Critiques Cinéma Réouverture Printemps/Été 2021 – Partie 1 (Drunk, Adieu les Cons, Mandibules, Le Discours, Sans un Bruit 2, Sound of Metal)

En dépit des contraintes de jauges et de couvre-feux, les salles obscures ont pu reprendre leurs droits dans le courant du mois de mai. Notamment pour relancer les films torpillés en chemin l’automne dernier. Retour sur onze d’entre eux.

DRUNK (Danemark, sorti le 11 octobre 2020) de Thomas Vinterberg, avec Mads Mikkelsen, Thomas Bo Larsen, Magnus Millang… ***

Beuverie beaucoup mais pas que…

Quatre amis décident de mettre en pratique la théorie d’un psychologue norvégien selon laquelle l’homme aurait dès la naissance un déficit d’alcool dans le sang. Avec une rigueur scientifique, chacun relève le défi en espérant tous que leur vie n’en sera que meilleure ! Si dans un premier temps les résultats sont encourageants, la situation devient rapidement hors de contrôle.

Quelle peut bien être la visée du célèbre réalisateur danois de Festen lorsqu’il s’empare d’une théorie aussi farfelue que séduisante autour de l’alcool ? Toute l’ambiguïté du propos est maintenue au cours de ce long-métrage jouissif et laissant libre interprétation au spectateur. Sur une base de prime abord peu épaisse, l’idée s’élargit à des concepts aussi riches que la nécessité d’être soi, désinhibé de ses peurs infondés, ou encore la compatibilité de marier un cours magistral avec un état second. Ainsi en va d’un des quatre acolytes tentant cette expérience : d’un coup il réalise que ses élèves ne sont pas rebutés par nature par sa discipline, seulement exigeants quant à une forme conviviale de l’enseigner. En rappelant que le monde n’est pas binaire (trois personnages historiques perçus comme louables sont des alcooliques notoires quand un quatrième, détestable, est un modèle de vertu en la matière), ce professeur d’histoire (Mads Mikkellsen, parfait dans son genre) semble balayer toute culpabilité.

La force de la mise en scène réside dans la création d’empathie pour ces quatre amis d’apparence sinistre. Leur projet a beau être pipé à la source, de prévisibles excès en découleront d’ailleurs, on en suit les différentes phases avec une vraie délectation. Le schéma rappelle un travail universitaire ou une rédaction de forme classique (thèse/antithèse/synthèse). Passée une première moitié de film concernant seulement les quatre professeurs, la thématique de l’alcool, qu’il soit joyeux ou misérable, s’étend à l’ensemble du casting. Les ressorts du scénario vont nous emmener dans une autre direction, n’épargnant aucun personnage en chemin. Reste un finish fédérateur qui en laissera certains sur leur faim. Faut-il y voir un renvoi dos à dos des irresponsabilités de chacun ou un moment de partage où l’innocence reprend le dessus ?

Bien loin de la froideur des dogmes posés au milieu des années 1990 par un groupe de réalisateurs danois importants (Thomas Viterberg et Lars Von Trier en tête), Drunk consacre l’art des jeux dangereux avec flamboyance, privilégiant l’humour au malaise.

ADIEU LES CONS (France, sorti le 21 octobre 2020) d’Albert Dupontel, avec Albert Dupontel, Virginie Efira, Nicolas Marié… ****

Dupontel réalise son œuvre-synthèse

Lorsque Suze Trappet apprend à 43 ans qu’elle est sérieusement malade, elle décide de partir à la recherche de l’enfant qu’elle a été forcée d’abandonner quand elle avait 15 ans. Sa quête administrative va lui faire croiser JB, quinquagénaire en plein burn out, et M.Blin, archiviste aveugle d’un enthousiasme impressionnant. À eux trois, ils se lancent dans une quête aussi spectaculaire qu’improbable.

