Critique du film Piranhas de Claudio Giovannesi

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-Piranhas de Claudio Giovannesi, avec Francesco Di Napoli, Ar Tem, Viviana Aprea (Italie ; sorti le 5 juin 2019) **1/2

Nicola et ses amis ont entre dix et quinze ans. Ils se déplacent à scooter, ils sont armés et fascinés par la criminalité. Ils ne craignent ni la prison ni la mort, seulement de mener une vie ordinaire comme leurs parents. Leurs modèles : les parrains de la Camorra. Leurs valeurs : l’argent et le pouvoir. Leurs règles : fréquenter les bonnes personnes, trafiquer dans les bons endroits, et occuper la place laissée vacante par les anciens mafieux pour conquérir les quartiers de Naples, quel qu’en soit le prix.

Naples, mafia, adaptation d’un livre de Roberto Saviano, la couleur est annoncée dix ans après Gomorra, réalisé par Matteo Garrone à partir d’un roman du même auteur. Cette fois c’est Claudio Giovannesi qui s’est emparé du projet, lui dont la notoriété est jusqu’ici restée cantonnée au milieu des festivals avec Ali a les yeux bleus (2012, festival international du film de Rome) et Fiore (2016, présenté à la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes). Comment renouveler à sa modeste échelle, la teneur des images traduisant le petit budget alloué au film, le genre mafieux tant de fois magnifié par le passé ? Le scénario opte pour traiter le sujet à hauteur de ses personnages adolescents, sans accabler leurs actes ni les idéaliser. Ainsi, suite à une scène introductive nous offrant un cérémonial guerrier d’un clan victorieux, on s’attache à une tranche de vie de gentils perdants, tentant de s’incruster dans les cercles branchés de la nuit napolitaine sans en avoir les moyens. De cette frustration originelle va naître un ensemble de motivations, pour la plupart purement matérialistes, afin de se retrouver de l’autre côté de la barrière.

On peut regretter le gros coup d’accélérateur mis alors dans cette quête, un deus ex machina scénaristique permettant aux petits hommes de main subalternes de devenir aussitôt les rois du quartier. La spirale ultra rapide de la petite à la grande délinquance ne se soucie pas des sensibilités particulières, suppose qu’un dealer ordinaire est forcément habilité à prendre les armes du jour au lendemain. Passé ce défaut majeur rappelant l’ascension dans Scarface (l’ultra surcoté modèle du genre), on se laisse prendre quand même au charme de cette chronique criminelle. Notamment grâce aux traits si expressifs et diversifiés du rôle principal, ce Francesco Di Napoli, que l’on peut croire prédestiné à cette composition de baby boss. Il porte sur ses épaules l’ambiguïté de son rôle social, fils aimant, frère attentionné, amoureux transi, intransigeant chef de meute. Son idylle façon « Roméo et Juliette » avec une jeune fille d’un quartier ennemi passe crème car elle ne prend jamais le pas sur le propos d’ensemble.

Une autre protagoniste impalpable domine le film : Naples, dont le portrait est de nouveau peu avenant voire rebutant, ses ruelles sombres, ses recoins glauques, ses dédales semblant exister pour les seuls courses-poursuites et règlements de comptes. Comme si le cadre imposait ses codes aux individus et non l’inverse, comme si la saleté des lieux et des esprits étaient intrinsèquement liés. Pour témoin le fatalisme poignant de ce commerçant reprochant à Nicola et sa bande d’être devenus des racketteurs comme les autres, loin des promesses faites initialement. C’est ici le plus gros degré d’engagement du réalisateur, et d’un Saviano vivant sous protection policière depuis des années : affirmer l’impossibilité d’une mafia douce, protectrice, servant l’intérêt général, l’appât du gain rendant caduque toute intention d’être un bandit d’honneur. Aussi artisanale soit-elle, la mise en scène réserve suffisamment de fougue pour captiver notre intérêt, en dépit d’un cadre spatio-temporel mal défini (les smartphones vont à l’encontre de l’ancrage dans les 80’s suggéré au début) et d’une fin abrupte qui divisera. Après avoir raconté le récit tragique du clan de Nicola, le scénario refuse de prendre partie et renvoie les différentes bandes dos à dos.

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