Critique du film Yesterday de Danny Boyle

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Yesterday de Danny Boyle, avec Himesh Patel, Lily James, Ed Sheeran (Angleterre ; sorti le 3 juillet 2019) ***

Hier tout le monde connaissait les Beatles, mais aujourd’hui seul Jack se souvient de leurs chansons. Il est sur le point de devenir extrêmement célèbre. Jack Malik est un auteur-compositeur interprète en galère, dont les rêves sont en train de sombrer dans la mer qui borde le petit village où il habite en Angleterre, en dépit des encouragements d’Ellie, sa meilleure amie d’enfance qui n’a jamais cessé de croire en lui. Après un accident avec un bus pendant une étrange panne d’électricité, Jack se réveille dans un monde où il découvre que les Beatles n’ont jamais existé… ce qui va le mettre face à un sérieux cas de conscience.

Deux ans après l’improbable revival de Trainspotting, Danny Boyle, l’un des plus éminents réalisateurs britanniques encore en vie, revient aux manettes pour un genre qu’il affectionne : la comédie légère mais pas que, sur fond de romantisme et de pop culture. Un long-métrage qui s’inscrit dans la lignée de ses œuvres telles Une vie moins ordinaire, Millions ou Slumdog millionaire. Le postulat de départ est séduisant en soi, une uchronie où un pan majeur de la musique pop disparaît d’un seul coup des annales de l’Histoire. C’est presque une mission divine qui échoie sur les épaules de Jack, loser anti-héros par excellence : ne pas priver le monde des créations incroyables des quatre gars de Liverpool. Le récit nous plonge d’un œil curieux dans le processus créatif et le dilemme rongeant le musicien, réduit à plagier les succès « garantis » plutôt que défendre ses propres compositions au risque de rester anonyme. La mise en scène alterne le fantasque, les rêveries éveillées, prend des allures de road trip, nous met littéralement des étoiles dans les yeux.

C’est à travers les yeux de Jack, empreints de son idéalisme que nous le suivons dans sa découverte des lieux cultes de Liverpool, ou dans sa jubilation d’ouvrir pour la tournée d’Ed Sheeran. L’alchimie avec ce réel musicien ayant percé très jeune transparaît, nous réservant un duel de compositions saisissant, sans doute la meilleure scène du long-métrage. L’interprète principal s’investit corps et âme dans le personnage incarné, idem pour sa manager de toujours (Lily James) qui refoule péniblement de plus tendres sentiments à son égard. Les acteurs sont si convaincants qu’ils nous incitent à accepter les facilités avec lesquelles se déploie le scénario. On regrette par exemple le peu de développement de l’idée selon laquelle l’absence d’un élément se répercute de manière multiple (un autre groupe de pop, une célèbre marque de soda ou même un monument de la littérature anglo-saxonne sont absents de ce monde sans Beatles). Des prémisses d’intrigues secondaires (deux inconnus observant étrangement Jack) sont balayés par un tour de passe-passe tout aussi bateau.

Un sujet dans le sujet finit bien par émerger via l’aspect tentaculaire de cette productrice cynique visant seulement à empiler des billets verts dans son escarcelle. Le jeu outrancier de Kate McKinnon frise la caricature mais parvient à retomber sur ses pieds. Son personnage sert de contrepoids, permet de mesurer la part par l’initiative de Jack. Le roadie gentiment laxiste joué par Joel Fry remplit lui aussi sa mission Derrière le concept se matérialise bientôt le véritable mantra du film : l’Amour, le pudique, celui qui ne dit pas son nom tout autant que celui délivré à une foule en besoin de prophètes. Le moralisme convenu du refus d’une gloire usurpée en faveur de la besogne vraie ne saurait gâcher le plaisir ressenti au travers de cet hommage multidimensionnel : aux Fab Four, à la communion par la musique, à la simplicité, à la douceur, aux héros ordinaires, à la vie comme elle doit être appréhendée.

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