne … **

Alain, la quarantaine, dirige une célèbre maison d’édition, où son ami Léonard, écrivain bohème publie ses romans. La femme d’Alain, Séléna, est la star d’une série télé populaire et Valérie, compagne de Léonard, assiste vaillamment un homme politique. Bien qu’ils soient amis de longue date, Alain s’apprête à refuser le nouveau manuscrit de Léonard… Les relations entre les deux couples, plus entrelacées qu’il n’y paraît, vont se compliquer.

Comment rendre cinématographique un sujet ne s’y prêtant pas de prime abord ? Comme toujours, le cinéma d’Olivier Assayas ne manque pas d’ambition, s’épanchant cette fois sur un monde de la littérature en pleine mutation. Une fiction sonnant très vrai qui hérissera un peu plus le poil des opposants à la prédominance du microcosme parisien en la matière. Malgré un excellent casting convoquant les figures attendues de l’éditeur désabusé (Guillaume Canet), de l’écrivain torturé jusqu’à la caricature (Vincent Macaigne dans un registre qu’il maîtrise à la perfection), d’intervenants éminents de la sphère politico-culturel (une comédienne télé, l’assistante d’un homme politique de premier plan), le sujet traité en long et en large n’est susceptible d’intéresser qu’une portion congru du public. À moins de travailler dans le domaine du livre, il sera bien dur de se passionner pour ces dîners mondains où l’on débat de l’évolution du lectorat, de l’importance prise (ou non) par le numérique et les liseuses kindle, de l’art de l’autofiction savamment déguisée etc. Le rajout d’histoire de fesses prévisible n’aide pas vraiment le film à décoller, pas plus qu’une mise en scène peu imaginative. Néanmoins une toile de fond riche si l’on se montre capable de vaincre la pesanteur du rythme. Le sujet méritait incontestablement un meilleur traitement. Et quel autre outil qu’un livre pour mener à bien les différentes réflexions autour de ce média ?

L’INCROYABLE HISTOIRE DU FACTEUR CHEVAL (France, sorti le 16 janvier 2019) de Nils Tavernier, avec Jacques Gamblin, Laetitia Casta, Bernard Le Coq… **1/2

Fin XIXème, Joseph Ferdinand Cheval, est un simple facteur qui parcourt chaque jour la Drôme, de village en village. Solitaire, il est bouleversé quand il rencontre la femme de sa vie, Philomène. De leur union naït Alice. Pour cette enfant qu’il aime plus que tout, Cheval se jette alors dans un pari fou : lui construire de ses propres mains, un incroyable palais. Jamais épargné par les épreuves de la vie, cet homme ordinaire n’abandonnera pas et consacrera 33 ans à bâtir une œuvre extraordinaire : « Le Palais idéal ».

La consécration de toute une vie contée de la manière la plus ordinaire possible. Est-ce une volonté délibérée de la part de Nils Tavernier, fils du fameux réalisateur Bertrand ? Ne pas magnifier l’accomplissement d’un homme simple, facteur solitaire et taiseux, soudain porté par la grâce autant que par le lubie de construire un palais avec les éléments de la nature récupérés durant ses tournées. Avant même le début de cette œuvre spontanée, le long-métrage achoppe quant au rythme utilisé, démontre son incapacité à donner du souffle aux prémisses menant à ce fantastique témoignage d’art « naïf ». Si l’idée est d’appuyer sur le caractère non affable de Mr Cheval (un Jacques Gamblin des plus neutres) pour mieux expliquer son besoin d’extérioriser ses sentiments par la créativité, il y avait des façons plus subtiles de la suggérer. On s’en étonne d’autant plus que tout s’enchaîne rapidement sitôt la rencontre amoureuse avec Alice (lumineuse Laetitia Casta) consommée, on saute les années à vitesse grand V sans nous laisser le temps de s’attacher aux multiples personnages secondaires traversant la vie du bâtisseur, comme si le focus n’avait pas été placé au bon endroit. Les dernières minutes émouvantes sauvent toutefois le propos : le combat d’un homme ayant vu partir un à un ses proches sans perdre de vue sa mission : bâtir la plus vaste preuve d’amour au monde, dont la destinée sera d’être déclarée monument historique. Ne serait-ce pour faire connaître cette histoire à une plus vaste échelle, ce film a le mérite d’exister.

