Critique de Au Nom de la Terre d’Edouard Bergeon

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-Au Nom de la Terre d’Edouard Bergeon, avec Guillaume Canet, Veerle Baetens, Anthony Bajon… (France ; sorti le 25 septembre 2019) ***

Pierre a 25 ans quand il rentre du Wyoming pour retrouver Claire sa fiancée et reprendre la ferme familiale. Vingt ans plus tard, l’exploitation s’est agrandie, la famille aussi. C’est le temps des jours heureux, du moins au début… Les dettes s’accumulent et Pierre s’épuise au travail. Malgré l’amour de sa femme et ses enfants, il sombre peu à peu… Construit comme une saga familiale, et d’après la propre histoire du réalisateur, le film porte un regard humain sur l’évolution du monde agricole de ces 40 dernières années.

Au nom du père, voilà qui aurait été un titre alternatif excellent pour cette œuvre marquée du sceau de la douleur intime. Hélas, cela a déjà été pris pour l’excellent film (1993) de Jim Sheridan évoquant une célèbre erreur judiciaire au Royaume-Uni. Fils de cet agriculteur dont il dresse le portrait touchant, Edouard Bergeon ne nous épargne rien, et forcément ne se ménage pas non plus en chemin. Aussi beau soit le cadre dans lequel se déroule la majeure partie du récit, le focus est d’abord mis sur l’isolement et le labeur qui y est associé. Une vie dédiée à une entreprise familiale devant lutter avec la mutation galopante du secteur d’activité. Aussi perce-t-on d’autant plus la part de travail thérapeutique de l’auteur à travers l’importance accordée à la relation père-fils. Tantôt sous le signe du conflit, souvent synonyme de solidarité, et toujours empreinte d’une complicité pudique. La contrepartie du choix de centrer son sujet sur le cercle familial sera de trop peu ressentir l’influence des coopératives et directives européennes dans cette descente aux enfers. Comme si le chemin du deuil devait s’exonérer de toute tentation politique, se chargeant de nous raconter une longue désillusion sans se revendiquer comme exemple-type d’un phénomène global.

Le film tait donc largement le rôle de l’Union Européenne et des dirigeants hexagonaux dans ce déclassement progressif de l’agriculture française, préférant dénoncer frontalement les entrepreneurs peu scrupuleux, se fendant de nouvelles technologies pour escroquer les tenants des méthodes traditionnelles. Le propos parvient à éviter le manichéisme gentils ruraux/méchants citadins, grâce notamment au rôle du patriarche (tenu par Jacques Narcy dit Rufus) dont le jusqu’au-boutisme ne souffre d’aucune concession. Y compris lorsque cela touche à la survie de la ferme, vendue, et non laissée en héritage, à un fils en proie au chaos face aux difficultés de la modernité (Guillaume Canet, bluffant dans un rôle peu valorisant de prime abord). Le récit connaît quelques baisses de régimes ou maladresses, allant jusqu’à nous faire douter de la pertinence de certaines scénettes non connectées à l’ensemble (sortie en boite de nuit du fils adolescent, incarné par un Anthony Bajon habité, ou ses premiers émois amoureux). Puis on comprend à quel point cette phase d’exposition était nécessaire pour nous préparer aux épreuves qui vont suivre. Sans jamais chercher à travestir la réalité ou glorifier son père, le réalisateur nous conduit à l’adhésion et l’empathie, nous serre l’estomac pour mieux pouvoir hurler avec lui. Une œuvre loin d’être révolutionnaire sur la forme, se passant d’artifices ou d’une quelconque construction de suspense pour mieux laisser éclore ses thématiques. Une vie consacrée à la terre, littéralement, un investissement passionnel se heurtant à l’ère du cynisme. Un cri du cœur qui ne verse jamais dans le cri de haine.

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