Le dernier-né de l’imagination fertile du réalisateur/scénariste/acteur Albert Dupontel semble boucler une boucle. Étendue sur trois décennies, son œuvre est aussi clivante qu’exigeante, riche et rare (sept long-métrages en vingt-cinq ans), à plusieurs niveaux de lecture. Chez lui, la boutade et la profondeur se marient très bien. Aussi, après l’ambitieuse et monumentale adaptation de Au revoir là-haut (Pierre Lemaître, prix Goncourt 2013), l’artiste revient à un projet en apparence plus modeste. Et surtout plus proche de ses obsessions de cinéaste.

Une première évidence saute aux yeux par rapport au thème central : une filiation problématique. La famille décomposée et la volonté de recréer des liens est quasiment présente dans tous ses films. Cependant, Adieu les cons renvoie particulièrement à l’opus initial de Dupontel (Bernie) dont il se veut complément, sur le fond comme sur la forme. La recherche est empreinte des mêmes motivations, mais la majorité des gags sont amenés de manière fine là où Bernie cassait les codes avec brutalité. S’il s’agit bel et bien d’une comédie grand public, la sensibilité de l’écriture et les incarnations habitées de Virginie Effira et du réalisateur lui-même refusent la facilité et le simple enchaînement de situations cocasses. Seul le personnage de M.Blin (Nicolas Marié), passager clandestin de l’opération, nuance les intentions en s’aventurant avec jubilation dans un comique physique plus commun.

Notons aussi une familiarité avec le récent Effacer l’historique du duo Kervern/Delépine, pour ce qui concerne l’expédition de pieds nickelés contre les puissants. Le versant anarchiste est également présent en sous-texte via les attaques feutrées contre la tyrannie administrative, l’autorité immodéré des « sachants » ou des allusions aux violences policières. De même, certains personnages secondaires portent en eux tout le côté haïssable, lâche, méprisable de l’être humain. Le film est parcouru de moments poétiques, par les dialogues comme par les mouvements de caméra hyper sophistiqués. L’énergie est omniprésente pour donner un coup de fouet à l’intrigue. Jusqu’à une splendide suspension du temps pour consacrer les retrouvailles. On nous entraîne de surprise en surprise, à tel point qu’on nous soupçonnera pas la radicalité du final. Un film important, sans concessions, concret, compréhensible de tous mais fidèle à son postulat surréaliste. Une paradoxale merveille d’espoir offert à une humanité que l’on condamne simultanément.

MANDIBULES (France, sorti le 19 mai 2021) de Quentin Dupieux, avec David Marsais, Grégoire Ludig, Adèle Exarchopoulos… **1/2

Un cinéma se mouchant des conventions

Jean-Gab et Manu, deux amis simples d’esprit, trouvent une mouche géante coincée dans le coffre d’une voiture et se mettent en tête de la dresser pour gagner de l’argent avec…

Une phrase suffirait donc pour résumer le canevas d’un film de Quentin Dupieux et son univers délirant. Et encore faudrait-il en dire encore moins que le pitch ci-dessus pour ne pas être privé de l’effet de surprise. Un an après Le Daim (ce nouvel opus étant censé sortir au dernier trimestre 2020), reprenons-nous volontiers une couche d’absurde et de féerie loufoque ? Plutôt pour si on adhère au principe d’un cinéma (faussement) en roue libre, sans véritable fil rouge, porté par des personnages dont les actions échappent à toute rationalité et tout bon sens.

Au fil du récit, des situations décalées s’enchaînent, mais sont présentées avec une incohérente normalité. De la mission capitale donnée à l’homme le moins fiable au monde à l’insensé challenge inspiré par une mouche géante boulimique. En dépit de coller au format de ses productions précédentes (moins d’1h20), ce long-métrage traîne un ou deux passages étirés et paresseux. Défaut accessoire tant les deux figures emblématiques du Palma Show (David Marsais, Grégoire Ludig) mènent bien la barque, bien aidé par des personnages secondaires déjantés. À commencer par Adèle Exarchopoulos et son handicap des plus atypiques ou Bruno Lochet en comité d’accueil hostile.

