Critiques Cinéma 2020 : Partie 1 – Avant confinement de mars (1917, Jojo Rabbit, La voie de la Justice, #Jesuislà, The Gentlemen)

Alain Chabat émouvant dans la plus belle surprise de l’année : #Jesuislà

-1917 de Sam Mendes, avec George MacKay, Dean-Charles Chapman, Mark Strong… (Angleterre/États-Unis ; sorti le 15 janvier 2020) ***1/2

Un petit bijou technique mais pas que…

Pris dans la tourmente de la Première Guerre Mondiale, Schofield et Blake, deux jeunes soldats britanniques, se voient assigner une mission à proprement parler impossible. Porteurs d’un message qui pourrait empêcher une attaque dévastatrice et la mort de centaine de soldats, dont le frère de Blake, ils se lancent dans une véritable course contre la montre, derrière les lignes ennemies.

Tout a déjà été écrit sur ce film majeur, perçu comme l’un des grands perdants de la dernière cérémonie des Oscars malgré l’obtention de trois statuettes. Une reconnaissance partielle ( meilleurs effets visuels, mixage son et photographie), laissant de côté par exemple le montage et surtout la mise en scène de Sam Mendes. Le réalisateur anglais prouve à la fois son don d’adaptabilité et réaffirme sa patte. Après avoir brillamment pris en mains la franchise James Bond (Skyfall, Spectre), il s’empare du film de guerre en le revêtant du caractère intimiste collant à sa filmographie. Au lieu d’un scénario tortueux aux rebondissements effarants, il propose une expérience de cinéma totalement immersive. Ainsi suit-on en quelque sorte un road trip « piéton » à travers ces deux soldats chargés d’empêcher un guet-apens. Le choix narratif du plan-séquence est un défi relevé avec brio, tout autant qu’une lenteur assumée pour mieux nous faire ressentir le périple des héros. Sous couvert d’un rendu réaliste, Mendes, également scénariste, offre une vraie émotion cinématographique, capte notre attention par des artifices de cadrage, des images captivantes, des dialogues à contre-pied de nos attentes. Aussi, la tentation de réduire le film à son dispositif technique entre en contradiction avec les interprétations habitées du casting. Aucun bémol quant aux deux rôles principaux, tenus par des acteurs au parcours encore modeste (George MacKay, Dean-Charles Chapman), tout comme les incarnations secondaires par des hommes au pedigree plus prestigieux (Colin Firth, Mark Strong, Benedict Cumberbatch). Reconnaissons tout de même que l’expérience proposée exige une vision dans une salle de cinéma ou un grand écran, un pied-de-nez à l’ère du smartphone à tout faire. Le temps dira si 1917 est un chef d’œuvre à usage unique ou compatible aux rediffusions sur le petit écran.

-Jojo rabbit de Taika Waititi, avec Roman Griffin Davis, Thomasin McKenzie, Scarlett Johansson, Taika Waititi… (États-Unis ; sorti le 29 janvier 2020) **

Un pari pas si osé

Jojo est un petit allemand solitaire. Sa vision du monde est mise à rude épreuve quand il découvre que sa mère cache une jeune fille juive dans leur grenier. Avec la seule aide de son ami aussi grotesque qu’imaginaire, Adolf Hitler, Jojo va devoir faire face à son nationalisme aveugle.

Un film en apparence osé, mais pas tant que ça… Déjanté sur la forme, mais finalement assez conventionnel sur le fond. Ce jeune garçon, aveuglé par la propagande nazie, nous avons envie de le prendre sous notre aile d’emblée. Dès les premières minutes, il ne fait aucun doute qu’un événement salvateur viendra lui ouvrir les yeux. Quant à son ami imaginaire, Adolf Hitler himself, il est dépeint comme rapidement ridicule pour gommer toute ambiguïté : nous rions bien de lui, et non avec lui. Si les gags ne sont pas tous d’une grande finesse, nous sommes bien loin des productions hystériques du cinéma français sur le sujet (Le führer en folie pour citer la plus célèbre). La représentation du dictateur sanguinaire se drape rapidement d’une gravité sous-jacente. Après des premières envolées hilarantes, une rupture de ton se produit. Et l’intérêt se consacre bien vite sur le destin du garçon, de sa mère et de la jeune fille cachée dans le grenier. En effet, les apparitions de Taika Waititi (réalisateur et jouant le rôle d’Hitler) se font moins envahissantes, devenant un simple commentaire face aux faits relatés. La virtuosité de la mise en scène baroque, truffé de chansons anachroniques (The Beatles, Tom Waits, David Bowie) rappelle celle d’un Baz Luhrmann (Roméo+Juliette, Moulin Rouge). Mais contrairement au fantasque australien, le réalisateur néo-zélandais rompt régulièrement avec la théâtralité pour nous offrir d’authentiques séquences réalistes. Comme pour régulièrement asséner le contexte dramatique. Une scène retient en particulier notre attention et provoque l’effroi, brillamment amenée par une astuce scénaristique. Hors ces rappels au réel, ce film s’apprécie comme une comédie légère, à ne surtout pas comparer (sur un point de départ plus courageux encore) au merveilleux La vie est belle de Roberto Benigni.

