MUSE, la fin de l’absolution – Bilan de dix ans de déclin

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Sorti fin 2018, le décousu Simulation theory confirme la perte de standing du groupe britannique Muse. Sous prétexte de se réinventer sans cesse, le trio originaire du Devon réalise depuis dix ans des albums de plus en plus éloignés de ce qui faisait sa force. Entre égarements dans la variété, absence de lyrisme et idées mal exploitées, Muse est devenu une entité fourre-tout dont la saveur se conjugue au passé.

Il y a vingt ans était dégoupillée la bombe Showbiz, premier opus d’un groupe ambitieux qui était parvenu à dresser une passerelle improbable entre la pop lyrique à la Radiohead, genre alors en vogue (Coldplay, Travis, The Doves), et le métal symphonique de Nightwish. En 2001, Origin of Symmetry et ses claviers déjantés enfonçait un peu plus le clou : nous tenions un son Muse, des structures bien à eux, des marques de fabriques solides et identifiables, une densité, un équilibre majestueux sur l’intégralité d’un album dont on peinait à énoncer les faiblesses. Un règne sans fin lui était promis au sein du royaume flamboyant qu’il avait bâti.

Influences mal digérées et prime à l’électronique

Mais voilà, il faut croire que la tentation de remplir des salles aux États-Unis était trop forte, ou que la longévité n’est pas compatible avec la préservation de la qualité. D’autres mastodontes du rock sont passés par là. Au fil des années le groupe est resté une machine à singles, tout en dérivant vers un style de plus en plus impersonnel. Fade, iront jusqu’à dire les plus véhéments, ordinaire, rectifieront les modérés. De là à crier à la trahison de sa propre mythologie, il n’y a qu’un pas que nous franchissons allègrement. Le virage fut progressif, de rock psychédélique à pop FM jusqu’à la variété indigne incarnée par certains morceaux de Simulation Theory. Au point d’atteindre à présent le bilan de 50/50 avec quatre premiers albums majeurs et quatre suivants de moindre envergure, moyens voire très poussifs.

En 2003, tout va encore pour le mieux, la sortie d’Absolution s’avère un événement de taille, dans la foulée de longues tournées qui ont estampillé le trio du statut de géant live (le double cd/dvd Hullabaloo est devenu culte). Dans le contexte de la guerre en Irak et du climat anxiogène entourant l’Angleterre, Muse réalise une galette conceptuelle autour du chaos, avec des riffs accrocheurs, une basse lourde, la puissance vocale de Matthew Bellamy à son sommet. Le disque sonne comme une cavale sans répit (Apocalypse please, Time is running out, Sing for absolution, Stockholm syndrome, Hysteria, Blackout, Butterflies & hurricanes), les rares mid-tempo donnant dans le lyrisme savoureux (Falling away with you, endlessly). En termes d’équilibre d’ensemble on frise de nouveau la perfection.

La touche métal symphonique se perd un peu avec Black holes and revelations (2006), compensée par une énergie électronique et une batterie mise en avant comme jamais. Pour le reste on retrouve la complexité et la richesse des compositions propres à Muse : des météorites speeds (Take a bow, Knights of cydonia), de la pop classieuse (Starlight, map of the problematique), du glamour d’influence Prince (Supermassive black hole) et des sonorités plus douces en milieu d’opus (Soldier’s poem, Invincible), sorte d’interludes entre les grosses claques assénées.

Puis vint The Resistance (2009), le début de la fin. Le single envoyé en éclaireur (Uprising) donne le ton. Loin d’être mauvais, et restant en tête dés la première écoute. Problème : ce n’est pas du Muse, seulement un titre power pop lambda. Pour la première fois de sa carrière, le groupe digère mal ses influences (la Queenesque Resistance, mal structurée en dépit d’un refrain accrocheur), sonne de manière neutre (l’horrible bluette Undisclosed desires) ou s’auto-caricature, dans ses aspects les plus bruitistes (Unnatural selection, parodie de New born) comme dans ses symphonies théâtrales (l’exténuante trilogie Exogenesis). On peut mettre sans risque au défi n’importe quel fan de la première heure d’écouter cet album d’un trait, ne pas céder aux vertus salvatrices de l’avance rapide sur certains passages.

