Critiques Cinéma 2020 : Partie 2 -Été post-confinement (Les Parfums, Ipman 4, Les Nouveaux Mutants, Tenet, Effacer l’Historique, Le Bonheur des Uns…)

Tenet, le film phare de l’été…et sans doute le plus décevant.

-Les parfums de Grégory Magne, avec Emmanuelle Devos, Grégory Montel, Gustave Kervern… (France ; sorti le 1er juillet 2020) ***

Brillant de simplicité

Anne Walberg est une célébrité dans le monde du parfum. Elle crée des fragrances et vend son incroyable talent à des sociétés en tout genre. Elle vit en diva, égoïste, au tempérament bien trempé. Guillaume est son nouveau chauffeur et le seul qui n’a pas peur de lui tenir tête. Sans doute la raison pour laquelle elle ne le renvoie pas.

C’est le genre de petit film français qui serait passé à la trappe sans l’incidence majeure du Covid-19 sur l’industrie. Et pourtant, le deuxième long-métrage de fiction de Grégory Magne mérite toute notre considération. Pas évident si on se fie aux prémisses, semblant annoncer une énième variante de la mégère apprivoisée. Heureusement, de cette rencontre entre une artiste de l’odorat et un homme bourru mais intègre jaillira une toute autre issue. Ainsi le réalisateur va à l’encontre de la romance attendue ou de la complicité naissante propre au buddy-movie. Le film nous plonge dans ce monde de la sensation, illustre parfaitement son thème principal pour le mettre au service de l’intrigue. Pour compléter le tout, un propos (pour le coup prévisible) concernant l’hypocrisie du milieu artistique, mis en confrontation avec la chaleur et vérité de la relation entretenue par les deux principaux protagonistes. Supposément en rôle de soutien, Grégory Montel (Guillaume) tire son épingle du jeu avec une composition à la fois sobre et punchy. Assurément un film que beaucoup trouveront (à juste titre) trop gentillet, mais qui mérite le coup d’œil pour satisfaire sa curiosité sur un sujet peu traité à l’écran.

-Ip man 4, le dernier combat de Wilson Yip, avec Donnie Yen, Scott Adkins, Danny Kwok-Kwan Chan… (Chine/Hong Kong ; sorti le 22 juillet 2020) **

Entre caricature et tradition

Dans le dernier opus de la saga mythique, Ip Man se rend aux États-Unis à la demande de Bruce Lee afin d’apaiser les tensions entre les maîtres locaux du Kung-fu et son protégé. Il se retrouve très vite impliqué dans un différend raciste entre les forces armées locales et une école d’arts martiaux chinoise établie dans le quartier de Chinatown à San Francisco. Dans une apothéose de combats ultra-maîtrisés, avec la grâce et la sérénité qui le caractérisent, Donnie Yen donne vie, pour la première sur grand écran en France, au légendaire maître chinois de Wing Chun.

Sous quel degré faut-il recevoir et ressentir cette saga ? Hommage fidèle à une vieille tradition cinématographique ou caricature assumée du genre martial, dont l’âge d’or se situe quelque part entre fin 60’s et milieu 70’s ? Atteindre un quatrième opus sur une base narrative aussi limitée ne peut relever de la simple pochade. Il suffit de voir le soin apporté aux chorégraphies des combats pour comprendre que l’on se trouve avec Wilson Yip devant un vrai fan du domaine. Et surtout, il s’agit d’une histoire à part entière, pouvant exister et être comprise sans avoir connaissance des épisodes précédents. Malgré sa localisation dans les années 1960, le film renvoie à des problématiques contemporaines (intégration, recherche d’identité) et parviens à ne sonner ni creux ni ringard. Si Bruce Lee regagne du prestige le temps d’une scène (après sa pâle incarnation dans le dernier Tarantino), le festival de baston s’avère tout azimuts. C’est alors que l’on touche les limites de cette œuvre pseudo-biographique tant les traits de l’opposition kung fu/karaté touchent aux extrêmes. Mention spéciale à ce militaire à la méchanceté faisant passer le général de Full Metal Jacket pour Blanche-Neige. Rigolo par instants, mais franchement poussif à d’autres, ce volet semble destiné aux nostalgiques et ne cherche jamais à dépasser ses modèles. Un divertissement que l’on qualifiera de convenable en ces temps de disette covidienne.