LA MULE (USA, sorti le 23 janvier 2019) de Clint Eastwood, avec Clint Eastwood, Bradley Cooper, Laurence Fishburne… *1/2

À plus de 80 ans, Earl Stone est aux abois. Il est non seulement fauché et seul, mais son entreprise risque d’être saisie. Il accepte alors un boulot qui – en apparence – ne lui demande que de faire le chauffeur. Sauf que, sans le savoir, il s’est engagé à être passeur de drogue pour un cartel mexicain. Extrêmement performant, il transporte des cargaisons de plus en plus importantes. Ce qui pousse les chefs du cartel, toujours méfiants, à lui imposer un « supérieur » chargé de le surveiller. Mais ils ne sont pas les seuls à s’intéresser à lui : l’agent de la DEA Colin Bates est plus qu’intrigué par cette nouvelle « mule ». Entre la police, les hommes de main du cartel et les fantômes du passé menaçant de le rattraper, Earl est désormais lancé dans une vertigineuse course contre la montre…

Après l’improbable 15h17 pour Paris, œuvre la plus maladroite et la moins pertinente de sa filmographie, on nous promettait le retour du Clint Eastwood enthousiasmant de Gran Torino ou Million Dollar Baby. Et voilà-t-il pas qu’on se retrouve avec celui plan-plan de Sur la route de Madison, jouant sur la facilité du message à double portée personnage/vie réelle. On comprend bien les intentions de ce grand humaniste, attaché aux valeurs traditionnelles mais pris dans le tourbillon d’un milieu l’ayant obligé à délaisser trop souvent sa famille. L’article ayant servi de base pour cette histoire (en partie) vraie d’Earl Stone est un simple prétexte, ne vous attendez pas à une immersion dans le milieu des cartels par un citoyen lambda, le film traite cela à la surface. Aussi peut-on déplorer les fausses pistes de bandes-annonces à la limite de la malhonnêteté. Lorsqu’on met en exergue l’intervention d’un flic demandant à un passeur de drogue d’ouvrir son coffre, on vend une certaine tension, or la dite scène s’avère dérisoire. La seule lecture dominante est celle du conflit familial, intention renforcée par la présence à l’écran de la fille d’Eastwood…dans le rôle de la fille d’Earl Stone. Ce personnage de vieux charmeur, pince-sans-rire, bon samaritain des associations caritatives, n’est pas sans intérêt, le problème réside dans ses actions : répétitives, sans véritable gradation, sans finesse lors du virage vers une portée dramatique. Le choix de se concentrer en parallèle sur l’agent Bates est une ficelle illusoire, son impact est mineur, n’induit même pas une confrontation digne de ce nom. C’est seulement au moment du procès d’Earl que ressort la dimension sacrificielle, l’autoflagellation d’un homme voulant mieux finir sa vie qu’il ne l’a vécu. Assiste-t-on à l’ultime film du cow-boy préféré de l’Amérique ? Ça y ressemble terriblement, et c’est hélas bien loin de répondre aux attentes suscitées par un tel événement.

GREEN BOOK – SUR LES ROUTES DU SUD (USA, sorti le 23 janvier 2019) de Peter Farrelly, avec Viggo Mortensen, Mahershala Ali, Linda Cardellini… ***

En 1962, alors que règne la ségrégation, Tony Lip, un videur italo-américain du Bronx, est engagé pour conduire et protéger le Dr Don Shirley, un pianiste noir de renommée mondiale, lors d’une tournée de concerts. Durant leur périple de Manhattant jusqu’au Sud profond, ils s’appuient sur le Green Book pour dénicher les établissements accueillant les personnes de couleur, où l’on ne refusera pas de servir Shirley et où il ne sera ni humilié ni maltraité. Dans un pays où le mouvement des droits civiques commence à se faire entendre, les deux hommes vont être confrontés au pire de l’âme humaine, dont ils se guérissent grâce à leur générosité et leur humour. Ensemble, ils vont devoir dépasser leurs préjugés, oublier ce qu’ils considéraient comme des différences insurmontables, pour découvrir leur humanité commune.

Homme de main blanc de milieu modeste tendance rustre, employeur noir de milieu artistique aisé tendance précieux, une simple variante de Miss Daisy et son chauffeur trente ans après ? Fort heureusement, ce parcours sur de peu avenantes routes du sud dans les années 1960 emprunte une approche différente du très surcoté opus de Bruce Beresford (4 oscars), à la fois moins prétentieuse quant à son influence sociétale et plus riche dans le rapport humain décrit. Entre ces deux protagonistes que tout oppose va naître une vraie connexion, la personnalité de l’un va déteindre sur l’autre avec sur le fond le refus d’une ségrégation alors ancré dans les mœurs. S’il demeure dans une structure qu’il maîtrise, le buddy movie, le réalisateur Peter Farrelly, spécialiste du potache (Dumb & Dumber, Mary à tout prix) passe un cap important avec ce récit touchant avant d’être hilarant, séduisant plus que militant. Le message politique d’ouverture sur le monde est finement glissé, jamais asséné. Il n’y a pas de hiérarchie ni manichéisme dans le traitement de son duo phare : l’Italo-Américain Tony « La Tchatche », représentant lui aussi une minorité, subit stéréotypes et une forme de mépris social quand Don Shirley, malgré la considération qu’on lui renvoie pour son talent, est sans cesse ramené aux limites de son époque. Le choc culturel est réel sans être binaire, les préjugés sont vite balayés, les dialogues sonnent justes et naturels, les gags sont omniprésents mais équilibrés dans le temps. Et si la touche finale autour du repas de Noël paraît forcer le trait, on excusera aisément cette facilité sous couvert de l’histoire vraie dont le film s’inspire. Un feel good movie empli de sens.

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