-La Voie de la Justice de Destin Daniel Cretton, avec Michael B. Jordan, Jamie Foxx, Brie Larson… (États-Unis ; sorti le 29 janvier 2020) **1/2

Forme classique pour propos fort

Le combat historique du jeune avocat Bryan Stevenson. Après ses études à l’université de Harvard, Bryan Stevenson aurait pu se lancer dans une carrière des plus lucratives. Il décide pourtant de se rendre en Alabama pour défendre ceux qui ont été condamnés à tort, avec le soutien d’une militante locale, Eva Ansley. Un de ses premiers cas – le plus incendiaire – est celui de Walter McMillian qui, en 1987, est condamné à mort pour le meurtre retentissant d’une jeune fille de 18 ans. Et ce en dépit d’un grand nombre de preuves attestant de son innocence et d’un unique témoignage à son encontre provenant d’un criminel aux motivations douteuses. Au fil des années, Bryan se retrouve empêtré dans un imbroglio de manœuvres juridiques et politiques. Il doit aussi faire face à un racisme manifeste et intransigeant alors qu’il se bat pour Walter et d’autres comme lui au sein d’un système hostile.

Plus qu’un biopic, voici le film judiciaire par excellence, avec un personnage principal idéaliste qui s’empare d’une cause à bras-le-corps. Si les séquences d’enquêtes et de procès s’enchaînent, on n’atteint tout de même pas des sommets du genre comme Erin Brockovich ou Révélations. Le classicisme de la mise en scène empêche le long-métrage de décoller véritablement. Au point de se demander si un documentaire sur le sujet n’aurait pas mieux fait l’affaire. Ce bémol mis de côté, ce récit-fleuve (2h17) conserve un aspect passionnant. D’une part du fait l’incarnation solide de Michael B. Jordan en rôle principal, propice à provoquer empathie et adhésion. Par ailleurs, ce sont les échos avec la récente actualité qui donnent de l’épaisseur au propos. Comme si nous revenions en quelque sorte aux prémisses de la haine raciale aux États-Unis. À ce titre le film se montre très explicatif quant aux failles du système judiciaire, du fort héritage belliqueux des états du Sud vis-à-vis de la population noire. Les magistrats naviguent entre racisme décomplexé et pression subie ou venue des élites politiques pour garder leur base dans leur camp. La paix sociale au prix de nombreux innocents au mitard, une logique à laquelle va s’attaquer ce brillant avocat. Une œuvre qui aurait gagné encore avec à sa tête un réalisateur plus punchy que le modéré Destin Daniel Cretton (souvenons-nous son émouvant mais inabouti States of Grace).

#Jesuislà d’Eric Lartigau, avec Alain Chabat, Doona Bae, Blanche Gardin… (Belgique/France ; sorti le 5 février 2020) ***1/2

Blues-movie moderne

Stéphane mène une vie paisible au Pays Basque entre ses deux fils, aujourd’hui adultes, son ex-femme et son métier de chef cuisinier. Le petit frisson dont chacun rêve, il le trouve sur les réseaux sociaux où il échange au quotidien avec Soo, une jeune sud-coréenne. Sur un coup de tête, il décide de s’envoler pour la Corée dans l’espoir de la rencontrer. Dès son arrivée à l’aéroport de Séoul, un nouveau monde s’ouvre à lui…

