Critiques Cinéma Mai 2019

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Largement placé sous le prisme du festival de Cannes, le mois de mai rime souvent avec fort intérêt. Vérification par l’exemple avec les films de la sélection sortant simultanément en salle, tels les derniers Pedro Almodovar ou Jim Jarmusch, la vraie/fausse biographie d’Elton John ou l’intrigant Sibyl de Justine Triet. C’est aussi un mois à tendance récréative, situé à mi-chemin entre la fin du printemps et une saison estivale peu prisée des cinéphiles.

-Raoul Taburin de Pierre Godeau. avec Benoît Poelvoorde, Edouard Baer, Suzanne Clément (France ; sorti le 17 avril 2019) **1/2

Attachante utopie

Raoul Taburin, c’est l’histoire d’un petit garçon devenu grand sans savoir faire du vélo. L’histoire d’un immense malentendu vécu comme une malédiction. Un imposteur malgré lui.

Parfois il n’en faut pas plus pour émouvoir le public, à savoir un traitement avec délicatesse d’un sujet a priori limité : les affres d’un spécialiste de vélo au sein d’un petit village au parfum nostalgique. Car le coin de France décrit par Pierre Godeau n’existe pas (ou plus) aux yeux du cinéma français de masse, plaçant son long-métrage en marge de la cascade de comédies inondant les salles chaque semaine, se situant dans les pas de l’univers rural d’un Jean Becker. Plus jeune de 54 ans de cet illustre modèle, Godeau a encore le temps de perfectionner son style de narration car son troisième opus souffre d’évidentes maladresses autant que d’inégalités de rythme. Aussi son succès s’est limité à un public de niche, les fans ultras de Poelvoorde, d’une rare sobriété, ou les inconditionnels des petites productions. Tout l’arc concernant la relation Taburin/Figougne fonctionne grâce à la complicité des acteurs, mais le trait est parfois poussé un peu trop loin concernant le cadre lui-même, trop gentillet, excessivement tendre, ne dégageant pas d’enjeu d’envergure. Les séquences les plus réussies sont celles relevant de l’imaginaire de Taburin (son faux départ du foyer pour cacher son mensonge historique) voire de l’imaginaire collectif (ses supposés exploits de casse-cou fondés sur un épisode de son enfance), donnant au film un aspect poétique profond. Ou comment un homme simple tente de fuir en vain sa gloire locale, comment son rôle social finit par le définir à son détriment. Une illustration parfaite de la réplique culte de L’homme qui tua Liberty Valance : « Si la légende est plus belle que la réalité, imprimez la légende ».

-Nous finirons ensemble de Guillaume Canet, avec François Cluzet, Marion Cotillard, Benoit Magimel, Gilles Lellouche (France ; sorti le 1er mai 2019) **

Une certaine tendance du cinéma français…

Préoccupé, Max est parti dans sa maison au bord de la mer pour se ressourcer. Sa bande de potes, qu’il n’a pas vue depuis plus de 3 ans débarque par surprise pour lui fêter son anniversaire ! La surprise est entière mais l’accueil l’est beaucoup moins… Max s’enfonce alors dans une comédie du bonheur qui sonne faux, et qui mettra le groupe dans des situations pour le moins inattendues. Les enfants ont grandi, d’autres sont nés, les parents n’ont plus les mêmes priorités… Les séparations, les accidents de la vie… Quand tous décident de ne plus mettre de petits mouchoirs sur les gros bobards, que reste-t-il de l’amitié ?

