Ennemis du football et pourtant (parfois) décisifs ! – Épisode 2, Spécial Olivier Giroud

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Na na na na na na na na, na na na na, Giiiirouuuuuuud (sur l’air de Hey Jude des Beatles)

Kop d’Arsenal en hommage à son attaquant guerrier (2012-2018)

Après un premier épisode ayant mis en avant les vertus de posséder dans son effectif un Clinton Njie, un Brandao ou un Cheick Diabaté, une suite s’impose pour répondre au débat concernant l’attaquant international et champion du monde le plus contesté (pour ne pas dire sous-coté) alias Olivier Giroud. Dans le fond, n’est-il pas la synthèse parfaite de tous ces besogneux « n’ayant jamais généré de files d’attentes aux guichets » ?

Les chants de ses partisans sont moins audibles sous le maillot bleu.

Un but, une passe décisive, un pénalty provoqué, la coupe est pleine ! L’Europa League en l’occurrence, compétition remportée par Chelsea à l’issue d’une finale marquée du sceau d’Olivier Giroud, pourtant attaquant secondaire des Blues en Premier League. Le numéro neuf des Bleus a non seulement été décisif le jour J, mais il a affiché une régularité statistique insoupçonnable (11 buts, meilleur réalisateur de la C3) tout au long du parcours européen de son club. De quoi faire taire les derniers sceptiques quant à son profil lourdaud peu efficace ? Oui et non, car l’ancien meilleur buteur de Ligue 1 (2012, année du titre de Montpellier) ne doit pas être réduit à son bilan comptable, sa carrière ne s’est jamais construite sur ce genre de froides considérations, davantage dans le registre de la transpiration…

Les saisons se suivent et les trophées se lèvent, pas mal pour un joueur présenté comme sur le déclin.

Le malentendu : son vrai bilan de la Coupe du Monde

Paraît-il pas décisif, paraît-il un simple équivalent de Stéphane Guivarc’h vingt ans après, le bon compagnon de service qui met son ego de côté pour laisser prendre la lumière aux stars de l’équipe (Griemann, Mbappé, Pogba), paraît-il réductible à son repli défensif en ayant revêtit le rôle de l’un des meilleurs « 6 » du mondial russe. Non, Olivier Giroud n’a pas seulement été un porteur d’eau durant ce parcours inespéré jusqu’à la victoire finale des Bleus. En plus de son important travail défensif, il a été prégnant dans le système de jeu et décisif dans plusieurs actions ayant amenés les buts tricolores. Mais puisque affirmer n’est pas démontrer, il faut revenir en détail sur chaque rencontre de la compétition :

1. France-Australie (2-1)

Pour cette entrée en matière, Didier Deschamps valide les présomptions de renouvellement des troupes, voulus par une grosse frange de l’opinion publique et partiellement testé lors des match amicaux. Ainsi les nouveaux venus, Hernandez et Pavard, s’affirment comme les latéraux titulaires (et le resteront toute la compétition), Corentin Tolisso supplante le « sénateur » Blaise Matuidi en milieu relayeur, tandis que le secteur offensif est composé de la ligne Mbappé-Griezmann-Dembélé. Ce dernier préféré à Olivier Giroud, car censé davantage apte à se marier à la dimension technique de ses deux compères incontournables. En fait de synergie, ce sera un couac en termes d’organisation, les deux excentrés s’embourbant dans des raids solitaires improductifs quand le buteur de l’Atletico Madrid peine à répondre aux exigences du poste axial très avancé qu’il occupe. Le meilleur Bleu en première mi-temps est Hugo Lloris, premier indice d’une erreur de casting. Le pénalty transformé par Griezmann en début de seconde période ne libère pas les siens, bientôt victimes d’une intervention stupide d’Umtiti (main dans la surface) amenant à l’égalisation australienne. Le coach tricolore emploie les grands moyens à vingt minutes de la fin, allant jusqu’à sortir le chouchou des médias Grizou, mais aussi Dembélé, pour basculer dans un schéma plus conventionnel, un numéro 10 (Fekir) derrière deux attaquants (Mbappé-Giroud). Dés son entrée, l’avant-centre de Chelsea impose sa dimension physique et son envie, ce qui le conduira à finir le match le front bandé. L’entrée de Matuidi à la place de Tolisso achève de dessiner la future composition de l’équipe dans ce tournoi. Mais à la 80e minute ce sera bien Giroud, dans le rôle essentiel de point d’appui, qui captera l’attention de la défense (deux joueurs sur lui) au moment de la percée plein axe de Pogba. Le milieu de MU fait le une, le numéro 9 lui offre parfaitement le deux en profondeur dans l’intervalle libre, une frappe détournée de manière bizarroïde fera l’affaire. Pas esthétique pour un sou, mais suffisante pour solder une courte victoire et rebattre les cartes quant au onze de départ.