Des albums de plus en plus anodins

Encore avions-nous toujours affaire à un groupe soucieux de construire un tout cohérent à chaque album. Ce ne sera plus le cas à compter de The 2nd law (2012), fourre-tout censé représenter toutes les nuances du son propre au groupe. Désormais consacré comme un monument du patrimoine britannique, il ouvre la cérémonie des JO de Londres avec un Survival alambiqué, riche de ses superpositions de voix mais trop décousu pour fédérer les fans. Du mauvais Queen une nouvelle fois. La consécration commerciale, il la trouve avec un morceau plus infernal encore, l’hyper marketé Follow me, hymne/boite à rythmes dansant s’écartant de tous les fondamentaux établis par le groupe. L’ouverture de l’album par le punchy Supremacy tente bien de convaincre d’un retour en force, le single Madness s’avère séduisant dans ses intentions, mais le bluff ne tient pas la distance à cause d’expérimentations allant sur des terrains mal maîtrisés (la groovy Panic station, la très U2 Big freeze), plongeant volontiers vers l’ennui (les mièvres Animals et Explorers) sans parler de la mauvaise idée de laisser la place au chant à Chris Wolstenholme sur deux titres planants (Save me, Liquid state) brouillant un peu plus les pistes. En guise de clôture, le diptyque Unsustainable/Isolated system n’est qu’un empilage de bruits de fonds et sonorités inquiétantes façon BO de films d’horreur. L’inspiration n’est plus là, le principe de fil rouge non plus, pas même l’énergie rock.

Trois ans plus tard, selon le rythme immuable dans lequel s’est installé le combo, sort Drones, concept-album futuriste/guerrier s’inscrivant sur le papier comme le nouveau Absolution. Le single habité Dead inside en ouverture ravive les espoirs, toute explosivité ne serait donc pas morte ? La suite est plus déconcertante, entre volonté maladroite de démontrer une puissance retrouvée (la criarde Psycho, l’irritante Reapers), incantations limite religieuses (Mercy et plus encore Drones en clôture), plages gentiment mélodiques sans chair (Aftermath) ou expérimentation passive/agressive inutilement longue de dix minutes (The globalist). Des questions demeurent : Pourquoi s’obstinent-ils à chercher aussi loin au mépris de leur savoir-faire originel ? Veulent-ils enregistrer à tout prix leur A night at the opera à eux, quitte à perdre toute substance ?

Nouveau changement de cap l’an dernier avec Simulation theory, tout droit inspiré du rétro-gaming, du revival des années 1980, de films tels Drive, Ready player one ou série Netflix déjà iconique comme Stranger things. Matthew Bellamy en nouveau bidouilleur électronique à la Kavinsky, il fallait oser ! Et quitte à prendre un virage différent à chaque nouvelle cuvée, celui-ci apparaît comme attractif de prime abord. Comme souvent le meilleur est concentré au début du disque : l’atmosphère oppressante/épique d’Algorithm lance idéalement le conflit (rappelant Supremacy), puis The dark side nous embarque dans un road trip cosmique envoûtant. Pressure s’enchaîne parfaitement, sonne comme le point culminant d’une épopée rock. La suite est plus mitigée, gâchée par des juxtapositions de sons bruitistes avec des teintes plus chatoyantes (l’atroce Propaganda), parfois à la limite du rap (Break it to me, Thought contagion) ou se vautrant dans la variété commerciale la plus niaise (Something human). Surtout, on peine à voir le concept de l’opus développé sur la durée : Où sont les années 1980 et/ou le voyage futuriste dans le très boys band Get up and fight, véritable honte de la production globale du groupe. De nouveaux motifs de réjouissance sur la fin avec un Blockades astucieux dans sa structure, recyclant habilement Knights of cydonia. De même, Dig down est une variante acceptable parmi les multiples emprunts à Queen.

Demeure cette sensation de rassemblement bancal, de perte d’identité, d’abandon progressif de la dominante lyrique. La barre avait été mise trop haute par le passé pour pouvoir apprécier ce rendement en demi-teinte. Ce que l’on aurait jugé comme convenable ou prometteur pour une formation émergente apparaît comme médiocre à l’échelle de Muse. Alors faut-il attendre un improbable rebond discographique ou se résoudre à le considérer comme un (simple) monstre scénique ?