Ouf, nous sommes loin de la catastrophe annoncée, loin de mériter les quolibets légitimement essuyés par d’autres suites tardives à des succès initiaux de cet ampleur, Tanguy le retour étant le plus récent exemple en date. Peut-on parler pour autant d’une comédie générationnelle majeure qui fera date dans l’histoire du cinéma français ? Assurément non, et ce malgré toute la bonne volonté de Guillaume Canet pour donner de l’épaisseur à cet après Les petits mouchoirs, pour créer une dimension « auteurisante » autour d’un simple film de potes en vacances. Or c’est ici que le bât blesse : ne pas assumer la création d’une œuvre purement récréative, de simplement retranscrire le plaisir d’une galerie d’acteurs accumulant les collaborations (on ne compte plus les affiches associant Canet/Lellouche/Dujardin), ne pas se consacrer exclusivement à l’écriture de situations drôles sous prétexte de « message profond » à délivrer au spectateur. Nous finirons ensemble n’est pas un cas à part, on peut même parler d’une certaine récurrence ces derniers temps dans le cinéma hexagonal. Comme si, par une volonté exacerbée de se démarquer des comédies grand-guignol, il fallait absolument vendre une mélancolie en parallèle, une indicible souffrance face au temps qui passe et la précarité de la vie. Le grand bain, signé…Gilles Lellouche, fut l’étendard de cette tendance l’an dernier. Or cet enchevêtrement de micro-intrigues sentimentalo-financières sonne assez largement comme du remplissage pour amener le film à une durée injustifiée de 2h15, on ne voit pas l’utilité par exemple de tout l’arc narratif autour de l’ex-femme de Max venant squatter la baraque « historique » et y inviter des intrus (on a de la peine pour un José Garcia en autocaricature) ou encore du rebondissement grossier de dernière minute amenant tous les personnages dans une recherche effrénée. Toute la structure est bancale, au lieu de s’appuyer sur le déclin de Max, l’ancien riche faisant étalage de sa fortune pour épater la galerie dans le premier volet, qui aurait pu constituer un véritable fil rouge. Et malgré ce défaut d’ambition artistique démesurée (sans aller jusqu’à dire prétentieuse), le film parvient à sauver les meubles grâce aux passages jeux de société/sorties festives qui parleront à tout le monde, nous offrant un avant-goût réjouissant de l’été en approche. Les scènes collectives fonctionnent très bien, notamment celle se passant entièrement dans la tête de François Cluzet, le cynique Max se laissant enfin envahir par les émotions au moment de prendre une décision cruciale. Le jeu survolté de Marion Cotillard dans la première demi-heure peut irriter mais se pose en cohérence avec le personnage, Benoit Magimel alterne le bon et le moins bon car pas aidé par son intrigue décousue, Gilles Lellouche fait du Gilles Lellouche, rôle qu’il tient à la perfection il faut le reconnaître, mention honorable aux running gags avec la baby-sitter, dommage pour Laurent Lafitte (si brillant dans Elle ou L’heure de la sortie) d’être cantonné à un rôle d’adulescent malaisant. La belle photographie transcende les scènes de saut en parachute ou d’escapades maritimes, permet de faire avaler la pilule d’une histoire assez creuse et de personnages en bonne partie détestables. On verra à loisir le verre à moitié vide ou à moitié plein.

-The dead don’t die de Jim Jarmusch, avec Bill Murray, Adam Driver, Tilda Swinton (États-Unis ; sorti le 14 mai 2019) *1/2

Incompréhensible métaphore

Dans la sereine petite ville de Centerville, quelque chose cloche. La lune est omniprésente dans le ciel, la lumière du jour se manifeste à des horaires imprévisibles et les animaux commencent à avoir des comportements inhabituels. Personne ne sait vraiment pourquoi. Les nouvelles sont effrayantes et les scientifiques sont inquiets. Mais personne ne pouvait prévoir l’évènement le plus étrange et dangereux qui allait s’abattre sur Centerville ; THE DEAD DON’T DIE – les morts sortent de leurs tombes et s’attaquent sauvagement aux vivants pour s’en nourrir. La bataille pour la survie commence pour les habitants de la ville.

2019 serait-elle donc l’année des déceptions concernant les grands réalisateurs ? Ce nouveau Jarmusch rejoint les derniers Eastwood et Almodovar (voir ci-dessous) dans la catégorie « mous du genou » et peu inspirés. On ne comprend pas quelles ont été ses motivations avec cette fable sur une petite ville envahie de morts-vivants, le film n’étant ni particulièrement bien écrit, ni drôle, ni flippant, ni riche d’un quelconque propos offensif sur notre société. Et pourtant il prétend établir une vague parabole entre le réchauffement climatique et l’inconscience d’hommes seulement tournés vers leurs plaisirs consuméristes. Sujet absent tout au long du film, mais balancé en deux minutes par une voix off dans la dernière ligne droite, procédé douteux d’une prétention et arrogance folles. Tout n’est pas à jeter, loin de là, la mise en place est d’ailleurs réussie, le climat de la ville bien posé, un tantinet absurde et déconnecté du reste du monde. On apprécie aussi les personnages secondaires tels ce marginal homme des cavernes ou ce fabuleux geek, on accroche moins au duo principal Bill Murray/Adam Driver, le plus souvent empreint d’un stoïcisme gênant. Tout se tient en fait jusqu’au débarquement à proprement dit de ces revenants, moment où le scénario pêche en ne choisissant pas un réel point de vue. Un comique de répétition trop froid pour convaincre s’installe, des affirmations gratuites émergent de tel ou tel personnage et se brise sur le manque de réparti de celui en face. Des situations criantes de pauvreté, tout le trip autour du script du film en particulier. On aurait presque pu adhérer à la guerrière martiale incarnée par Tilda Swinton, façon Uma Thurman dans Kill Bill, mais là aussi un rebondissement insensé vient casser la dynamique naissante. Bref, une tentative dispensable, seulement riche de ses répétitions et d’un casting qui laissait rêveur sur le papier.

