Critique du film Le Daim de Quentin Dupieux

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-Le Daim de Quentin Dupieux, avec Jean Dujardin, Adèle Haenel, Albert Delpy (France/Belgique ; sorti le 19 juin 2019) **** / *

Georges, 44 ans, et son blouson, 100 % daim, ont un projet.

Avant-propos : Absurdité géniale ou incongruité pitoyable ? Deux camps s’opposent autour de ce film, comme souvent lorsqu’il s’agit de l’univers loufoque de Quentin Dupieux. Face à une œuvre dépassant tous les critères de jugements traditionnels, on peut aussi opter pour l’exercice délicat de la double critique. Voici pourquoi on peut à la fois adorer et détester Le Daim.

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Les blagues les plus courtes sont les meilleures, et ça Quentin Dupieux l’a compris depuis longtemps, si bien que son huitième long-métrage passe aisément sous la barre des 1h30 standards.

Spécialiste du film de genre, très influencé par les écoles américaines en la matière, le bougre peut revendiquer de fidèles adeptes, dont le cercle pourrait s’élargir avec cet opus parmi ses plus accessibles. Sorte de jonction inespérée entre les univers de ses compatriotes Gaspar Noé et Albert Dupontel, le monde très créatif de Dupieux se singularise habituellement par un certain détachement, un récit irréaliste, ancré dans le fantasme ou à ne pas prendre au sérieux. Or tout est ici très palpable, on peut parler de folie cohérente tant le cheminement de la quête de Georges (nourri par l’audace de Jean Dujardin), sur le papier insensé, est présenté comme logique de son point de vue.

Quel beau panache d’avoir déniché un acteur oscarisé et unanimement reconnu pour endosser cette partition farfelue avec sobriété. Sans cabotiner, avec une conviction quant au concept qu’il développe, provoquant une forme de rire peu courante dans le cinéma français.

La mise en scène brillante se charge de nous associer au climat tout feu tout flamme, on devient un complice actif de Georges, et donc un sujet capable d’avaler toute une série d’actes irrationnels. On croit un temps Denise (Adèle Haenel) présente en contrepoids, incarnation de la raison, puis on découvre son grain de folie un peu plus poussé encore. Décors, ambiance ou style tendent vers un ancien indéfini (les prénoms des deux personnages principaux!), quelque part entre le cinéma « champagne » à la Française des années 1970 (Bertrand Blier, Claude Sautet) et le film de suspense américain. D’où l’insistance d’une bande-son faussement mystérieuse, suggérant une peur non matérialisée à l’écran ou encore l’importance du moindre personnage secondaire, chaque membre du casting étant aussi habité qu’étrange (le vendeur du blouson, le gamin qui traîne là on ne sait pourquoi, la prostituée en fin de cycle etc.). C’est sans doute à cette marginalité que l’auteur veut rendre hommage en toile de fond, une façon de se renvoyer un miroir à lui-même diront ses détracteurs (voir par ailleurs) mais aussi à d’authentiques références ayant construit sa cinéphilie. À partir d’une intrigue tenant sur un timbre-poste se développent des moments de fulgurance sublimes, n’excluant jamais le spectateur sans pour autant le prendre par la main. Nul mode d’emploi ou norme quant à l’émotion ressentie au détour d’une scène : certains ricaneront, d’autres seront interloqués, agacés voire choqués de la tournure des événements. En revanche, tous auront vu une œuvre unique et sincère de bout en bout dans sa démarche.

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Acceptable et digeste car plutôt court pour un « long », c’est un point de vue recevable. S’il fallait prendre les choses sous un autre angle, on pourrait aussi dire que ce film s’articulant sur sa seule bonne idée de départ aurait gagné à franchement tendre vers le court-métrage, opter pour un format de 20/25 minutes qui aurait régalé, n’en doutons pas, tous les acharnés du festival de Clermont. Hélas, à tenter d’enrichir son propos en associant la folie douce de Jean Dujardin avec la fausse naïveté malaisante d’Adèle Haenel, à empiler les amorces d’intrigues ne débouchant sur rien (film dans le film, mystère du petit garçon observateur, bizarrerie des hôteliers), on perd la force du format ramassé voulu à la base. Dupieux a voulu enrichir son univers en piochant dans diverses références de l’âge d’or du cinéma français (on pense à Buffet froid de Blier ou Série noire de Corneau) sans arriver à la cheville de ses modèles.

Son personnage sans attaches rappelle aussi par certains aspects le Bernie d’Albert Dupontel, sauf que le délire paraît incontrôlé cette fois, entièrement dépendant d’un Dujardin en roue libre. Peut-on féliciter l’absence de sens ou de métaphore lisible pour le spectateur au prétexte de donner dans l’expérimental ? En fait d’œuvre ouverte, le réalisateur/scénariste/photographe/monteur (une incapacité à déléguer qui interroge) utilise toutes ses casquettes pour délivrer un manifeste s’adressant avant tout à lui-même ! Son héros qui s’improvise « cinéaste tout seul » lui tend un miroir pour mieux flatter son ego, son supposé génie, sa capacité à créer avec des budgets modestes (3 millions concernant Le Daim) ou à alpaguer des acteurs confirmés pour les voir se fourvoyer dans ses pochades. Malgré l’ingéniosité dont elle prétend faire part, c’est belle et bien une comédie foireuse qui se déroule sous nos yeux gênés.

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