-Les nouveaux mutants de Josh Boone, avec Maisie Williams, Anya Taylor-Joy, Charlie Heaton… (États-Unis ; sorti le 26 août 2020) *1/2

X-Men discount

Rahne Sinclair, Illyana Rasputin, Sam Guthrie et Roberto Da Costa sont quatre jeunes mutants retenus dans un hôpital isolé pour suivi psychiatrique. Le Dr Cecilia Reyes, qui estime ces adolescents dangereux pour eux-mêmes comme pour la société, les surveille attentivement et s’efforce de leur apprendre à maîtriser leurs pouvoirs. Lorsqu’une nouvelle venue, Danielle Moonstar, rejoint à son tour l’établissement, d’étranges événements font leur apparition. Les jeunes mutants sont frappés d’hallucinations et de flashbacks, et leurs nouvelles capacités – ainsi que leur amitié – sont violemment mises à l’épreuve dans une lutte effrénée pour leur survie.

À ce niveau de report, on peut parler de running gag. Ce film devait initialement débouler en salles il y a deux ans et fut reprogrammé plusieurs fois. Des problèmes de production, d’orientation de l’intrigue et de montage, plus ou moins liés au rachat de Marvel par Disney. La bande-annonce originelle nous promettait une œuvre sombre et audacieuse, rien de tout cela au final ! Nous voici dans une simple variante des X-Men (d’ailleurs mentionnés par les personnages), ancré pour une raison qui nous échappe dans les années 1990. En guise d’équivalent à l’institut du Professeur Xavier, un ancien hôpital désaffecté dirigé par une doctoresse à l’éthique douteuse. La première moitié du long-métrage est poussive, les enjeux principaux mettant un certain temps à se dévoiler au profit d’une intrigue centrée sur l’intégration difficile de Danielle. Les ficelles d’exposition sont classiques : la nouvelle arrivante est censée incarner le téléspectateur, ses questionnements, son apprentissage, ses actions de survie face à son cadre semi-carcéral. Un schéma efficace, cependant peu passionnant, faute d’une meilleure nuance dans les portraits de ces mutants post-adolescents. Quelques séquences sont formellement réussies (la matérialisation des démons intérieurs rongeant chaque personnage), mais les montées de tension se diluent systématiquement dans les minutes suivantes. Puis alors qu’un intérêt surgit enfin, le problème est rapidement résolu et le tout s’achève sans ouvrir de réelles perspectives. La brièveté de l’entreprise (1h30) – rarissime pour un Marvel moderne – donne à penser que les coupes franches ont été nombreuses par rapport au projet de base. Reste donc un huis-clos sans instauration de climat, sans grandes aspérités, sans véritable danger ou oppression…bien loin des promesses engagées.

-Tenet de Christopher Nolan, avec John David Washington, Kenneth Branagh, Robert Pattinson… (États-Unis ; sorti le 26 août 2020) *1/2

Le vide intersidéral tapi derrière une fausse complexité

Muni d’un seul mot – Tenet – et décidé à se battre pour sauver le monde, notre protagoniste sillonne l’univers crépusculaire de l’espionnage international. Sa mission le projettera dans une dimension qui dépasse le temps. Pourtant, il ne s’agit pas d’un voyage dans le temps, mais d’un renversement temporel…

La bande-annonce faisait déjà mal à la tête, laissant apparaître un éparpillement des enjeux. Coûte que coûte, nous avons pourtant voulu y croire. Oui, Tenet serait LE film de la saison, l’élu qui allait sauver l’industrie cinématographique en ces temps de vaches maigres. Le casting prometteur et le savoir-faire de Christopher Nolan (la trilogie Batman Begins/Dark Knight/Rises, mais aussi Interstellar) se chargerait de nous embarquer dans cette aventure. Sur le papier, on aurait dit un mix entre deux des sommets de la carrière du réalisateur, Memento (2000) et Inception (2010). Ce qui aurait été une façon de conclure un triptyque espace/temps sans donner l’impression de l’avoir prémédité. Dieu que nous aurions préféré cela plutôt que ce gloubi-boulga indigeste, bavard sans être informatif, aux personnages sans attaches ni la moindre chair. Ici, tout est vidé de sa substance au profit du concept de l’inversion temporel : scénario, acting, montage, décors, mise en scène souffrent de devoir se mettre au service de ce seul impératif. Il y avait sans doute mieux à faire, et la superbe séquence d’ouverture (un assaut suite à un attentat terroriste) suffit à le prouver. Sorti de cet introduction, le film perd toute sa fluidité, vista et jusqu’à son simple sens : après quoi court ce « protagoniste » (sans nom, tout un symbole) ? Que risque-t-il vraiment s’il n’effectue pas ses missions successives ? Et en quoi le monde est-il en danger du simple fait de cette innovation technologique ? Autant de questions demeurant sans réponses en fin de long-métrage, qui plus est agrémenté d’un twist inutile concernant un personnage secondaire. À plusieurs reprises, les dialogues débités à vive allure, sur fond bruyant de surcroît, semblent se moquer du spectateur (le « ne cherche pas à comprendre » balancé au héros, le principe des informations données de manière incomplète à chacun des membres du commando). Les tenants du « il faut le voir une deuxième fois pour comprendre » en sont pour leurs frais tant rendre le propos limpide au spectateur est le cadet des soucis du réalisateur. Le réalisme des scènes d’actions et le fond d’espionnage (ridicule incarnation d’un Russe joué par Kenneth Branagh) ne suffiront pas à inscrire dans la postérité ce James Bond SF.