2. France-Pérou (1-0)

Pour ferrailler avec la grande inconnue de sa poule, l’équipe, la France réinstaure ses cadres Matuidi et Giroud aux premières loges. Le jeu rugueux des Péruviens, qui aurait pu se traduire facilement par deux pénaltys, retarde l’échéance plus d’une demi-heure avant que la serrure saute. Aux manettes les mêmes acteurs qu’au match précédent : Pogba perce et lance Giroud, ce dernier frappe en déséquilibre et en angle fermé…suffisamment fort pour redresser plein axe. Mbappé n’a plus qu’à entrer dans les cages avec le ballon, au sens littéral du terme. Et oui, seulement deux rencontres disputées, et déjà deux succès arrachés par l’investissement exceptionnel d’un homme dont le seul tort serait peut-être de porter un numéro 9 empreint de mythologie. Et qu’importe si des approximations techniques ont empêché Giroud de concrétiser à titre individuel lorsque des frappes repoussées passaient furtivement dans son périmètre.

3. France-Danemark (0-0)

Match insignifiant sur le plan collectif, aspect dû à l’enjeu limité et la rotation partielle de l’effectif. Un nul qualifiant avec certitude les deux équipes en huitièmes de finale, assurant en prime la première place du groupe à la France, il était illusoire d’attendre beaucoup de cette opposition. Les partisans de la statistique brute feront apparaître le nombre de tirs non cadrés par Giroud sur cette rencontre, donnée prenant seulement du sens si on la met en perspective avec l’absence d’occasions nettes pour les Bleus. Lorsque un collectif ne tourne pas, cela vous incite à frapper de loin ou dans des positions compliquées, rien de plus naturel.

4. France-Argentine (4-3)

Match bien plus maîtrisé par les Bleus que le score ne le suggère. Le premier quart d’heure donnait l’impression d’un rouleau-compresseur se mettant en marche, avec déjà un tir sur la barre et un pénalty transformé par Griezmann. Le système de jeu de Deschamps se bonifie avec le parti pris de densifier un peu plus le milieu de terrain et baser le jeu offensif sur l’aile du bolide Mbappé. Aussi Giroud s’astreint à des tâches de relayeur et de batailleur du jeu aérien. Si Ngolo Kanté a maté Messi ce soir-là, il n’était pas seul dans le registre de la basse besogne. Après avoir été mené 1-2, la France reprend le dessus et va enfoncer le clou à la 68e minute Suite à une contre-attaque, Matuidi alerte le numéro 9 qui prolonge dans la course de Mbappé. Plus qu’à croiser pour porter le score à 4-2. Merveille d’offrande qui s’ajoute à la liste des buts décisifs impliquant l’attaquant des Blues depuis le début du Mondial.

5. France-Uruguay (2-0)

Rencontre fermée où aucun attaquant des Bleus ne se met vraiment en valeur. La frappe anodine amenant le but de Griezmann doit tout aux gants «en peau de pêche » de Muslera. Face à un adversaire axant son jeu sur le combat physique, Olivier Giroud offre une partition courageuse et se voit coller l’étiquette de « troisième » milieu défensif de l’équipe.

6. France-Belgique (1-0)

Sans la possession de balle, mais avec la maîtrise d’ensemble. Sans doute le match le plus incompris de la France lors de ce Mondial, car à y regarder de plus près elle n’a jamais paru si forte que ce soir-là. Tandis que la Belgique s’empêtrait dans une circulation de balle stérile (630 passes contre 342 côté français), les hommes de Deschamps se sont montrés d’une rigueur implacable pour ensuite sortir efficacement, porter davantage le danger sur les cages adverses (19 tirs, 5 cadrés contre 9 tirs, 3 cadrés côté belge). La deuxième mi-temps, particulièrement explicite, pourrait être étudiée dans les écoles d’entraîneurs. A contrario on peut considérer décevante la prestation de Giroud ce soir-là, maladroit lors de situations où il aurait pu éteindre tout suspense. Son seul véritable loupé du mondial.