-Douleur et gloire de Pedro Almodovar, avec Antonio Banderas, Asier Etxeandia, Penelope Cruz (Espagne ; sorti le 17 mai 2019) *1/2

Une nouvelle variation manquant de souffle

Une série de retrouvailles après plusieurs décennies, certaines en chair et en os, d’autres par le souvenir, dans la vie d’un réalisateur en souffrance. Premières amours, les suivantes, la mère, la mort, des acteurs avec qui il a travaillé, les années 60, les années 80 et le présent. L’impossibilité de séparer création et vie privée. Et le vide, l’insondable vide face à l’incapacité de continuer à tourner.

Il y a dix ans déjà, Étreintes brisées sonnait comme l’analogie de trop pour le grand réalisateur espagnol, un exercice de style éprouvé du cinéma parlant du cinéma, de ce genre d’histoires à plusieurs dimensions qui sont censées intriguer le spectateur, le faire s’interroger sur ce qui serait du ressort du personnage ou de la vie propre du cinéaste. Ici, il n’y a guère de doute : ce réalisateur en pleine remise en cause, Salvador Mallo, est bien Pedro Almodovar lui-même. Il semble avoir eu besoin d’un retour aux sources, d’expliciter les aspirations l’ayant mené à accomplir sa carrière à travers les rencontres importantes de sa vie, de mettre en scène quelques moments-clés pour pouvoir se réconcilier avec son œuvre. Au risque de laisser de côté le public lambda qui passera à côté des multiples références, tout en risquant de lasser les adeptes du grandiloquent espagnol qui chercheront en vain quelque chose de nouveau. Ainsi retrouvons-nous une séquence de chorale religieuse et des rapports amoureux conflictuels renvoyant à La mauvaise éducation (2002), lui-même déjà une réécriture améliorée de La loi du désir (1986). Impossible également de ne pas tiquer sur des séquences et thématiques semblables à Tout sur ma mère (1999). Ce ne serait pas gênant si le propos était enrichi au fil des années, hélas il n’ouvre pas la moindre nouvelle piste de réflexion. En dehors de la prestation bluffante de classe et sobriété d’Antonio Banderas (enfin consacré comme véritable acteur par ses pairs à Cannes) et d’émouvantes digressions sur l’enfance, le film est incapable de captiver, s’enlise dans un rythme escargot, dans un montage redondant présent/flashback où les choses sont dites trois fois là où une seule suffirait. Comment comprendre ce long pensum autrement que comme un film-testamentaire, figure de style à la mode si l’on en croit les derniers Clint Eastwood et Lars Von Trier ? Et pourtant on voudrait croire à un prochain rebond, l’utilisation d’une nouvelle voie pour redistribuer les cartes, comme La piel que habito (2011) avait su y parvenir après l’ennuyeux Étreintes brisées.

-John Wick Parabellum de Chad Stahelski, avec Keanu Reeves, Halle Berry, Laurence Fishburne (États-Unis ; sorti le 22 mai 2019) *1/2

Vaguement tripant, franchement exténuant

John Wick a transgressé une règle fondamentale : il a tué à l’intérieur même de l’Hôtel Continental. « Excommunié », tous les services liés au Continental lui sont fermés et sa tête mise à prix. John se retrouve sans soutien, traqué par tous les plus dangereux tueurs du monde.

