Critique de Deux Moi de Cédric Klapisch

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-Deux Moi de Cédric Klapisch, avec François Civil, Ana Girardot, Eye Haïdara… (France ; sorti le 11 septembre 2019) ***

Rémy et Mélanie ont trente ans et vivent dans le même quartier à Paris. Elle multiplie les rendez-vous ratés sur les réseaux sociaux pendant qu’il peine à faire une rencontre. Tous les deux victimes de cette solitude des grandes villes, à l’époque hyper connectée où l’on pense pourtant que se rencontrer devrait être plus simple… Deux individus, deux parcours. Sans le savoir, ils empruntent deux routes qui les mèneront dans une même direction…celle d’une histoire d’amour ?

Un peu moins de deux heures pour retrouver tout ce que l’on aime, mais aussi tout ce qui finir par user, dans le cinéma de Cédric Klapisch. Celui qui s’est imposé comme le cinéaste de toute une génération avec Le péril jeune (1994), statut confirmé grâce à l‘auberge espagnole (2002), semble enfermé dans ses gimmicks de mise en scène comme dans ses thèmes récurrents. Pourtant, une ère de rafraîchissement avait été entamée avec le flamboyant Paris (2008), puis le maladroit Ma part du gâteau (2011), délaissant son domaine de prédilection (les troubles de la jeunesse face à une société mondialisée) pour s’interroger plus largement sur les mutations du monde. Hélas, il a préféré retourner dans sa zone de confort avec Casse-tête chinois (2013), troisième opus d’une trilogie inégale ou encore via sa contribution à la série phare des bobos parisiens, Dix pour cent. En apparence, Ce qui nous lie (2017) tranchait fortement en déplaçant son intrigue en terres viticoles, sauf qu’il y disséminait encore sa vision de la mondialisation heureuse, réitérait ses tics d’écriture citadins dans un cadre rural. En ce sens, Deux moi ne constitue pas une révolution et va fournir de sacrés arguments aux spectateurs rétifs à voir un réalisateur reproduire sans cesse le même film.

Il ne faudrait pourtant pas se limiter à cet angle interprétatif. Ce nouvel opus regorge de qualités et d’idées réjouissantes auxquelles le cinéma français ne nous habitue plus. Loin de se reposer sur son intrigue amoureuse cousue de fil blanc, le scénario ouvre différentes réflexions, propose des séquences fantasmées jubilatoires (rappelant celle de l’architecte François Cluzet dans Paris), offre des rôles secondaires paradoxalement primordiaux (les deux psys, le rôle d’entremetteur/lien social de l’épicier libanais) pour dresser davantage le portrait du 19e arrondissement parisien que de ses personnages. On n’évite pas les travers d’une positivité absolue quant à une France métissée vivant en harmonie, proche du rêve éveillé, mais on accepte d’y adhérer tant l’approche est délicate et charmeuse. Le sujet s’élargit aussi par des fausses pistes, avec le recul dispensables, concernant notamment les séquences impliquant Farida (Eye Haïdara, au jeu toujours aussi irrésistible) en possible relation amoureuse de Rémy (François Civil, dans un registre contenu devenant irritant). Le caméo de Pierre Niney en ancien camarade de collège exalté tient lui aussi sur un fil, à vrai dire justement au fait de son incarnation par le brillant pensionnaire de la Comédie-Française. Alors oui, si on accepte de se laisser porter par sa maestria , ses « good vibs » et ses élans fédérateurs, ce film constituera un remontant ultime à la grisaille. Son aspect le plus problématique provient du décalage de l’approche avec les évolutions technologiques et sociétales. On pense notamment à cette séquence de rencontres de Mélanie (Ana Girardot, déclenchant une forte empathie) via Tinder, un copier-coller des entretiens pour recruter des locataires dans L’auberge espagnole. Comme si Klapisch avait perdu de sa connexion avec son époque. Comme un parfum de fin de cycle, le besoin impérieux de passer à autre chose.

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