Chez Dupieux, tous les personnages, pris individuellement, ont une tare profonde, mais elle se retrouve noyée et acceptée par tous dans ce monde dystopique. Faute d’une meilleure exposition en salles, cette comédie entre potes n’aura sûrement pas la notoriété qu’elle mériterait. Sans quoi, il y a fort à parier que certains dialogues et gimmicks (le check façon « taureau ») rentreraient dans les mœurs tels les punchlines d’un Brice de Nice. Après tout, peu importe : le cinéma de celui appelé par ailleurs Mr. Oizo, lorsqu’il exerce sur les platines, bénéficie de la reconnaissance d’une communauté de fans fidèles et remplit toujours le contrat tacite passé avec le spectateur.

LE DISCOURS (France, sorti le 9 juin 2021) de Laurent Tirard, avec Benjamin Lavernhe, Sara Giraudeau, Kyan Khojandi… **1/2

Adaptation aussi fidèle qu’inventive

Adrien est coincé. Coincé à un dîner de famille où papa ressort la même anecdote que d’habitude, maman ressert le sempiternel gigot et Sophie, sa sœur, écoute son futur mari comme s’il était Einstein. Alors il attend. Il attend que Sonia réponde à son sms, et mette fin à la « pause » qu’elle lui fait subir depuis un mois. Mais elle ne répond pas. Et pour couronner le tout, voilà que Ludo, son future beau-frère, lui demande de faire un discours au mariage…Oh putain, il ne l’avait pas vu venir, celle-là ! L’angoisse d’Adrien vire à la panique. Mais si ce discours était finalement la meilleure chose qui puisse lui arriver ?

Qui connaît un peu l’œuvre prolifique de Fabrice Caro (romancier et surtout auteur de bandes-dessinées) sait son adaptation cinématographique casse-gueule. Le très intimiste et drôle Le Discours n’échappe pas à la règle. Heureusement, nous retrouvons à la baguette Laurent Tirard (au sortir de l’excellent Le Retour du Héros), accompagné de l’auteur au scénario, pour retranscrire de manière fidèle sa plume fluide aigre-douce. Ainsi, le choix, à double tranchant, d’user massivement d’une narration voix-off et d’apartés caméra pour impliquer au maximum le spectateur. Nous ne regardons pas Adrien (Benjamin Lavernhe, tout ce qu’il y a de plus naturel) se dépêtrer de ce dîner ou de sa vraie/fausse rupture, nous vivons ces moments avec lui !

La base est parfaitement posée, il reste seulement à « jouer le jeu » auprès du personnage principal. Cette forme bavarde et répétitive peut rebuter, elle est largement compensée par le rythme fougueux. Derrière l’apparente légèreté de l’intrigue, un sous-texte plus profond émerge quant aux liens familiaux, aux paradis perdus, à la difficulté de vaincre la routine dans le couple. La mise en scène magnifie une succession d’anecdotes sonnant très vraies, très palpables. Elle transforme une insupportable attente (la réponse à un texto par une petite amie ayant décrété une pause) en une vibrante cavale de moins de 90 minutes.

Même réduits au rang de faire-valoir ou de running gag sur pattes, les personnages secondaires parviennent à nous toucher. Ils jouent leur partition à merveille, entièrement construite pour rendre hilarant les différentes versions de discours tentés par le narrateur. C’est dans la salve finale que se concrétise ce savant équilibre entre comique de situation à effet immédiat et éléments disséminés au fil du récit. Sans égaler l’enthousiasmant roman à son origine, ce film parvient à la fois à nous parler, nous faire rire, nous émouvoir. Sans doute faut-il ne pas lui en demander davantage.

SANS UN BRUIT 2 (États-Unis, sorti le 16 juin 2021) de John Krasinski, avec Emily Blunt, John Krasinski, Cillian Murphy… **1/2

Une aventure enrichie

Après les événements mortels survenus dans sa maison, la famille Abbot doit faire face au danger du monde extérieur. Pour survivre, ils doivent se battre en silence. Forcés à s’aventurer en terrain inconnu, ils réalisent que les créatures qui attaquent au moindre son ne sont pas la seule menace qui se dresse sur leur chemin.

