Critique de Joker de Todd Phillipps

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-Joker de Todd Phillips, avec Joaquin Phoenix, Robert De Niro, Zazie Beetz.. (États-Unis ; sorti le 9 octobre 2019) ****

Le film, qui relate une histoire originale inédite sur grand écran, se focalise sur la figure emblématique de l’ennemi juré de Batman. Il brosse le portrait d’Arthur Fleck, un homme sans concession méprisé par la société.

Ni héros ni zéro, encore moins anti-héros comme la tendance actuelle tendrait à le suggérer. Ce film ne raconte pas tant les origines DU Joker, mais d’un joker ! Au sens d’un être marginal qui va extérioriser ses frustrations dans la criminalité. Le virage sombre entrepris par Todd Phillips, réalisateur de la trilogie potache Very Bad Trip, mais aussi du déjà politique War Dogs, s’avère une réussite totale. Sans jamais servir d’excuses, les tourments et humiliations subis par son Joker contribuent à construire un personnage à la fois extraverti et hors-cadre. L’idée de base géniale étant d’avoir associé une pathologie à son rictus légendaire. Son rire devient souffrance, son apparente décontraction s’avère une lente agonie. Ce troublant toc, habituellement signe de convivialité, se transforme en irrésistible malaise. On pense à la punition chimique d’un autre célèbre marginal, le jeune délinquant Alex dans Orange Mécanique. Si le décalage d’Arthur Fleck avec le commun des mortels était déjà là (son livre de blagues insensées), il trouvait sa catharsis dans l’exercice d’une profession de clown et dans l’amour inconditionnel pour sa mère. Face à une spirale lui ôtant ses dernières béquilles sociales, il bascule dans la folie vengeresse.

Il convient évidemment d’aller voir ce film sans escompter les ingrédients classiques des adaptations de comics, en particulier celles du Marvel Universe. Le ton se rapproche plutôt de Batman Begins si il faut trouver une familiarité avec un quelconque univers. Les cinéphiles avertis reconnaîtront cependant aussitôt la principale influence de la mise en scène : Martin Scorsese. En particulier son mineur La Valse des Pantins et son majeur Taxi Driver. Comique en mal de reconnaissance dans le premier nommé et rebelle se cherchant une cause dans le second, Robert De Niro assure la jonction en incarnant ici l’animateur vedette d’un talk show. Comme si à l’image de l’époque il était passé de l’idéalisme au cynisme. Il est l’équivalent du politicien ciblé par Travis comme responsable de ses malheurs dans Taxi Driver. En voulant donner à son Gotham City une approche similaire au New York sordide de Scorsese, Todd Phillips a établi (peut-être malgré lui) une étrange résonance avec l’actualité. On pense aux gilets jaunes vu de France, au mouvement Occupy Wall Street ou autres actions dénonçant les puissants de l’autre côté de l’Atlantique.

L’aspect novateur de son scénario est de prendre le modèle du « Rise & Fall » classique à l’envers voire à sens unique. En effet, Fleck chute continuellement dans les méandres de l’isolement et des actes de défiance. Le final peut induire un début d’ascension ou un simple moment de grâce au milieu du chaos. Fort de son propos, le réalisateur le complète par une fluidité narrative rare, une cohérence visuelle par rapport aux effets recherchés ou une bande son parfaitement calibrée. Inutile de s’étendre sur la prestation de Joaquin Phoenix, dont les antécédents en matière de rôles complexes plaidait déjà en la faveur. L’acteur semble s’être donné corps et âme dans son personnage, diffuse dix expressions contradictoires en un regard, au point d’impliquer aussi bien le cerveau que les tripes du spectateur. Il y a fort à parier que cette entreprise n’aurait pas eu le même écho sans lui. Le temps tranchera quant à savoir si ce Joker aura été un one shot ou le début d’un nouveau genre de films inspirés de comics.

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