Critique de La Vie Scolaire de Grand Corps Malade et Mehdi Idir

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-La vie scolaire de Grand Corps Malade et Mehdi Idir avec Zita Hanrot, Liam Pierron, Soufiane Guerrab, Alban Ivanov, Moussa Mansaly (France ; 2019) ****

Une année au coeur de l’école de la république, de la vie… et de la démerde ! Samia, jeune CPE novice, débarque de son Ardèche natale dans un collège réputé difficile de la ville de Saint-Denis. Elle y découvre les problèmes récurrents de discipline, la réalité sociale pesant sur le quartier, mais aussi l’incroyable vitalité et l’humour, tant des élèves que de son équipe de surveillants. Parmi eux, il y a Moussa, le Grand du quartier et Dylan le chambreur. Samia s’adapte et prend bientôt plaisir à canaliser la fougue des plus perturbateurs. Sa situation personnelle compliquée la rapproche naturellement de Yanis, ado vif et intelligent, dont elle a flairé le potentiel. Même si Yanis semble renoncer à toute ambition en se cachant derrière son insolence, Samia va investir toute son énergie à le détourner d’un échec scolaire annoncé et tenter de l’amener à se projeter dans un avenir meilleur…

Deux ans après le succès public et critique mérité de Patients, leur première réalisation, le poète slameur Grand Corps Malade et le clipper hip-hop Mehdi Idir nous transportent du cadre hospitalier à celui d’un collège de banlieue. Pour nous pondre un récit doté de la même vista, la même vibration, la même capacité à basculer de la comédie au drame sans prévenir. Et sans jamais sonner faux pour autant. Qu’il est bon, car finalement assez rare, d’entrevoir la création d’une œuvre globale cohérente, profonde, humaniste, sans concessions, le tout en seulement deux films. Et d’imaginer déjà l’épaisseur qu’elle pourrait prendre à terme tant il y a de matière à gratter dans les thèmes de prédilection de ces réalisateurs : marginalité, esprit de groupe, différences de classes sociales, misère comme facteur de créativité, etc. La sensation est renforcée par la constitution d’une troupe d’acteurs en devenir, par exemple Soufiane Guerrab, aussi touchant en professeur de mathématiques qu’en handicapé moteur dans Patients, idem pour le nouveau chouchou du cinéma français Alban Ivanov, aussi survolté en « pion » chambreur et transgressif qu’il l’était en infirmier passionné. Cet esprit de corps imbibe tout le long-métrage et inclut les nouveaux arrivants, à commencer par une Zita Hanrot parfaite dans sa composition de CPE, alternant malice et fermeté pour faire respecter sa fonction. À l’échelle du large panel que recouvre le cinéma comique français, on ne voit guère que le duo Nakache-Toledano (Intouchables, Samba, Le sens de la fête, et bientôt Hors normes) tenir aussi bien la route en termes d’ambitions artistiques se mariant avec accessibilité populaire.

Sur le papier, le pitch de La vie scolaire ressemblait à du déjà (trop) vu, le difficile métier d’enseignant en milieu hostile (Les grands esprits sorti récemment ou Esprits rebelles pour citer un exemple américain d’avant-garde), ses élèves doués mais défavorisés, ses conseillers d’éducation idéalistes. Ficelles grossières, rebondissements attendus, discours moralisateurs et naïveté de rigueur sont souvent de la partie lorsqu’on aborde le sujet. Ici, rien de tout cela, on se situe plutôt dans le sillage de Entre les murs ( Laurent Canter, palme d’or 2008) ou de La lutte des classes (Michel Lecler, sorti en avril dernier), à savoir une vision attachante de l’école de banlieue tout en refusant la culture de l’excuse. Le film a beau être particulièrement drôle, dresser certains portraits caricaturaux (le prof de sport fantaisiste, le surveillant irresponsable et glandeur, l’élève mythomane inventant des motifs surréalistes pour justifier ses retards), il n’oublie pas la gravité des conséquences. Aussi, les ruptures de tons sont brutales et percutantes, renvoient chaque fois au réel quand l’enchaînement de gags menaçait de virer à la farce sans âme. La musique et le montage jouent un rôle essentiel dans la maîtrise de ce climat doux/amer. Le rap vénéré par le duo de réalisateurs s’avère à ranger parmi les plus classieux, celui de la grande époque 90’s, bien qu’ils refusent de mépriser le rap actuel (cf l’échange entre la CPE et un élève à ce sujet). On pénètre volontiers dans cet univers où l’humour est une arme indispensable, où l’espoir doit rester enfoui sous peine de railleries, où les éventuelles vocations sont contrariées par un quotidien castrateur. Ce que beaucoup déprécient dans ce film constitue pour moi sa principale qualité : ne pas proposer de solutions idoines aux problèmes, ne pas prétendre détenir une Vérité absolue. Le sort réservé au personnage de Yanis synthétise les limites de l’idéalisme, l’impasse à laquelle il fait face. Et la société française avec lui.

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