Parait-il que les deux premiers volets étaient davantage construits autour d’un scénario, aussi était-il risqué de débuter la saga par ce troisième opus… Qu’en retenir, sinon une succession de bastons plus ou moins bien mises en scène, dans des cadres surréalistes où tout semble prétexte à servir cette chasse à l’homme démesurée ? Si l’on arrive à accepter le postulat du ressenti au dixième degré, on pourra embarquer dans cette société bigarrée caricaturant au plus haut point des organisations criminelles telles les Yakuzas ou la Bratva. Cette Grande Table renvoie aussi à tous les complotismes contemporains, à ces mégastructures « contrôlant tout », car possédant une antenne partout dans le monde, pouvant aller d’un multinationale carnassière aux censément dangereux illuminatis. Un point intéressant qui n’est pas développé par ailleurs, car il s’agit de concentrer l’attention du public sur la seule survie du héros et l’incongruité de son environnement (surgissement d’un cheval en plein centre ville, déplacement soudain de l’action dans le désert). On souhaiterait parfois rire, apprécier de voir le « quatrième mur » être régulièrement brisé, mais le jeu premier degré d’un Keanu Reeves en roue libre et les exécutions très crues de ses opposants (un nombre de cœurs pulvérisés et de yeux arrachés défiant l’entendement) empêchent de recevoir le long-métrage comme une pure parodie. Alors, à quoi bon ce délire si ce n’est pour devenir au cinéma d’action ce que la saga Scary Movie est au cinéma d’horreur ? Pas exactement un navet, pas franchement un nanar, John Wick est parvenu à rentrer dans la mythologie geek par la grâce de son acteur iconique, de ses situations excessives, par une abondance de morts allant contre toutes les restrictions habituellement admises par le cinéma-spectacle. De fait, ce Parabellum ratisse large, empruntant à l’esthétique jeu-vidéo shoot em’up, aux codes cinématographiques ringards de la décennie 1980, tout en assumant son ancrage dans une technologie actuelle. On pense au récent Hardcore Henry, exempté ici de la nécessité de mourir/renaître à la Doom/Fortnite. De quoi assurer à la saga John Wick une certaine pérennité, faisant fi des défauts techniques et scénaristiques. Les amateurs apprécieront, les autres finiront par trouver cela indigeste sur plus de deux heures.

-Sibyl de Justine Triet, avec Virginie Efira, Adèle Exarchopoulos, Gaspard Ulliel (Espagne ; sorti le 24 mai 2019) **1/2

Troublantes intentions

Sibyl est une romancière reconvertie en psychanalyste. Rattrapée par le désir d’écrire, elle décide de quitter la plupart de ses patients. Alors qu’elle cherche l’inspiration, Margot, une jeune actrice en détresse, la supplie de la recevoir. En plein tournage, elle est enceinte de l’acteur principal…qui est en couple avec la réalisatrice du film. Tandis qu’elle lui expose son dilemme passionnel, Sibyl, fascinée, l’enregistre secrètement. La parole de sa patiente nourrit son roman et la replonge dans le tourbillon de son passé. Quand Margot implore Sibyl de la rejoindre à Stromboli pour la fin du tournage, tout s’accélère à une allure vertigineuse…

On ne sait que conclure au sortir du troisième long-métrage de Justine Triet, participant surprise de la sélection officielle à la dernière Croisette (après une présence dans des sections parallèles de ses deux premiers, La bataille de Solferino en 2013 et Victoria en 2016) : A-t-on vu un film intimiste ? Un thriller ? Une critique du milieu artistique, littérature et cinéma prenant une part importante dans l’intrigue ? Au-delà de la performance bluffante de Virginie Efira, en progression constante au fil d’une carrière lui offrant des rôles avec de plus en plus d’épaisseur, le film nous perd par les excès de complexité de son montage et de ses sous-thèmes. Tantôt situé dans le présent, tantôt dans des souvenirs réels, tantôt dans des situations fantasmées, le personnage principal navigue entre plusieurs états et plonge dans ses troubles psychologiques au moment même où elle viole les principes élémentaires de déontologie. S’il fallait montrer son déséquilibre mental, il aurait fallu trouver un moyen pour ne pas noyer l’attention du spectateur avec elle. Si bien qu’on ne peut trancher sur l’existence concrète de certaines situations présentées. En termes de mise en scène c’est la grande classe, esthétique superbe et trouble omniprésents dans la façon de présenter les multiples relations d’une Sibyl tantôt condescendante, tantôt fascinée, tantôt lionne, tantôt agneau. Les multiples fragments de sa vie finissent par s’entrechoquer lors de son séjour insensé sur l’île où se tourne le film de Margot. Un épilogue se chargera d’élucider son traumatisme personnel, sans toutefois lever tous les doutes sur les intentions précises de la réalisatrice. Jusqu’au bout son œuvre aura eu les défauts de ses qualités : son aspect sinueux, son ressenti viscéral, le sentiment de malaise diffusé, son intrigue labyrinthique, autant d’éléments à double tranchant.