7. France-Croatie (4-2)

Finale chaotique où la France a mené 4-1 sans donner la sensation de maîtriser grand-chose. Le meilleur Bleu du soir ? Griezmann certes, mais ne négligeons pas de nouveau le travail de conservation de balle et d’espaces libérés par Giroud. D’autant qu’il est de nouveau impliqué sur un but, dans la mesure où l’on interprète l’intégralité d’une action et non sa finalité. Laissons de côté sa virulence pour réclamer le pénalty loin d’être évident accordé en fin de première mi-temps – argument fallacieux – pour nous concentrer sur sa deuxième période. Après avoir arraché et conservé les ballons casse-pipes envoyés devant, il trouve plusieurs fois ses partenaires en pivot, sans que ceux-ci ne parviennent à conclure. Sa façon de redresser une balle errante vers Griezmann d’une retournée aurait pu devenir la plus belle passe décisive de la compétition. C’est finalement son pressing à la tête qui va perturber la relance croate et initier la récupération conduisant au but de Mbappé. Influence imperceptible du public lambda, cependant connue d’un Deschamps insoupçonnable de complaisance. Contrairement aux dires des mauvais coucheurs, la jubilation de l’ancien montpelliérain au coup de sifflet final n’avait rien d’indécente tant il a eu sa part dans ce parcours victorieux.

Pour terminer sur ce point, je vous invite à approfondir via l’excellent travail du site La Gazette Tactique :

 

L’art de se fondre dans un style de jeu

On ne reviendra pas sur le concept d’attaquant de soutien, largement développé dans la première partie des « Ennemis du football » (https://lecrivant.com/2015/08/02/ennemis-du-football-et-pourtant-parfois-decisifs/, à savoir le bâtisseur/tour de contrôle au service d’un pur buteur. Car notre géant de 1m93 évolue dans un registre plus large. Selon les époques et les systèmes de jeu, il a su faire valoir ses qualités de buteur comme sa dimension athlétique. Pas pour rien que les clubs anglo-saxons l’ont ciblé depuis sa première saison à Tours (2008-2009). Une idée reçue persiste quant à son supposé faible rendement en clubs, sauf qu’un prorata temps de jeu/buts marqués la dément aussitôt. Aussi les statistiques globales de sa carrière s’avèrent bien meilleures que celles d’attaquants de soutien au travail reconnu en leur temps tels Dugarry, Vairelles, Pujol ou Chamakh. Giroud a non seulement été meilleur buteur de L2 avec Tours, meilleur buteur de L1 avec Montpellier, mais aussi le principal articificier d’Arsenal durant plusieurs saisons (de 2012 à 2017) lorsqu’il était associé à Theo Walcott, Lukas Podolski ou Alexis Sanchez. Soit considérer comme acteur principal de la ligne offensive…jusqu’au jour où le club a recruté Lacazette et Aubameyang et s’est contenté d’en faire un plan B. Dans un jeu davantage orienté vers la profondeur, donc la vitesse, son efficacité en a logiquement pâtit et il a laissé libre cours à ses autres qualités. Base sur laquelle Chelsea l’a recruté.

Demandez à un Eden Hazard qui vient d’accomplir les deux meilleures saisons de sa carrière si Giroud ne sert à rien.

Toutes proportions gardées, Luis Suarez est en train de devenir un exemple caractéristique de la transformation d’attaquant-tueur (véritable goal machine à Liverpool et à ses débuts au Barça) à attaquant davantage tourné vers la réussite collective. Ses fonctions ont varié au fil du temps, réduisant son rendement de manière significative. De l’insolence des chiffres de 2015-2016 (53 matchs, 59 buts TCC) à ceux plus modestes de 2018-2019 (48 matchs, 25 buts), il y a un nouveau joueur qui est né. Pas moins bon, seulement différent. De la même façon, quand Edinson Cavani doit s’adonner à des tâches défensives importantes pour se mettre au service d’un Zlatan pendant trois ans, son bilan comptable s’en ressent (16, 18 et 19 buts en Ligue 1). Avec un collectif au service de son efficacité la saison suivante (2016-2017), son nombre de réalisations a comme par magie explosé (35 buts en L1, 49 buts TCC). Or nous parlons ici d’attaquants de pointe possédant des atouts éminemment supérieurs à ceux d’un Olivier Giroud. Si même eux voient leur rendement varier drastiquement lors d’un changement d’orientation tactique, rien de honteux à voir le Français changer la nature de son rôle pour le bien de son équipe. Entre le buteur numéro un en Europa League (14 matchs, 11 buts) et le joker utilitaire en Premier League (27 bouts de matchs, 2 buts) , il n’y a pas un Dr Jeckyll et un Mister Hyde, mais un homme pragmatique sachant revêtir les costumes qu’on lui propose.

L’un de ces deux hommes envie une ligne dans le palmarès de l’autre…

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