Une suite difficile à catégoriser. Est-on face à une simple resucée commerciale imposée par un succés inattendu ? Ou plutôt devant un concept porté par un auteur n’ayant pas tout dit dans le chapitre inaugural ? Le finish explosif du premier faisait peu de cas du futur des survivants, mais ne fermait pas complètement la porte. Verdict : on ne boude pas notre plaisir face à ce nouvelle bataille pour la survie, classique et classieuse, pierre à l’édifice d’une mythologie naissante autour de cette portion de terre réduite au chuchotement.

L’amorce pose bien les intentions en choisissant de revenir au jour où débutèrent ces mystérieuses attaques. Fort de cette contextualisation, ce film peut être apprécié de manière indépendante (nonobstant clins d’œils et discrètes références à son aîné).

John Krasinski élargit le concept d’origine en ouvrant des pistes, elles-mêmes susceptibles d’aboutir à une trilogie. Le coup de maître du scénario est d’approfondir les enjeux, de savoir jongler entre différents personnages, tous d’importance égale, et différents types d’actions de survie. Les personnages sont toujours sur la corde raide, menacés par ces terribles créatures autant que par leur self-control. Mention spéciale pour la justesse du jeu des enfants, capables de retranscrire une complicité apaisante dans un contexte les obligeant à vite grandir.

Déjà une des forces du premier volet, le rendu du climat redouble de puissance et bénéficie d’une belle esthétique en prime. La tension est permanente, nos regards stimulés, le danger présent à chaque instant. Si nous ne sommes pas stupéfiés par les rebondissements eux-mêmes, nous restons accrochés à notre fauteuil tout du long. Ni thriller, ni film d’horreur, ni drame familial : Sans un bruit 2 est tout ça à la fois et réussit le pari de sortir de sa niche.

SOUND OF METAL (Belgique/États-Unis, sorti le 16 juin 2021) de Darius Marder, avec Riz Ahmed, Olivia Cooke, Lauren Ridloff…**

Touchant mais pas toujours très fin

Ruben et Lou, ensemble à la ville comme à la scène, sillonnent les États-Unis entre deux concerts. Un soir, Ruben est gêné par des acouphènes, et un médecin lui annonce qu’il sera bientôt sourd. Désemparé, et face à ses vieux démons, Ruben va devoir prendre une décision qui changera sa vie à jamais.

Un riff explosif, une joie partagée, puis tout déraille avec perte d’ouïe et fracas. Sound of metal dévoile sa problématique principale en l’espace de quelques secondes. Et nous comprenons d’emblée qu’il ne s’agira pas de nous transmettre la passion du batteur pour son style musical. La présence du metal se limite à de courtes séquences initiales, au sein d’un film assez long, clairement décomposé en trois parties. L’intérêt principal réside dans les considérations philosophiques soulevées, notamment la valeur accordée à la vie. Vivre avec son handicap ou chercher à le fuir ? Aller à la recherche de son nouveau soi ou courir après l’idéal perdu ?

Les ingrédients utilisés, comme le déroulé du récit, semblent parfaitement retranscrire le petit manuel du film indépendant US. Avec un personnage principal à la fêlure refoulée (addiction), avec un rythme lent et un cadre champêtre minimaliste en phase deux, avec aussi un jeu sur le son pour mettre en adéquation le fond et le forme. Ruben cherche sa voie, tâtonne puis nous offre des fulgurances (son intégration au centre social spécialisé) avant d’opter pour une solution loin idyllique. En lieu et place de salut, des quiproquos supplémentaires et de nouvelles ombres à l’horizon. Malgré un dernier tiers plus faiblard, le long-métrage de Darius Marder reste convaincant et nous sensibilise au combat de son anti-héros. Face au risque de l’impasse, le final choisir le lâcher prise. On nous laisse libre d’interpréter la porte de sortie choisie par Ruben. Un drame habité dont le tort est de s’exonérer d’une certaine finesse.

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