-Rocketman de Dexter Fletcher, avec Taron Egerton, Jamie Bell, Richard Madden (Angleterre ; sorti le 29 mai 2019) ***1/2

Loin de l’hagiographie qu’on pouvait craindre

Rocketman nous raconte la vie hors du commun d’Elton John, depuis ses premiers succès jusqu’à sa consécration internationale. Le film retrace la métamorphose de Reginald Dwight, un jeune pianiste prodige timide, en une superstar mondiale. Il est aujourd’hui connu sous le nom d’Elton John. Son histoire inspirante – sur fond des plus belles chansons de la star – nous fait vivre l’incroyable succès d’un enfant d’une petite ville de province devenu icône de la pop culture mondiale.

On pensait avoir tout vu en termes de biopic, savoir à quoi s’attendre après avoir découvert les bande-annonces concernant celui d’Elton John, d’autant plus en apprenant la place aux manettes de Dexter Fletcher, co-réalisateur officieux (Bryan Singer ayant quitté le projet avant le bouclage) du factuellement controversé Bohemian Rhapsody. Et puisque seuls quelques mois séparent les sorties du récit autour de Freddie Mercury/Queen et celui concernant le virtuose auteur de Sacrifice, la comparaison devient évidente. Évacuons-la d’emblée, en citant les rares points communs sautant aux yeux : le premier plan sur un long couloir lumineux, la présence d’un manager/producteur véreux ayant un temps une relation amoureuse avec le chanteur, un acteur exceptionnel dans le rôle principal (Taron Egerton) n’ayant rien à envier à Rami Malek, et puis c’est tout. La peur d’une vie édulcorée, encore plus vive compte tenu du rôle de producteur exécutif tenu par Elton himself, est vite tarie. Le premier quart d’heure se charge d’annoncer la couleur : non seulement le Britannique ne se donne pas le beau rôle, avouant toutes ses failles lors d’une séquence d’ouverture efficace, mais la structure du film traduit une belle ambition, une non-linéarité du récit couplée à des choix de mise en scène audacieux. À l’image du style comédie musicale pour booster les chansons établissant un pont entre la vie et l’œuvre de l’artiste. À l’exception d’un focus sur un concert new-yorkais fondateur, le film s’embarrasse peu de coller à une chronologie précise ou de relater une succession de faits pouvant justifier le schéma ascension/excès/chute. Nous sommes dans une psychanalyse personnelle, une rédemption fantaisiste pour mieux démystifier l’icône qu’il est devenue. Nous plongeons aussi bien dans les faiblesses de la star que dans les troubles enfantins de Reginald Dwight, ici dissocié du personnage qu’il deviendra. L’histoire resterait classique sans une mise en scène survitaminée, sans conteste la meilleure surprise du film. Beaucoup d’idées poétiques, planantes (l’écoulement du temps via le piano tourbillonnant de Pinball Wizard), de concepts flamboyants, de plans-séquences ou de projection du spectateur dans le cerveau névrosé d’Elton John (séquence magique de la piscine, scène du miroir). Fletcher est capable d’alterner cette dimension fantastique inattendue avec des scènes sociales plus classiques, notamment lors des froids échanges avec les parents de la star. En dépit de la privation d’enfance dont il a été victime, on ne verse jamais dans le pathos ou l’absolution, c’est un message éminemment humaniste qui ressort de son expérience de vie hors du commun. La musique y a une place importante, mais n’est jamais prétexte à combler des cases vides ou se substituer à l’impact de la réalisation. Un film qui s’adresse à tous, et peut-être même avant tout aux non-fans du chanteur aux lunettes extravagantes.

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