-Effacer l’historique de Gustave Kervern et Benoît Delépine, avec Blanche Gardin, Denis Podalydès, Corinne Masiero, Vincent Lacoste… (France ; sorti le 26 août 2020) ***

Les pieds nickelés face au nouveau monde

Dans un lotissement en province, trois voisins sont en prise avec les nouvelles technologies et les réseaux sociaux. Il y a Marie, victime de chantage avec une sextape, Bertrand, dont la fille est harcelée au lycée, et Christine, chauffeur VTC dépitée de voir que les notes de ses clients refusent de décoller. Ensemble, ils décident de partir en guerre contre les géants d’Internet. Une bataille foutue d’avance, quoique…

Maladroit, bancal, mal rythmé, et cependant infiniment sincère et enrichissant. Le nouvel opus de l’ancien duo prodige de l’humour Canal+ (Groland, Les Guignols) a choisi une forme bizarroïde pour évoquer les effets pervers de la modernité. Leurs trois personnages sont tous des perdants de la mondialisation, des paumés de la technologie à tout prix. Il faut parvenir à soutenir une première demi-heure pessimiste au possible pour s’attacher à eux et suivre leur combat illusoire. Le ton assume un côté vieille France nostalgique, populaire (référence aux Gilets Jaunes), bien loin du cinéma bourgeois dominant les productions hexagonales. Le trio est dépeint autant en victime qu’en coupable. Leur naïveté est mise en avant (« les offres gratuites à 15 euros/mois », les appels commerciaux irrésistibles) autant que leur inadéquation à l’époque (la chauffeuse Uber s’étonnant des mauvaises notes reçues). C’est ce refus du misérabilisme et la vista de la deuxième partie du film qui rend finalement le propos pertinent voire carrément subversif. Ne pas se laisser prendre au seul casting (notamment la présence de Blanche Gardin en tête d’affiche) : nous ne sommes pas dans une comédie pure, davantage dans un cinéma de genre, vaguement familier avec le monde d’un Quentin Dupieux ou Albert Dupontel. Une œuvre exigeante qui divisera, et sera probablement peu vue par la classe populaire à laquelle elle tend à s’adresser. Dommage.

-Le bonheur des uns… de Daniel Cohen, avec Bérénice Bejo, Vincent Cassel, Florence Foresti, François Damiens… (Belgique/France ; sorti le 9 septembre 2020) **

Un systématisme irritant sur le long terme

Léa, Marc, Karine et Francis sont deux couples d’amis de longue date. Le mari macho, la copine un peu grande-gueule, chacun occupe sa place dans le groupe. Mais, l’harmonie vole en éclat le jour où Léa, la plus discrète d’entre eux, leur apprend qu’elle écrit un roman, qui devient un best-seller. Loin de se réjouir, petites jalousies et grandes vacheries commencent à fuser. Humain, trop humain ! C’est face au succès que l’on reconnaît ses vrais amis… Le bonheur des uns ferait-il donc le malheur des autres ?

Sur le papier, il y avait tout pour devenir la comédie populaire de l’année : un point de départ alléchant type vaudeville, un casting royal (voir ci-dessus) sous la direction de Daniel Cohen (Les deux mondes, Comme un chef). Hélas, l’intrigue n’est pas suffisamment enrichie pour tenir sur la durée, et les acteurs nous ressortent inlassablement les mêmes numéros, d’abord flamboyants puis gênants à terme. Nous rions d’abord à gorge déployée devant la jalousie maladive de Karine (Florence Foresti), tentant d’aller sur le même terrain que son amie écrivain(e) au lieu de se réjouir pour elle. Nous apprécions aussi la bonhomie de François Damiens dans sa composition de sculpteur du dimanche. Nous reconnaissons tous par ailleurs un ami ou une connaissance à travers le mari frustré incarné par Vincent Cassel. Les bases sont donc posées de manière réaliste et pertinente, restait alors à savoir gérer les rebondissements. Or, ceux-ci sont peu nombreux et jamais décisifs. Cet aspect se ressent particulièrement à travers le personnage de Léa (Bérénice Bejo), dont la modestie et la retenue finissent par aboutir à des dialogues sonnant faux. On comprend bien le principe d’opposer sa douceur et sa bienveillance aux aspects détestables de son entourage, on comprend moins cette absence d’étincelle. La conclusion faisant basculer le long-métrage en comédie romantique n’apporte guère plus d’empathie.

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