Pas un huis-clos à proprement parler (les séquences à l’aéroport renvoie vaguement au Terminal de Spielberg), pas non plus une fable sur la modernité (les réseaux sociaux sont ici une illustration et non le fond du nœud scénaristique), et encore moins une comédie pur jus (même s’il arrive de rire ici et là). Alors, quelle est l’identité de ce nouvel opus d’Eric Lartigau, six ans après son succès aussi inattendu que monumental La famille Bélier ? Il s’agit avant tout d’un film intimiste et philosophique où un homme en proie à la crise de la cinquantaine part à l’autre bout du monde pour mieux se retrouver. Alain Chabat affirme une profondeur rare, sans doute plus vu chez lui depuis Papa de Maurice Barthélémy (2005). En courant après cette femme Coréenne à l’allure de mirage, il veut d’abord se prouver des choses à lui-même. À commencer par une capacité à lâcher prise sur le réel, à mettre de côté sa routine pour sauter dans le vide. Là où beaucoup auraient rebroussé chemin suite à la déception initiale, il persiste contre toute bienséance, jusqu’à rendre la rencontre possible. Malgré une quasi unité de lieu, le scénario arrive à nous réserver des péripéties, et même nous attacher à un aéroport présenté comme un vrai lieu de vie. Plombé par cet amour illusoire, Stéphane devient par son acharnement la star éphémère d’Internet. La mise en scène, subtile et percutante, rend bien compte du croisement des deux univers, des contradictions entre le réel et le ressenti. D’abord sans réaction, le héros finit par oublier ce téléphone – objet de faux espoirs – pour se confronter au cadre dans lequel il se trouve. Ainsi assiste-t-on à des séquences empreintes d’humanité auprès de personnes qu’il ne devrait plus revoir de son existence. La possibilité d’un vrai émergeant d’un biais originel. Il s’agira aussi de retrouvailles, à la fois de siens et de lui-même. Oui, il est bien là, il a une raison d’être et un rôle à remplir, et cette mission ne s’est pas noyée dans la mondialisation. Une incarnation façon Bill Murray dans Lost in translation pour un Alain Chabat au summum d’un film ambitieux qui a, hélas, toutes les chances de rester incompris.

-The Gentlemen de Guy Ritchie, avec Matthew McConaughey, Hugh Grant, Charlie Hunnam… (États-Unis, sorti le 5 février 2019) **1/2

Le label gangsta-cool

Quand Mickey Pearson, baron de la drogue à Londres, laisse entendre qu’il pourrait se retirer du marché, il déclenche une guerre explosive : la capitale anglaise devient le théâtre de tous les chantages, complots, trahisons, corruptions et enlèvements… Dans cette jungle où l’on ne distingue plus ses alliés de ses ennemis, il n’y a de la place que pour un seul roi !

Guy Ritchie fait partie de ces réalisateurs ayant leurs aficionados, des thèmes récurrents et un style narratif parfaitement identifiable. Les rares fois où il a tenté des chemins de traverses (À la dérive avec Madonna en 2002, Le roi Arthur : la légende d’Excalibur ou Aladdin plus récemment), le résultat fut de mitigé à carrément mauvais. Alors, banco pour cette nouvelle histoire de gangsters avec rythmique accrocheuse, dialogues qui tuent et arnaque à tiroirs dévoilant progressivement son intérêt. Brillant sur la forme certes, mais aussi trop long et bavard, pour ne pas dire carrément exténuant par la redondance de son montage épileptique. Le principe du contre-pied, technique comme scénaristique, est de savoir surgir quand on l’attend le moins. Or, il est ici systématique, rendu banal par une multitude de déballages, d’étalages de points de vue dont certains traduisent le réel et d’autres le fantasme. Le spectateur aura alors deux options face au récit : s’agacer d’être sans arrêt berner ou se laisser porter jusqu’au rebondissement final. Le talent de l’auteur et un casting quatre étoiles (aucun rôle secondaire à vrai dire) a plutôt tendance à nous faire basculer dans l’acceptation. Et si Ritchie a déjà fait aussi bien (Rockn’rolla) voire mieux (Arnaques, crimes et botannique ; Snatch : tu braques ou tu raques), il n’y a pas de raison de bouder notre plaisir. Après tout, son cinéma poseur, récréatif, stylé et référencé n’est qu’un cousin éloigné de celui d’un Quentin Tarantino porté aux nues par la critique.

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